Économie

Business en Centrafrique : comment les entreprises s’adaptent au contexte de crise

Le marché de Bangui en 2014 © Sylvain CHERKAOUI pour Jeune Afrique

Insécurité, mauvais état des routes, coût de l'énergie élevée, « prédation » de l'État... Comment faire des affaires en Centrafrique ? Jeune Afrique a mené l'enquête.

« De nombreux facteurs externes ne sont pas maîtrisés » euphémise Laurence Nassif, directeur général d’une société forestière et président du Groupement interprofessionnel de Centrafrique (Gica), une organisation patronale, pour décrire le quotidien d’un chef de grosse entreprise dans le pays, où douze des seize préfectures sont occupées par des groupes armés, et où les infrastructures de base sont quasi inexistantes en dehors de la capitale.

  • Faire face à l’insécurité

La sécurité est l’une des difficultés partagées par tous les opérateurs. En 2013, Orange a ainsi vu la quasi-totalité de son réseau détruit. L’opérateur a reconstruit ses 117 tours télécoms depuis lors, mais en a à nouveau perdu 12 en 2017, suite à une résurgence des violences dans le Sud-Ouest. « Depuis 2016, nous n’avons plus eu d’incidents majeurs sur nos équipements », estime Corinne Lozé, directrice générale d’Orange.

Une roquette est tombée près de notre usine », explique le patron d’une filiale de Castel

« En 2013, une roquette est tombée près de notre usine, qui a aussi été pillée » raconte, de son côté, Stéphane Jaffret, directeur général de Sucaf Centrafrique, filiale du groupe Castel qui opère une usine de production de sucre entourée d’une plantation de cannes à sucre de 5 000 hectares dont 1 800 cultivés, à Ngakobo, 60 km au sud de Bambari, zone occupée par l’UPC (Union pour la paix en Centrafrique) et des antibalakas.

Protégé par la Minusca et des gendarmes – payés par l’entreprise – une partie du terrain est occupée par un camp de 15 000 déplacés. La Sucaf les approvisionne en eau, et finance trois écoles et un hôpital.

  • Privilégier l’aérien

L’état du réseau routier est un autre défi primordial pour les entreprises. « Notre première difficulté est de maintenir des équipements dans des zones difficiles d’accès. Cela peut nous prendre des semaines pour y aller » explique Corinne Lozé.

« Le principal challenge est la sécurité et l’état des routes » abonde Pierre Dié Chachay, vice-président marketing et communications d’Ecolog. Ce fournisseur de service, sous contrat avec la Minusca depuis 2014, livre l’eau et la nourriture à la mission onusienne, à Bangui et dans 35 destinations en province. Si l’entreprise n’a eu à déplorer qu’un seul blessé – un chauffeur – en 2015, elle pâtit chaque jour de l’état des routes. « 90 % des routes sont des pistes, et en saison des pluies, ce ne sont même plus des pistes » explique Pierre Dié Chachay. « En saison sèche, les camions mettent trois ou quatre jours pour relier Ngakobo à Bangui (à 450 km NDLR). En saison des pluies, ils ont déjà mis jusqu’à un mois » renchérit Stéphane Jaffret.

Dans l’activité de Laurence Natif, ces contraintes se traduisent par des coûts de transport deux fois plus élevés que dans les autres pays exportateurs de bois tropicaux dotés d’une face maritime. Il souligne tout de même « que les partenaires techniques de développement, dont la Banque mondiale, se focalisent sur la réhabilitation du réseau routier ». En attendant, l’état des routes impacte la durée d’amortissement des 45 camions d’Ecolog, qui parcourent chaque mois quelques 60 000 km : compter deux à trois ans par camion, contre dix à quinze ans dans un pays avec un réseau routier.

Le mauvais état et l’insécurité des routes offrent aussi des opportunités. Le transport aérien bénéficie ainsi de la difficulté des déplacements terrestres. Mais là encore, rien n’est simple. « Le vrai défi pour nous, c’est le coût du carburant, l’un des plus chers d’Afrique », explique David Lamoureux, directeur général de Via Air, seule compagnie d’aviation privée du pays qui opère des avions cargo pour des agences onusiennes ou des clients privés. Ainsi, le litre de JETA1 coûte 1,6 dollar dans le pays, contre 0,8 dollar au Rwanda.

  • Adopter le mobile-banking

L’énergie électrique est, elle aussi, plus chère qu’ailleurs. Corine Lozé estime en outre qu’elle n’est pas suffisamment fiable, pour assurer en permanence le voltage minimum nécessaire aux installations d’Orange. Elle dénombre par exemple deux équipements brûlés à cause d’une tension trop basse, sur les dix achetés le mois précédent.

Mais la patronne d’Orange assure qu’il est possible de s’adapter à toutes ces contraintes, et cite le mobile-banking comme une solution idéale pour le pays – Orange développe ce type de service depuis 2016 en Centrafrique.

  • Faire face à la pression fiscale

Plusieurs chefs d’entreprises contactés par Jeune Afrique évoquent également le matraquage fiscal et l’insécurité juridique qu’elles subissent. « La prédation de l’État, c’est un des plus gros défis à relever » affirme l’un d’entre eux, qui décrit une assiette fiscale concentrées uniquement sur quelques sociétés (le Gica génère 64,9 % des recettes fiscales de l’État) et déplore une insécurité judiciaire pesante.

Le président du Gica voit cependant quelques signes d’encouragement, notamment « le rétablissement fin 2016 de l’application des textes sur la fiscalité forestière » et le travail en cours sur « l’unicité des comptes », soit la réunion comptable des recettes fiscales sur un compte unique du Trésor, « qui va permettre à l’État de mesurer la pression fiscale ». En attendant, cette pression fiscale a goût amer pour certains chefs d’entreprise, qui estiment avoir fait des efforts en maintenant leurs activités – souvent à perte – durant la crise, et qui reprochent à l’État de ne pas assez les accompagner, voire de leur tourner le dos, au lieu de leur offrir des garanties. Contacté, le gouvernement n’était pas disponible pour commenter.

Stéphane Jaffret voudrait aussi un meilleur contrôle douanier. « On a essayé de distribuer ici la farine produite par notre groupe au Cameroun mais je suis 20 % plus cher que les petits magasins dans la rue, qui vendent la même farine passée en contrebande », explique-t-il. Il estime également que 6 000 tonnes de sucre sont importées illégalement dans le pays, via le Cameroun ou le Soudan, deux pays ou ce produit bénéficie d’abattement fiscal important.

  • Trouver du personnel qualifié

Laurence Nassif compte en outre sur un projet de loi, actuellement en cours de finalisation, sur la limitation des dommages et intérêts pour les cas de licenciement abusif. « Avec les salariés qui nous attaquent et gagnent systématiquement, on doit avoir deux cents ans de salaires à payer ! » assure-t-il, tout en déplorant sa difficulté à trouver du personnel qualifié.

Une problématique aggravée, selon certains chefs d’entreprise, par la présence de la mission onusienne. « Ils arrivent avec des salaires pas possibles, en décalage avec les prix du marché », râle un directeur qui peine à recruter un certain type de personnel qualifié. Un troisième ne partage pas cet avis, estimant que ces expatriés « contribuent à créer de la richesse, en créant des emplois centrafricains, qui vont alimenter l’économie de la ville ».

  • Vérifier sa cargaison

L’économie interlope du pays, notamment le trafic d’armes ou de diamants, fait également peser un risque, en particulier sur les entreprises de transport. « J’ai mis en place un protocole de sécurité à l’aéroport, pour vérifier que le cargo transporte bien ce qui est déclaré. En retour de brousse, la sécurité fouille également les sacs des pilotes et des clients » explique David Lamoureux. De son côté, Ecolog affirme avoir également pris des mesures renforcées, depuis la découverte, en janvier, de drogues et de munitions dans deux camions de la société. Les chauffeurs, salariés d’un sous-traitant, ont été condamnés par la justice qui a également mis hors de cause la société.

Des difficultés qui n’effraient pas Stéphane Jaffret « on garde l’espoir que la situation va se rétablir ». Certains signaux vont de ce sens. Ainsi, le nombre de créations d’unités économiques (entreprises, SARL, etc) a été multiplié par trois entre 2013 et 2017, passant de 429 à 1 386, selon les chiffres de la chambre de commerce. Outre l’espoir de jours meilleurs, Corinne Lozé ajoute qu’ »il faut résonner globalement, Orange est un opérateur très présent en Afrique ».

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