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Tunisie : le marché des paris en ligne, quitte ou double ?

Un écran de contrôle de paris sportifs en ligne, à Las Vegas, le 14 janvier 2015. © John Locher/AP/SIPA

En Tunisie, le marché des paris en ligne est effervescence, alors que les mises n'ont jamais été aussi élevées à l'occasion du Mondial 2018. Nouveaux entrants, expansion des sites illégaux... JA a mené l'enquête.

Youssef se rend régulièrement dans un café internet de la médina de Tunis pour placer ses paris en ligne. « Je dois acheter l’euro plus cher qu’au taux officiellement, de l’ordre de 4 dinars pour un euro [contre 3 dinars]. Par contre, si je gagne, je ne touche ma somme qu’en dinars et seulement au taux officiel », précise le parieur chevronné. Selon plusieurs témoignages recueillis par Jeune Afrique, certains joueurs ne touchent leurs gains qu’au taux d’un pour un, voire pas tout dans de rares cas, quand l’intermédiaire a disparu avec l’argent des paris.

Comme la réglementation des changes prohibe la possession d’un compte en euros, même virtuel, les Tunisiens ont généralement recours à des bookmakers. Le plus souvent, il s’agit du propriétaire d’un café internet qui a des comptes sur les différents sites en ligne étrangers ouverts grâce à des connaissances installées en Europe.

Des paris prohibés qui profitent largement de la perte de vitesse de la Promosport, dont le PDG évaluait l’an dernier à 500 millions d’euros le chiffre d’affaires généré par le secteur…

D’après le site de mesure d’audience en ligne Similarweb, le premier site de pari consulté en Tunisie est le Britannique Bet365, qui se classe au vingtième rang des plus visités dans le pays. Des paris prohibés qui profitent largement de la perte de vitesse de la Promosport.

Monopole sur les paris mutuels

L’ouverture post-révolution à Internet couplée à l’explosion des offres de sites de paris en ligne a réduit les ventes de cette société publique à une peau de chagrin. Malgré son monopole sur les paris mutuels, son chiffre d’affaires est passé de 160 millions de dinars en 2010 à 50 en 2016. L’entreprise propose, une fois par semaine, des grilles de treize matchs où les joueurs ne peuvent que cocher victoire ou nul, avec quelques combinaisons possibles.

Les gains – taxés à 25% jusqu’à la dernière loi de finance qui a supprimé l’imposition – ne sont versés que si les treize résultats sont corrects. En outre, au début de 2018, il n’existait que 500 points de vente pour l’achat de ces grilles de jeu. Une offre et une accessibilité réduites dans un marché où le temps réel est devenu la norme : les parieurs veulent pouvoir parier dans l’instant sur le but de tel ou tel joueur, sur le score à la mi-temps, sur le nombre de buts marqués, etc.

Alastair Grant/AP/SIPA

Jouer sur internet en toute transparence

Interrogé par la radio nationale Mosaïque FM l’an dernier, Makram Chouchane, le PDG de Promosport, évaluait à 500 millions d’euros le chiffre d’affaires généré par les paris en ligne en Tunisie. La somme est surévaluée selon plusieurs observateurs mais elle aiguise l’appétit d’acteurs locaux qui ont depuis lancé des sites proposant des paris en dinars.

En août 2017, Walid Balti, ancien conseiller auprès du ministre des Sports, et Abderrahmene Mahmoudi, ex-directeur financier de Promosport, se sont associés avec la société française LudWin, spécialiste des plateformes de jeux en ligne en Afrique, pour lancer Bountou1x2. « Avec nous, les Tunisiens ont compris qu’il est possible de jouer sur internet en toute transparence et en étant certain de percevoir ses gains », se félicite Abderrahmene Mahmoudi. Le site compte dores et déjà 250 000 inscrits.

Poursuivre les fraudeurs

Si les dirigeants de Bountou1x2 refusent de donner leur chiffre d’affaires, ils annoncent avoir reversé 1,6 million de dinars à l’État. Les gains engrangés sur le site, comme sur Promocote, étant assujetti à une taxe de 25% et la société à une TVA de 19%, il est possible d’estimer le résultat de la société à environ 3,7 millions de dinars (1,2 million d’euros). Les deux anciens haut-fonctionnaires souhaitent que l’État s’implique davantage pour faire respecter strictement la loi et poursuivre les fraudeurs.

« Quand un compte de PlanetWin365 [site de pari populaire] avec un IP tunisien [adresse internet qui permet de localiser un ordinateur] brasse 4 000 euros, c’est qu’il appartient à un bookmaker qui centralise les paris de plusieurs joueurs, il faut le condamner », pointe du doigt Abderrahmene Mahmoudi, qui insiste aussi sur la possibilité de blanchiment d’argent.

Financé à hauteur d’un million d’euros, Promocote s’est payé une communication haut-de-gamme

« Ce que nous voulons, c’est proposer des jeux en lignes aussi pointus et ludiques que ce que peuvent proposer les sites étrangers, mais en toute légalité pour lutter contre ce que j’appelle les trafiquants de devises, que sont les bookmakers », a détaillé Zied Essaïs, le dirigeant de Tunbets, qui gère Promocote, lors de la conférence de presse du 27 juin présentant son site. Plutôt que de miser sur la justice, Zied Essaïs préférerait que l’État supprime l’imposition de 25 % sur les gains qu’il trouve rédhibitoire pour certains joueurs.

Sophia Barakat pour JA

Sa société qui emploie 15 salariés espère rapidement proposer plus de 45 000 événements et 10 000 types de jeux par an à ses membres, dont notamment des paris sur des courses hippiques et des matchs de foot virtuels. Fort de ces 5 500 comptes ouverts en vingt jours, le site table sur 100 000 inscrits dans les mois à venir.

Financé à hauteur d’un million d’euros par un investisseur franco-tunisien qui préfère garder l’anonymat, Promocote s’est payé une communication haut-de-gamme avec pour vitrine l’ancien gardien de but de la sélection tunisienne, Chokri el Ouaer. Le nouveau venu compte frapper fort et le faire savoir dans un marché en pleine recomposition.

Nécessité de posséder un compte bancaire

Pour récupérer leur argent, les clients des sites tunisiens de paris en ligne doivent posséder un compte bancaire. Or, à peine un quart des Tunisiens de plus de 15 ans en ont un. Pour contourner cette barrière structurelle, TunBets planche notamment sur la distribution d’une carte qui permettrait de retirer du cash dans les distributeurs automatiques de billets.

De son côté, Promosport a lancé plusieurs appels d’offres internationaux pour la gestion et l’exploitation de paris à cotes et de jeux en ligne. Ils ont tous échoué. L’an dernier, aucune société n’avait présenté de dossier, les termes du contrat étant jugés trop flous. Aujourd’hui, c’est la piste d’un partenariat public-privé qui est privilégiée. Zied Essaïs, le dirigeant de Tunbets, se dit intéressé par le projet, à la différence des fondateurs de Casual Bet qui, eux, ne croient plus dans l’avenir de la société d’État. L’avenir dira qui a parié sur le bon modèle…

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