Société

Tunisie : pourquoi les retraités ne croient plus aux promesses du gouvernement

Des retraités manifestent devant le siège du ministère des Affaires sociales. © DR

Le syndicat des retraités relevant de l'UGTT a appelé à manifester mercredi devant le siège du ministère des Affaires sociales pour non-application des augmentations prévues de leurs pensions. Retour sur une crise qui couve depuis des mois.

« Nous voulons mourir dignes ! »  assène à Jeune Afrique Abdelkader Nasri, secrétaire général de la Fédération nationale des retraités relevant de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT). Un sit-in s’est tenu ce mercredi 27 juin, devant le siège du ministère des Affaires sociales. D’autres manifestations régionales ont également été organisées pour demander l’obtention des majorations de pensions de retraite conclues avec le gouvernement en 2017.

« Six mois que nous contactons les administrations et qu’elles nous ignorent. Cette fois-ci, nous ne partirons pas avant que nos revendications soient entendues par les autorités. Certains d’entre nous vont même passer la nuit devant le ministère ! » continue Abdelkader Nasri. Contrairement aux actifs de la fonction publique, les bénéficiaires de la Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale (CNRPS) n’ont reçu à ce jour que la moitié des augmentations négociées en novembre 2017 entre l’UGTT et le gouvernement.

Les bénéficiaires du privé n’ont quant à eux perçu aucune augmentation depuis août 2016… malgré une inflation qui atteint plus de 7%, impactant lourdement le pouvoir d’achat des Tunisiens. Les retraités dénoncent également des retards de versements de leurs pensions.

« Cette protestation est avant tout préventive », explique Sassi Saidi, le secrétaire général du syndicat régional des retraités de Sidi Bouzid. « Si le ministère n’a pas honoré ses engagements pour 2017, nous voulons nous assurer qu’il ne le fera pas une nouvelle fois pour les augmentations prévues en 2018 ».

Des caisses lourdement déficitaires

Interviewé sur Mosaique FM le 25 juin, Mohamed Trabelsi, le ministre des Affaires sociales, a justifié le non versement des majorations par la nature des augmentations salariales dans le secteur public : selon lui, au lieu d’une hausse directe des salaires, le gouvernement a opté pour une exonération fiscale. Cette méthode, sans impact en matière de péréquation des pensions de retraite, a alors privé les caisses sociales d’une augmentation des cotisations d’une hauteur de 400 millions de dinars tunisiens (DT) et a donc complexifié l’octroi des majorations aux retraités.

« En 2017, nous avons failli à notre engagement, mais ces augmentations sont un droit et nous comptons l’honorer dès que la situation nous le permettra », a-t-il notamment déclaré. Cette année ? Rien n’est moins sûr… Car lors du vote de la Loi de Finances 2018, le gouvernement a de nouveau eu recours à la même méthode afin d’augmenter les salaires sans augmenter la masse salariale.

Ces promesses sans date précise d’exécution ne suffisent plus à calmer les retraités. L’activité syndicale de ces derniers s’est intensifié au cours des précédentes années. Avec la persistance de la crise, Sassi Saidi, secrétaire général depuis trois ans du syndicat dans la région de Sidi Bouzid, a vu le nombre de participants aux réunions exploser. Son bureau a d’ailleurs été le premier à organiser une manifestation, en juillet 2017. 

Les mesures du gouvernement ont aggravé une dynamique déjà bien installée

Outre ces majorations, les retraités font face à la multiplication des retards de paiement. Au CNRPS, chaque mois charrie davantage de doutes quant à sa capacité de versement des pensions des retraités. La caisse des retraites, aujourd’hui déficitaire de plus de 800 millions de DT, fait désormais appel au ministère des Finances afin d’injecter les ressources supplémentaires nécessaires au paiement de ces pensions. Mais le gouvernement Chahed a de plus en plus de difficultés à mobiliser chaque mois les 100 millions de DT nécessaires pour couvrir le déficit de la CNRPS et celui de la caisse nationale de sécurité sociale (CNSS ).

Et le problème ne risque pas de s’arranger de si tôt. Pour diminuer la masse salariale de l’administration qui représente 14,4% du PIB, le gouvernement a opté pour le gel des recrutements dans le secteur public, baissant ainsi le nombre d’actifs contributeurs. Un programme de départs volontaires dans la fonction publique a également été initié cette année et a conduit au dépôt de 4 000 demandes de retraite anticipée et mené par conséquent à l’augmentation du nombre de bénéficiaires.


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Des mesures qui aggravent une dynamique déjà bien installée. En 30 ans, le nombre de retraités affiliées à la CNRPS a été multiplié par 7, diminuant le ratio actifs cotisants / retraités  de 6 à 2,4. Une évolution qui impacte donc fortement le montant des cotisations annuelles nécessaires au fonctionnement de la caisse.

« Citoyens de seconde zone »

Quel a été l’élément déclencheur de la contestation ? Le 7 juin 2018, le gouvernement commet une énième erreur avec les retraités. À l’occasion de l’approche de la fête de l’Aïd,  marquant la fin du ramadan, il décide d’anticiper les salaires des fonctionnaires du public de dix jours. Un coup de pouce pour faire de cette date, une fête moins stressante pour le portefeuille. Seulement, cette annonce n’a concerné que les actifs, pas les retraités.

Une goutte de frustration qui fait déborder le vase de l’amertume pour des retraités se sentant « délaissés » depuis le début de la crise économique en Tunisie. « Cette affaire confirme bel et bien que nous sommes considérés comme des citoyens de seconde zone. Nous aussi, nous avons des familles à charge, des traitements à payer, nous aussi nous voulons profiter des fêtes comme tout le monde… Nous refusons l’indifférence du gouvernement ! » dénonce le secrétaire général du syndicat des retraités, Abdelkader Nasri.

« Le gouvernement fuit ses responsabilités, nous exigeons un accord immédiat entre le secrétaire général de l’UGTT et le Premier ministre concernant le versement prochain de nos majorations. Nous avons assez patienté ! » continue-t-il.

Réforme des retraites

Espérant débloquer la situation des caisses sociales, le gouvernement a accéléré l’étude du projet de loi sur le réforme des retraites. Le texte en négociation depuis plus de dix mois et bloqué par l’UGTT et l’Utica en désaccord sur de nombreux points tels que la baisse du salaire de référence, a finalement été validé en conseil des ministres, le 20 juin dernier, sans leur aval sur 5 des 12 points du texte.

Mais les retraités n’ont toujours pas été invités à la table des négociations.

 

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