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De Gaulle le visionnaire

C’est parce qu’il voyait toujours loin, au risque parfois d’ignorer les embûches placées sous ses pas, que l’ancien président français a, sur quantité de sujets, démontré une clairvoyance exceptionnelle. Dans son livre de souvenirs, dont J.A.I. vous a déj

Par - Henri Marque
Mis à jour le 31 août 2004 à 01:00

On a pu dire de De Gaulle qu’il était « l’homme d’avant-hier et d’après-demain », ce qui n’est d’ailleurs pas contradictoire. C’est au contraire dans sa culture du passé que ce passionné d’histoire nourrissait son intuition du futur. « Il a été toute sa vie, souligne son fils, un homme d’avenir préparant la France du XXe siècle aux échéances du XXIe siècle. » Comment ne pas être frappé, en lisant De Gaulle, mon père, par les visions prophétiques du général ? On en a souri quand il prédisait que Jackie Kennedy « finirait sur le yacht d’un roi du pétrole ». Du moins le lui a-t-on fait dire, remarque Philippe. D’autres témoins de l’époque ne mettent pas en doute l’authenticité de cette anecdote. Pour être apparemment insignifiante, elle est fort significative de la faculté de vision du général. Car elle résulte à l’évidence moins d’une prémonition que d’une réflexion : quand on a été l’épouse du président de la première nation du monde, où trouver un équivalent de pouvoir sinon chez les puissances d’argent, et donc du pétrole et de son négoce mondial ? Avec peut-être même cette supériorité que l’argent, ainsi que l’observait un jour Valéry Giscard d’Estaing, « a plus de pouvoir que la politique ».
C’est parce qu’il voyait toujours loin, parfois trop loin au risque de ne pas apercevoir les embûches placées sous ses pas, que de Gaulle voyait si souvent juste. Le livre cite de nombreux exemples de cette clairvoyance qu’il opposait comme une certitude tranquille aux crises les plus troubles, et qui a fait maintes fois se demander à ses successeurs, dans telle ou telle situation critique, « que ferait le général ? ».
Prophète, il l’a été dans le domaine où on l’a le plus attaqué, celui de l’Europe. « J’étais européen avant tout le monde », explique-t-il à son fils, qui nous assure qu’il n’a jamais prononcé l’expression « Europe des patries ». Son Europe n’était ni supranationale en subordination aux États-Unis ni intégrationniste à la mode de Robert Schuman et d’Alcide de Gasperi. Il la voyait comme « une Europe d’Occident, indépendante, constituée d’États unis quoique distincts, coopérant entre eux, organisée en confédération pour devenir l’une des quatre puissances planétaires, arbitre, s’il le faut un jour, entre les deux camps : soviétique et anglo-saxon ». Il parlerait aujourd’hui de « camp russe » sans pour autant se corriger sur le fond, car il avait toujours prévu que la Russie éternelle « boirait le communisme comme le buvard l’encre ».
Quel autre chef d’État occidental aurait osé dire à Khrouchtchev ce qu’il lui a lancé, lors des entretiens privés de sa visite en France : « Votre régime est condamné à mort et ceux qui le dirigent risquent fort de ne pas s’en tirer beaucoup mieux. » Il anticipait devant son hôte ce qu’on appelle aujourd’hui le mondialisme. « Le capitalisme, le communisme, tout cela c’est dépassé. Comme le nôtre, votre système sera rattrapé par la technologie. » Invité par Brejnev en juin 1966, il part pour Moscou avec autant de méfiance que de détermination. Il se méfie tellement des services secrets soviétiques, de leurs pressions, leurs écoutes et leur surveillance, « qu’il laisse en France le code nucléaire qu’il ne quitte habituellement jamais, enfermé dans un médaillon au bout d’une chaîne de cou » (sur l’autre face du médaillon, il avait placé une photo de sa fille Anne). Avant de rentrer à Paris, il décoche à ses hôtes cette admonestation qui les laisse sans voix : « Si vous persévérez à maintenir une grande partie de l’Europe sous votre domination, on ne pourra jamais s’entendre. » Car il pensait, enchaîne Philippe, que la Russie était bel et bien européenne et que par conséquent nous aurions à compter sur elle un jour pour faire l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural », selon sa formule maintes fois répétée.
Mais, pour construire cette Europe, c’est d’abord et principalement sur l’Allemagne qu’il comptait et sur son peuple « si proche de nous. La même civilisation chrétienne, les mêmes cathédrales, la même culture. Un peuple qui aime le travail est et restera un grand peuple. » L’Allemagne et les Allemands le fascinaient : « Ils sont par excellence auteurs de l’Europe. »
Philippe se souvient d’un dîner avec son père en juin 1940 à Londres. « J’ai entendu cette réflexion jaillir de lui alors que le gouvernement de Pétain venait juste de signer l’armistice à Rethondes. « Rethondes… Ils nous ont tué plus d’un million trois cent mille hommes pendant la guerre de 14-18, non compris soixante-dix-sept mille hommes parmi les éléments étrangers ou indigènes de notre armée, alors qu’ils n’ont eu, si j’ose dire, que neuf cent cinquante mille tués de leur côté. Ils ont donc été des soldats près de deux fois et demie plus efficaces que nous. Voilà des gens courageux ! »
Lors d’une autre conversation à Londres, de Gaulle avait ajouté ces mots qui même à son fils paraissaient assez étonnants alors que l’ennemi nazi ne cessait d’avancer partout : « Je connais les Allemands. Un jour, eux et nous marcherons du même pas, car nous avons trop de choses en commun. » Alors qu’au début de la guerre il ne faisait pas de différence entre les Allemands et les nazis, il estime dès 1941 que la barbarie hitlérienne n’a pas pour origine la conjugaison de l’ambition d’un tyran avec le dynamisme de son peuple, mais une crise de civilisation. « C’est le sentiment chrétien qui a approfondi ma réflexion. » Il estimait de toute manière que « les fils ne peuvent être tenus pour responsables des erreurs de leurs pères ».
Pour préserver néanmoins une opinion française nullement préparée à la réconciliation, c’est chez lui, à la Boisserie, qu’il reçoit le chancelier Adenauer, le 14 septembre 1958. Il désire aussi le convaincre qu’il entend nouer avec lui des liens privilégiés, et qu’il est le seul à pouvoir déculpabiliser les Allemands de leur invasion et de leur occupation : « Il était venu pour me donner la main, je la lui ai prise. » Les deux hommes partageaient la certitude qu’il était temps pour leurs deux pays de renverser le cours de l’Histoire et que « vu nos âges, le temps pour nous aussi pressait d’agir ». Dans un de ses carnets de notes personnelles datées de 1927, l’officier Charles de Gaulle avait inscrit ce que Jean-Jacques Rousseau écrivait déjà de l’Europe à son époque : « Il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Espagnols, d’Anglais même, il n’y a plus que des Européens. »
Cette même vision de l’avenir « avec le bon côté de la lorgnette », l’autre étant celui de l’Histoire, se retrouve à chaque étape de la politique du général au Moyen-Orient. Il faut reproduire ici les saisissants passages du livre sur la distance qu’il fait prendre à la France lorsque éclate la guerre des Six-Jours, alors que Golda Meir avait déclaré, à son évidente intention : « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous. » Dès avant le déclenchement des hostilités, il avait averti le ministre des Affaires étrangères israélien : « Comme vous êtes les plus forts, vous allez gagner cette guerre en moins d’une semaine. Vous allez prendre des territoires aux Arabes, puis vous les occuperez. Comme vous serez des occupants et qu’il y aura des occupés, une résistance surgira fatalement. Vous la réprimerez, mais cela durera longtemps. Alors, un jour viendra où vous serez noyés dans un monde hostile. »
Après sa conférence de presse explosive sur « le peuple d’élite », sa soeur Marie-Agnès, « la seule personne de la famille qui parlait beaucoup et souvent trop », ose lui demander des explications. « Je n’ai rien fait d’autre que de répéter ce que notre père disait lorsqu’il lisait la Bible ». Philippe reprend autrement la question : a-t-il voulu marquer la supériorité intellectuelle du peuple juif ? De Gaulle répond : « Depuis le début de l’humanité, les Juifs, qui se marient entre eux et se considèrent comme  »le peuple élu » de la Bible, sont peut-être les plus intelligents de la terre. Ils ont gardé leur supériorité dans le domaine des sciences, de la médecine, de la musique, des arts et lettres, de l’économie, de la finance, etc. Ces mots, comme le reste, sont des compliments. Peuple d’élite, sûr de lui et dominateur… Je voudrais bien pouvoir en dire autant des Français ! »
De Gaulle critique ceux de ses compagnons qui poussaient trop loin la coopération militaire avec les Israéliens. Ainsi du temps du général Koenig où les officiers de Tsahal « entraient à notre état-major comme dans un moulin… Assis sur les bureaux pour discuter avec leurs copains français, ils étaient vraiment chez eux ». De Gaulle s’en irritait : « Leur place est dans les ambassades. » De même reprochait-il à Jacques Soustelle, qui déplorait l’arrêt des livraisons d’armes à Israël et de toute collaboration avec les physiciens nucléaires israéliens, de n’avoir pas compris le changement majeur de la politique française à l’égard de l’État juif. « Il est victime de ses amitiés. Il a eu tort de mélanger ses sentiments avec la politique. Les Israéliens ne le font pas. » Au rabbin Jacob Kaplan, qu’il reçoit à l’Élysée, il ne mâche pas ses mots : « Notre sympathie pour les juifs est indiscutable, mais faudrait-il encore que certains ne se sentent pas plus israéliens que français. Leur prise de position en faveur de l’État d’Israël est inadmissible. »
Ce qui l’agaçait encore chez certains juifs, c’est leur internationalisme entre coreligionnaires, à la différence des chrétiens et des Arabes qui ont souvent des intérêts opposés et qui se font la guerre. Il observait : « On peut être solidaire entre coreligionnaires sans pour autant abandonner sa nationalité au profit d’une autre. »
Il regrettait qu’à Jérusalem, ajoute Philippe, « il n’y eût pas une espèce de Vatican, c’est-à-dire un État juif uniquement spirituel où l’on aurait conservé la doctrine sans se mêler de politique ».
Et que pensait-il des Arabes, dont Michel Debré aurait dit qu’il les traitait d’effroyables salauds. Philippe a lu également quelque part que Bernard Tricot, secrétaire général de l’Élysée, aurait confié qu’il méprisait les Arabes.
« Avez-vous vu où l’on est allé chercher tout cela ? Dans les archives diplomatiques israéliennes. Comment peut-on imaginer pareilles paroles dans la bouche de mon père et dans celle de ces deux hommes qui lui étaient si attachés ! Mon père avait au contraire un grand respect pour les Arabes. […] Avec quelle flamme il m’apprenait, enfant, comment ils avaient été des conquérants inégalés, comment ils avaient soumis le Maghreb, la péninsule Ibérique et même une partie de la Gaule méridionale. Je l’entends encore me conter l’histoire de Schéhérazade, d’Aladin et la lampe merveilleuse, me décrire avec force détails l’épopée de l’empire fameux des Omeyyades, du calife de Bagdad entouré de ses esclaves turcs et berbères… Je le vois, en 1930, à Beyrouth, alors qu’il est affecté à l’état-major du général commandant les troupes du Levant, essayant avec « des idées simples » de démonter le mécanisme de cet « Orient compliqué », tel qu’il le qualifie dans ses Mémoires.
Michel Tauriac ne manque pas de rappeler qu’on a dit alors qu’il avait saisi le prétexte de la guerre des Six-Jours pour renverser les alliances et devenir proarabe. Que rétorquait-il ? Il « secouait ses larges épaules » à l’idée, soutenue par « le turlupin » Jean-Jacques Servan-Schreiber, qu’il aurait fait volte-face : « Ai-je jamais été pro-israélien ? Suis-je aujourd’hui proarabe ? Quand comprendra-t-on que je ne suis que profrançais. La différence entre nous, les Anglais et les Américains, c’est que lorsqu’ils se penchent sur le monde arabe, ils ont toujours une forte odeur de pétrole dans le nez et un bruit de tiroir-caisse dans les oreilles, alors que nous, nous ne pensons qu’à la façon de consolider la paix de cette région et de la préserver de l’influence soviétique. »
De Gaulle est à Colombey quand il apprend l’attaque israélienne du 28 décembre 1968 sur Beyrouth, où un commando a détruit deux Super Caravelle d’Air France mais épargné les autres avions, en particulier américains. Son fils le sent hors de lui. Il n’en a pas contre les Israéliens, mais contre Washington et Londres. « Il me parle, mais c’est au fond à lui-même qu’il s’adresse : « J’ai dit à Abba Eban quand il est venu me voir à l’Élysée : « Contentez-vous de faire des affaires avec les Arabes. Vous êtes les plus astucieux, vous avez plus de moyens. Vous ne risquez rien. Vous êtes les plus forts. Restez dans vos frontières. Ne bousculez personne, ne vous brouillez pas avec vos voisins. » Et qu’est-ce que les Israéliens ont fait ? Le contraire. »
Contrairement à l’adage, il arrivait aussi à de Gaulle d’être prophète en son pays. Il savait par exemple que depuis dix ans Giscard ne pensait qu’à l’Élysée : « C’est inscrit sur son grand front. » S’il a été pris de court par la révolte de Mai 68 au point de se sentir soudain coupé de son cher et vieux pays, il en faisait après coup une analyse dont l’actualité anime aujourd’hui encore le débat permanent sur la réforme de l’enseignement. « Depuis que je suis au pouvoir, je n’ai jamais pu garder un seul ministre de l’Éducation nationale plus d’un an. Chaque fois, tout le corps enseignant est contre le nouveau venu et nous réclame plus de moyens et d’effectifs. C’est toujours la même chanson chez eux avec les grèves à répétition. Par conséquent, l’Éducation est vite devenue un vaste système complètement inefficace. Car plus on ajoute d’enseignants et moins on en sort quelque chose, et moins le peuple français fait des progrès dans son ensemble. Et à la fin – tâche plus facile que de se donner la peine d’enseigner consciencieusement -, on tient aux jeunes des discours révolutionnaires, on refait la société en la détruisant, on leur apprend à nier toutes les valeurs, à mépriser les qualités morales, intellectuelles et professionnelles. »
C’était sa conclusion de Mai 68 : « Nombre d’enseignants ont démissionné de leur rôle d’éducateur qui était de dresser la jeunesse à faire quelque chose. Alors, elle n’a rien fait, elle s’est laissée aller à la faiblesse, à considérer que ses professeurs étaient des copains, qu’on pouvait discuter avec eux, que les cours étaient des réunions politiques ! » Et de s’élever contre la confusion entretenue par le corps enseignant entre la nécessaire égalité des chances et l’illusoire égalité des capacités : « En admettant tout le monde dans les classes supérieures sans avoir contrôlé l’aptitude de chacun à s’y trouver utilement, les professeurs ont, par utopie et démagogie, trahi l’enseignement et submergé les facultés d’un flot de jeunes gens prétendant y être de droit et non par capacité. Nombre de ces derniers ne seraient pas dans la rue à crier « Non aux examens, non à la sélection ! » s’ils étaient capables de passer les uns ou d’affronter l’autre. »
Un récent rapport de la Cour des comptes sur l’utilisation des crédits du ministère de l’Éducation ne dit pas autre chose.
Riche de révélations dont les historiens de l’épopée gaullienne ne pourront pas se passer, De Gaulle, mon père comporte-t-il aussi des erreurs comme l’affirme (Le Monde du 28 mars 2004) l’ancien journaliste Jean Mauriac ? Celui-ci était particulièrement bien informé des faits et gestes du général puisqu’il occupait le poste privilégié d’accrédité permanent de l’Agence France-Presse à l’Élysée. Il incrimine surtout, il est vrai, des « erreurs factuelles concernant entre autres [sa] famille ». Pour les autres « il s’agit de détails – mais existe-t-il un seul détail quand il s’agit du général de Gaulle ? » – dont Jean Mauriac reconnaît que l’accumulation fait tout l’intérêt des deux ouvrages.
C’est vrai qu’à leur lecture on est amené parfois à se demander si par piété filiale ou pour toute autre raison Philippe n’est pas porté, consciemment ou non, à « enjoliver ». Ainsi quand il indique que son père ne se mettait jamais en colère « mais nous faisait part de son irritation ». En famille peut-être, mais en politique !… Qu’on relise les scènes de tempête à l’Élysée abondamment rapportées par Jacques Foccart (Journal de l’Élysée, Fayard/Jeune Afrique), et qui faisaient trembler les étages. De même resterons-nous sceptiques sur l’assurance que Philippe nous donne que son père n’aurait jamais refusé la grâce d’Edmond Jouhaud, l’un des quatre généraux fondateurs de l’OAS condamné à mort par la Cour de justice. Telle était peut-être son intention première. « C’est un pauvre pied-noir, avait-il confié à son fils. Ses parents sont enterrés près d’Oran. » De Gaulle était très sensible au fait que les pieds-noirs ne puissent pas retourner sur la tombe des leurs. On ne doute pas de la sincérité de cette évocation.
Lorsque les auteurs de l’attentat du Petit-Clamart seront condamnés à mort, de Gaulle laissera passer par les armes le polytechnicien métropolitain Bastien-Thiry, mais graciera son complice Bougrenet de la Tocnaye, parce qu’il était pied-noir et que ce lien charnel avec l’Algérie sacrifiée avait valeur à ses yeux sinon d’excuse du moins de circonstance atténuante. Il n’en reconnaissait en revanche aucune au chef du quarteron de la révolte, le général Salan, que la Cour de justice avait pourtant sauvé pour cette raison du peloton. Salan épargné, Jouhaud devait-il payer à sa place ? Toujours est-il que de Gaulle avait déjà signé le décret qui refusait la grâce et décidait que « justice suive son cours », lorsque le ministre de la Justice de l’époque, Jean Foyer, se rendit d’urgence auprès de Georges Pompidou à Matignon pour le convaincre que l’exécution de Jouhaud apparaîtrait inique après la peine de prison infligée à Salan. Et mettre en jeu sa démission. Encore fallut-il que le Premier ministre et plusieurs membres du gouvernement se solidarisent avec le garde des Sceaux pour que de Gaulle renonce à sa décision. Philippe se fait d’ailleurs lui-même l’écho de ce « bruit qui avait alors couru », mais pour conclure : « Je peux l’assurer, mon père n’écouta personne quant à la décision qu’il avait prise. » Sans prendre garde que l’ambiguïté de sa formule, à moins qu’il ne l’ait choisie à dessein, confirme autant qu’elle dément la « rumeur ».
On le croit tout à fait au contraire, malgré les violences d’humeur passagères dont le général était coutumier et son fils le respectueux témoin, quand Philippe révèle qu’après le ballottage du 5 décembre 1965, où il obtient 44,64 % des voix au premier tour, il voulut s’en aller. Il était « hors de lui »… « Les Français ne comprendront jamais rien. Je m’en vais… » Philippe « se permet » de l’en dissuader : « Vous allez obtenir une victoire écrasante. Les autres candidats vont se diluer. Ils n’existeront plus. » Il apprendra plus tard que son père « avait déjà rédigé sa lettre de démission. Il l’avait cachetée et il allait sans doute la remettre à l’aide de camp qui n’aurait plus eu qu’à la porter à Paris. Peut-être s’en est-il fallu de peu ce jour-là pour que les Français n’élisent Lecanuet ou je ne sais qui à sa place ». Ce n’aurait pu être que Jean Lecanuet.
On ajoutera au livre une de ces ironies du sort dont l’histoire a le piquant secret : ce même Lecanuet avait failli lui aussi renoncer à se présenter au tout dernier moment, assailli de doutes et de craintes à la pensée de la campagne qui l’attendait. Il l’avait aussitôt fait savoir à l’Agence France-Presse, mais c’était trop tard. La dépêche annonçant sa candidature était déjà dans toutes les rédactions.
Un autre chapitre important du livre prête sans doute à controverse : c’est celui qui concerne le référendum du 27 avril 1969. Philippe affirme qu’en aucun cas le général « ne voyait la partie perdue d’avance ». En fait, de Gaulle avait bel et bien envisagé de retirer le projet et d’annuler la consultation dont André Malraux dira avec raison et à tort à la fois qu’elle était « un suicide politique ». Avec raison, car tout la condamnait à l’échec : la complexité d’un texte de soixante pages incompréhensible pour l’électorat populaire ; la désapprobation de Valéry Giscard d’Estaing suivie en silence par toute une fraction de la majorité ; la candidature annoncée de Georges Pompidou qui écartait la crainte d’un vide politique si de Gaulle s’en allait. Mais aussi à tort parce que de Gaulle n’avait pas l’intention de s’en aller. Philippe confirme qu’il attendait d’avoir 80 ans pour « décrocher » et nous le décrit, à 78 ans, faisant encore ses trois à quatre kilomètres à pied quasi quotidiens en forêt.
Le général ne cherchait donc pas dans le référendum une occasion de partir en beauté sur une réforme en laquelle il voyait la réponse et le remède aux maux de la France profonde révélés par la crise de Mai 68 – jusqu’au moment où il se rendit compte qu’elle n’était pas comprise et allait entraîner son éviction avec son échec. C’est alors qu’il fut tenté de reporter le projet amendé à des jours meilleurs. On le sait, entre autres témoignages, par celui de Jacques Foccart qui a raconté en détail comment, avec l’appui d’autres gaullistes historiques, il avait adjuré le général de ne pas reculer devant l’épreuve, fût-elle perdue d’avance. Sur le thème de tous les purs et durs du gaullisme : « Pas ça » ou « Pas vous ».
Une semaine avant le vote, Philippe déjeune en famille à l’Élysée. Dans le récit qu’il en retrace à Michel Tauriac – après avoir glissé au passage : « Vous savez ce que je pense des Mémoires de Foccart, du moins de la partie rédigée après sa mort » -, il se remémore les derniers mots que son père lui dit « d’une voix tranquille » : « Les sondages ne sont pas très bons. Mais peut-être que les Français réfléchiront un peu. » Puis il a mis tout son fatalisme et peut-être son dédain dans un haussement d’épaules qui signifiait « Advienne que pourra ! »