Droits de l’homme

Dora Bouchoucha, grande dame du cinéma tunisien

Dora Bouchoucha a été récemment sollicité par le président Béji Caïd Essebsi et l'Académie des Oscars. © DR

La productrice engagée Dora Bouchoucha a été nommée en juin à l'Académie des Oscars, moins d'un an après avoir intégré la Commission tunisienne des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe).

« Une productrice redoutable, passionnée par son travail. Une bosseuse, ouverte aux propositions des jeunes réalisateurs. » Erige Sehiri, réalisatrice tunisienne du documentaire La Voie normale ne tarit pas d’éloges à propos de Dora Bouchoucha, qui a produit son film et ne cesse de faire rayonner le cinéma africain dans le monde.

La grande dame du cinéma tunisien a en effet été appelée en juin dernier à rejoindre l’Académie des Oscars. « Un honneur et une grande satisfaction de constater que le continent africain et le monde arabe commencent à s’imposer », commente-t-elle sobrement. Inutile de lui demander de s’épancher trop longtemps sur son travail : Bouchoucha court, toujours entre deux rendez-vous de travail, et préfère l’action au commentaire.

La patronne de Nomadis Images, une maison de production vieille d’un quart de siècle qui emploie cinq personnes, s’apprête d’ailleurs à diriger, du 9 au 15 juillet, la première édition du Festival Manarat, un nouvel événement en Tunisie sur le cinéma méditerranéen. Et elle a déjà présidé trois fois les célèbres Journées du cinéma de Carthage… C’est dire si elle compte dans le paysage cinématographique de son pays.

Une cheville ouvrière sur tapis rouges

« Mon rôle sera de promouvoir les cinématographies en développement qui n’ont pas les mêmes chances de production et de diffusion que les œuvres américaines ou européennes », explique-t-elle. Un activisme qui est depuis longtemps sa marque de fabrique. Bouchoucha est notamment l’une des figures de Sud Écriture, un atelier d’aide à la réécriture pour des auteurs de premier ou deuxième long-métrage de fiction originaires d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou du Moyen-Orient.

Parmi les auteurs qui ont reçu son aide, on retrouve par exemple Walid Mattar, dont le film très politique Vent du nord, a reçu une bel accueil lors de sa sortie en 2017. Depuis l’Afrique du nord, elle est aussi engagée pour le cinéma ouest-africain. Elle participe au Ouaga Films Lab, lieu de formation au Burkina Faso. Et n’exclut pas désormais de co-produire des films ouest-africains. En 1996, elle était déjà aux manettes de la sortie de Sabriya du Mauritanien Abderrahmane Sissako, dont l’action se déroule en Tunisie.

Cheville ouvrière d’un septième art du Sud, elle n’en est pas moins une habituée des tapis rouges

Cheville ouvrière d’un septième art du Sud qui peine parfois à s’imposer à l’international, elle n’en est pas moins une habituée des tapis rouges. Et pour cause : certains des films qu’elle porte sont de vrais succès. C’est le cas de Hedi, de Mohamed Ben Attia, prix de la Meilleure première œuvre à la Berlinale de 2016, qu’elle a co-produit avec les frères Dardenne. Weldi, deuxième long de Ben Attia, a quant à lui été présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes en mai dernier.

Avec la Colibe

En août 2017, elle est appelée par la présidence tunisienne à siéger à la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe), chargée par Béji Caïd Essebsi d’émettre des propositions de réformes sociales. Elle évolue au milieu d’une équipe de militants et de juristes. « Son apport a été précieux. Lorsque nous passions des heures à nous opposer sur des points précis, elle prenait le relais, stoppait net la discussion, faisait la synthèse des arguments de chacun »,  raconte Bochra Bel Haj Hmida, militante féministe, élue, ancienne députée constituante et présidente de la Commission, qui salue « l’humanisme » de Bouchoucha.

« J’estime que le rapport final de la Commission est à la fois honnête car il tient compte des multiples facettes de la société tunisienne, et en même temps optimiste, parce qu’il dit la possibilité de réformer », dit aujourd’hui l’intéressée, quelques semaines après que la Colibe a rendu au président Essebsi son rapport.

Le documentaire pour sonder la révolution et ses suites

Dans le catalogue de Nomadis Images, on trouve un certain nombre de documentaires sur des sujets qui renvoient à la révolution de 2011. « Mon intérêt pour le documentaire est né de l’idée d’interroger plusieurs jeunes Tunisiens sur leur perception de la révolution du 14 janvier 2011. En mars, après un appel à projets, Sud Ecriture a réuni des auteurs sur ce sujet. Plusieurs ont retenu mon attention et j’ai décidé de les produire en association avec deux autres producteurs. »

C’est ainsi qu’est né, entre autres projets, Maudit soit le phosphate de Sami Tlili, un retour passionnant dans le bassin minier de Gafsa, épicentre de la révolution, quelques années après 2011. Le jeune réalisateur est en train de travailler à son deuxième film, Sur la transversale, qui met en regard la qualification de la Tunisie au Mondial de football de 1978 et la situation sociale explosive d’alors.

Plus récemment, Bouchoucha a soutenu Erige Sehiri dans son projet de filmer l’après-révolution à travers l’histoire des employés d’une ligne de chemin de fer. Intéressée par les questions que peuvent poser les films documentaires, la productrice n’en reste pas moins exigeante en termes de forme. « Je cherche des récits cinématographiques et non pas des reportages télés. » Et le résultat est là : Bouchoucha emmène des documentaires engagés jusqu’à la Mostra de Venise, comme ce fût le cas en 2012 de C’était mieux demain, de Hinde Boujemaa.

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