Culture

Walter Rodney, l’historien radical du « sous-développement » de l’Afrique

Le militant et historien guyanien Walter Rodney. © Éditions Présence Africaine

Célèbre dans les universités est-africaines, Walter Rodney, le militant et historien guyanien disparu en 1980, reste absent des bibliothèques francophones. Une biographie de ce penseur, compagnon de nombreux chefs d'État, intellectuels et causes, est enfin disponible en français.

Walter Rodney, intellectuel guyanien, auteur du classique Et l’Europe sous-développa l’Afrique, reste méconnu dans le monde francophone, alors même qu’en anglais, de nombreux essais lui sont consacrés. Walter Rodney, Un historien engagé (1942-1980), paru en mai 2018 chez Présence africaine, est sa première biographie en français. Elle est signée par Amzat Boukari-Yabara, auteur béninois, connu entre autres pour son ouvrage Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme.

La destruction des marchés africains

L’œuvre de Rodney, qui fut tout à la fois homme politique en Guyana – il meurt assassiné en 1980 alors qu’il milite avec l’opposition contre la dictature – compagnon de route et observateur critique du mouvement rastafari, et historien de la traite et de la colonisation, est difficile à résumer. Son travail se concentre sur une question : la manière dont les Africains « ont participé sous la contrainte de l’esclavage et de la colonisation à la construction d’un monde contemporain unipolaire… »

A History of the Upper Guinea Coast, 1540-1800, l’une de ses premières recherches, publiée en 1970 aux Presses universitaires d’Oxford, se concentre en grande partie sur la traite en Afrique de l’Ouest entre les XVIe et XIXe siècles.

Très vite, son intérêt porte sur les bouleversements structurels, notamment économiques, vécus par le continent africain. Il insiste sur la manière dont « le capitalisme européen créé un rapport de force qui lui est favorable dès le XVIe siècle ». Dans un chapitre de la célèbre Histoire générale de l’Afrique, de l’Unesco, il décrit par exemple la désorganisation des marchés africains dès la période de la traite, « par le déplacement du centre de gravité commercial de la zone sahélienne vers la côte atlantique. »

La création de la Compagnie de la Sierra Leone marque la volonté des Anglais de remplacer la traite par un modèle de colonisation plus rentable », écrit Walter Rodney

En considérant le temps long, ne se privant pas de commenter l’actualité, Rodney montre comment se suivent et s’enchâssent les différentes formes de domination occidentale sur l’Afrique. Il souligne ainsi que dès le XVIIe siècle, « la création de la Compagnie de la Sierra Leone marque la volonté des Anglais de remplacer la traite par un modèle de colonisation plus rentable, fondé notamment sur des produits agricoles. »

Avec la colonisation, s’installe une situation qui résonne dans l’actualité : la croissance réalisée dans de nombreux territoires n’a aucun lien avec leur développement réel.

Théorie de la dépendance

C’est ainsi que Walter Rodney, aux côtés d’intellectuels comme le Franco-Égyptien et enseignant dakarois Samir Amin, alimente notamment la théorie de la dépendance. Cette dernière permet de repenser l’idée même de développement, en affirmant que « les pays aujourd’hui développés n’ont jamais été, au cours de leur histoire « sous-développés » mais « non-développés ». En revanche, les colonies furent intégrées à l’économie-monde à partir de la désintégration de leur propre économie. »

Elle s’attaque aussi à la « division internationale du travail, décidée par le Nord », affirmant qu’elle « crée une interdépendance qui fait qu’aucun des pays n’est assez fort pour pouvoir assurer à lui seul la réalisation intégrale d’un produit à forte valeur ajoutée.

Quand des pays émergents se montrent en mesure d’assumer des filières entières de production, la création des zones franches, la délocalisation et le redéploiement introduisent la concurrence entre eux et transforment les économies stagnantes en proie pour les pays émergents. »

Dar Es Salaam, hub révolutionnaire

Ces questions, Rodney ne se les pose pas que de manière purement théorique. Il s’engage, notamment en Tanzanie. La période « tanzanienne » de sa vie est une partie particulièrement stimulante de sa biographie. Il séjourne dès 1969 à Dar Es Salaam, que l’intellectuel kenyan Ngugi Wa Thiong’o considère alors comme « le hub intellectuel révolutionnaire de l’Afrique ». Là, il fréquente des organisations étudiantes où sont actives des personnalités comme le futur président ougandais Yoweri Museveni et des penseurs comme le sociologue Giovanni Arrighi.

Il défend le modèle de développement socialiste pour lequel a opté le président tanzanien Julius Nyerere, notamment face au Kenyan Ali Mazrui, plus conservateur et favorable à une option économique libérale. Avec ce dernier, Rodney se pose la question de l’intégration économique régionale. Pour lui, « elle suppose une adhésion au même modèle idéologique entre les économies nationales des pays voisins ».

Mais l’historien remarque : la configuration coloniale britannique, qui a attribué à Nairobi et à Dar Es Salaam des rôles économiques bien différents, a influencé sur leur devenir post-indépendance. Or, Nairobi est plus libérale, du fait d’une proximité commerciale ancienne avec Londres. Dans ces débats agités, auxquels participent des personnalités comme le dirigeant ghanéen Kwame Nkrumah, Rodney est celui qui apporte la profondeur historique.

Il développait le principe selon lequel, en tant qu’intellectuel, il devait s’inspirer de l’expérience des masses afin de poser les problèmes prioritaires

En 1974, il reprend la route de la Guyana. La même année, Nyerere accueille le Congrès panafricain à Dar Es Salaam. Le dirigeant tanzanien écarte les agendas politiques des oppositions caribéennes. L’intellectuel et militant C.L.R. James décide de boycotter l’événement. Rodney le suit dans son choix, avant de regagner la Guyana. Son militantisme lui coûtera la vie. Son dernier legs, à en croire le portrait que dresse Boukari-Yabara, est d’offrir un modèle d’intellectuel mêlant sa réflexion au terrain.

Il s’est d’ailleurs personnellement assuré que son classique, publié en 1975, soit vendu à prix modeste et traduit en kiswahili. En Tanzanie, il donnait aussi des cours aux paysans, « développant le principe selon lequel, en tant qu’intellectuel, il devait s’inspirer de l’expérience des masses afin de poser les problèmes prioritaires. »

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