Justice

Rwanda – Procès Barahira-Ngenzi : « Des archives utiles à la compréhension de l’histoire du génocide des Tutsis »

Alain et Dafroza Gauthier lors du procès à Paris des deux bourgmestres accusés de génocide, le 10 mai 2016. © Francois Mori/AP/SIPA

Vendredi 6 juillet, la cour d'assises de Paris a confirmé en appel la condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité de deux anciens maires rwandais jugés pour crime contre l'humanité et génocide. Un verdict qui clôture deux mois d'audiences éreintantes sur lesquelles Hélène Dumas, spécialiste de l'histoire du génocide des Tutsis, est revenue pour Jeune Afrique.

Après neuf semaines et plus de quarante jours de procès en appel à la cour d’assises de Paris, Tito Barahira et Octavien Ngenzi, deux anciens maires de Kabarondo dans l’est du Rwanda, ont été condamnés le 6 juillet à la réclusion criminelle à perpétuité pour « génocide » et « crime contre l’humanité ». C’est le quatrième procès en France en lien avec le génocide des Tutsis au Rwanda qui vient de s’achever, après celui de l’ex-capitaine Pascal Simbikangwa et le procès en première instance des deux bourgmestres de Kabarondo.

En marge du verdict, Hélène Dumas, chargée de recherche au CNRS et spécialiste de l’histoire du génocide des Tutsis, est revenue pour Jeune Afrique sur les enjeux historiques d’un tel procès.

Jeune Afrique : Quel intérêt un tel procès représente-t-il pour la communauté des chercheurs et pour la compréhension du génocide ?  

Hélène Dumas : Ce qui frappe d’emblée c’est la masse d’informations accumulée d’abord par l’instruction à laquelle nous n’avons pas accès mais qui affleure dans les débats quand sont lus les procès-verbaux d’audition, puis la longueur exceptionnelle de ce procès d’assises avec la convocation de près d’une centaine de témoins. Il s’agit de trente tomes de procédure, comme l’a rappelé une avocate de la partie civile, et de débats minutieux pour des faits qui se sont produits dans un espace-temps réduit, circonscrit à quelques kilomètres carré et sur une période d’une quinzaine de jours.

Ces deux mois d’audience ont donné à voir la construction d’une monographie extrêmement précise du génocide, convoquant une topographie singulière et des acteurs liés entre eux par des relations de proximité sociale, affective ou religieuse.

Cette investigation fine est d’évidence hors de portée d’un chercheur

De ce point de vue, le témoignage du père Oreste Incimatata s’est révélé tout particulièrement éclairant sur le retournement meurtrier des liens sociaux si frappant dans ce génocide. Cette investigation fine du comportement des acteurs, de la topographie avec plans, photos, cartes à l’appui, est d’évidence hors de portée d’un chercheur. De tels procès produisent des archives et des récits utiles à la compréhension de l’histoire du génocide des Tutsis. Nous ne sommes pas dans la même configuration que pour les procès Barbie, Touvier et Papon où l’historiographie avait déjà établi un certain nombre de faits et d’interprétations sûres. Pour ces procès rwandais, nous nous trouvons dans une situation où l’historiographie se construit parallèlement au processus judiciaire et de telles audiences apportent un surcroît de connaissance susceptible de nourrir l’écriture de l’histoire.

C’est le symptôme d’une ignorance dans laquelle l’histoire du génocide des Tutsis est maintenue

Ce procès s’est pourtant déroulé en dehors de l’attention médiatique…

Ce qui m’a frappée durant ce procès c’est le peu d’intérêt qu’il a suscité chez les observateurs extérieurs, du côté de la presse comme des chercheurs. Il n’y avait d’ailleurs pas eu plus d’attention portée aux deux autres procès pour génocide, celui de Pascal Simbikangwa et celui en première instance de Barahira et Ngenzi, à tel point que les deux avocates de la Licra, Rachel Lindon et Sabrina Goldman, avaient publié en 2016 un article intitulé « Rwanda : l’indifférence, un racisme qui ne dit pas son nom ». Elles rappelaient que les autres procès Barbie, Touvier et Papon avaient été couverts par la presse, qu’ils avaient fait l’objet de comptes-rendus quotidiens et que des livres avaient été produits pour interroger la communauté historienne. Là, il n’y a rien de tout ça.

Comment l’expliquez-vous ?

C’est un symptôme de l’indifférence générale et de l’ignorance dans laquelle l’histoire du génocide des Tutsis est maintenue dans notre pays. Comment expliquer, autrement, que les bancs du public soient restés si souvent vides alors que se déroulait un procès exceptionnel, pour rendre compte du crime le plus grave : un génocide ?

Une avocate de la défense a estimé que le fait de juger un tel procès par un jury populaire était inadapté, compte tenu de la complexité de l’histoire et de la charge émotionnelle qu’il représente. Êtes-vous d’accord sur ce point ?  

Ce sont des procès absolument exceptionnels, par la nature du crime qui est jugé – ce sont les premiers procès pour génocide, c’est la première fois, pour ces dossiers rwandais, que la compétence universelle est mise en oeuvre -, par la durée des audiences – près de deux mois et demi -, mais aussi par le double apprentissage que doivent faire les jurés. Non seulement, ils doivent acquérir une bonne connaissance de l’histoire du génocide dans toute sa complexité mais ils doivent également se saisir des faits précis pour lesquels ils siègent dans la cour d’assises. Personnellement, je ne porte pas de jugement sur la légitimité du jury populaire à siéger dans de telles affaires. Aucun système n’est absolument parfait ou exempt de toute critique. Ce qui m’intéresse, c’est la multiplicité des systèmes de justice qui ont eu à connaître des affaires liées au génocide des Tutsis et qui construisent donc des récits judiciaires divers. Tous produisent des archives précieuses pour les historiens.

Par ailleurs, ce type de procès représente une scène anthropologique d’un intérêt tout particulier. On pourrait penser que le choc ethnographique est subi par les Rwandais qui viennent s’exprimer devant la cour d’assises de Paris, régie par une procédure dont la complexité apparaît immédiatement. Mais ce choc ethnographique joue également en sens inverse quand la cour peine à comprendre les règles rhétoriques de la prise de parole en kinyarwanda, quand les noms de personnes ou de lieux sont prononcés avec difficultés ou encore quand s’invitent à l’audience, par la bouche des témoins, les références au religieux qui sont tant importantes au Rwanda et qui résonnent étrangement dans l’enceinte du tribunal d’un pays laïque.

Quant à l’émotion provoquée par les récits des survivants dont certains ont perdu l’ensemble des membres de leur famille dans le massacre de l’église de Kabarondo le 13 avril, elle rappelle qu’en dépit des années écoulées depuis 1994 et de la distance géographique, cette histoire est aussi la nôtre. Je ne crois pas à cette fausse dichotomie entre la raison et l’émotion. Il serait illusoire, voire hypocrite, de penser que les affects sont exclus de l’exercice du jugement, tout comme ils ne sont pas absents du processus de connaissance. Les avocats de la défense se sont insurgés dans leurs plaidoiries contre ce qu’ils ont appelé une « instrumentalisation » de l’émotion produite par certains récits. Or, deux éléments pourtant centraux des pratiques liées au génocide n’ont jamais été examinés pendant ces deux mois et demi d’audience : le viol et la cruauté.

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