Politique

Coup d’État à São Tomé-et-Prìncipe : les dessous de l’opération « Àguia »

Patrice Trovoada, Premier ministre de Sao Tomé-et-Principe, en septembre 2012 à la tribune de l'ONU. © REUTERS/Keith Bedford

Une tentative de coup d'État armé contre le Premier ministre de l'archipel a été déjouée le 21 juin. Un sergent et un ancien ministre ont été arrêtés. Une opération qui intervient trois mois avant les prochaines élections législatives.

Deux militaires et un ancien ministre : ce combo comptait, à lui seul, renverser le pouvoir à São Tomé-et-Prìncipe. Ce sont en tout cas les premières conclusions de l’enquête ouverte après l’arrestation, dans la nuit du 20 au 21 juin, de deux Santoméens suspectés d’avoir fomenté un coup d’État contre le Premier ministre Patrice Trovoada. Mais les comploteurs présumés ne sont pas allés au bout de leur projet : ils ont été arrêtés avant même de passer à l’action.

L’un est un sergent de l’armée, Ajax Managem. Le second militaire qui aurait dû participer à l’opération n’a toujours pas été identifié. Le troisième larron est un ancien ministre, Gaudencio Costa, suspecté d’être l’un des commanditaires. Ce député, membre du bureau politique du MLSTP / PSD, principal parti d’opposition, a finalement été relâché le 22 juin et assigné à résidence jusqu’à son procès. Managem a, lui, été placé en détention dans une prison militaire de l’île.

C’est l’enregistrement d’une conversation entre ces deux personnalités qui a permis aux enquêteurs d’en savoir un peu plus sur leurs intentions présumées.


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Retour en arrière. Mi-avril, des mouvements d’argent et des réunions inhabituelles attirent l’attention des services de renseignement locaux, qui décident de placer sous surveillance Ajax Managem et Gaudencio Costa. Un enregistrement de dix minutes d’une conversation est récupéré. Les enquêteurs comprennent alors qu’une pièce en deux actes est en train de s’écrire.

Acte 1 : décapiter « Àguia »

Acte 1 : supprimer le principal obstacle à la victoire du MLSTP / PSD lors des prochaines législatives, prévues en octobre prochain. Et cet obstacle n’est autre que le Premier ministre Patrice Trovoada, leader de l’Action démocratique indépendante (ADI), au pouvoir depuis 2014 et qui briguera un second mandat de quatre ans à l’issue des législatives.

Tu seras un héros national, tu auras libéré le peuple d’un dictateur et tu seras promu à de hautes responsabilités

D’après les enquêteurs, Gaudencio Costa est missionné pour convaincre des militaires de participer à l’opération. C’est ainsi qu’Ajax Managem est approché. « Tu seras un héros national, tu auras libéré le peuple d’un dictateur et tu seras promu à de hautes responsabilités », insiste Costa. Ambitions, honneurs… Il n’en fallait pas davantage pour retourner le gradé.

Les protagonistes optent pour une option radicale : « Il faut mettre une balle dans la tête de l’aigle [« Àguia » en portugais, le nom de code pour désigner Trovoada, ndlr] », estime l’un d’eux. Un sniper serait ainsi chargé de la besogne, tandis qu’un autre homme armé devait faire diversion.

Une première date est programmée : le 9 juin. Finalement, l’opération est repoussée au 21 juin, lors de la parade militaire prévue à l’occasion de la visite du Premier ministre portugais Antonio Costa. « Il sera immobile, ce sera bien plus simple pour viser », estiment, en substance, les conspirateurs.

Acte 2 : opération manipulation

Acte 2 : ne pas revendiquer l’attaque. Selon une source santoméenne, Costa insiste sur le fait qu’il faudra, une fois le forfait accompli, condamner fermement cet assassinat, et même organiser des manifestations pour écarter la piste d’un coup d’État et orienter les autorités vers un règlement de compte ou l’œuvre d’un déséquilibré.

La suite de la pièce aurait dû être celle-ci : manipulée, la population se serait révoltée et le pays se serait enfoncé dans une grave crise politique. C’est à ce moment que le MLSTP / PSD avait imaginé récupérer le pouvoir.

Heureusement pour les Santoméens et le Premier ministre, l’épilogue n’aura pas lieu. Mais l’affaire est loin d’être réglée. D’abord parce que tous les acteurs n’ont pas encore été identifiés. Qui était de mèche avec Gaudencio Costa ? Si son parti s’est officiellement désolidarisé de cette opération, son porte-parole, Américo Barros, a néanmoins demandé à ce que la présomption d’innocence soit respectée. « Le parti est actuellement divisé, il y a certainement des personnes en son sein qui ont au minimum laissé faire, sinon aidé », estime-t-on à São Tomé.

Nous avons déjà identifié deux Français bien connus dans le milieu du mercenariat en Afrique centrale

Autre interrogation : qui est l’autre militaire entendu sur l’enregistrement ? Et y a-t-il d’autres hommes en uniforme impliqués dans l’opération « Àguia » ? À ce jour, aucune réponse à ces questions.

Un mystérieux « conseiller français »

Mais, plus troublant encore, l’évocation dans l’enregistrement d’un « conseiller français » qui aurait donné des instructions. Qui est-il ? « Nos enquêteurs travaillent main dans la main avec Interpol, explique Patrice Trovoada à Jeune Afrique. Nous avons déjà identifié deux Français bien connus dans le milieu du mercenariat en Afrique centrale, qui sont venus plusieurs fois à São Tomé. Mais nous n’avons aucune certitude car nous n’avons plus aucune trace d’eux dans le pays depuis deux ans. Sont-ils revenus clandestinement depuis ? Nous n’en avons aucune idée, mais l’enquête devrait le déterminer. Et nous demanderons bien sûr l’aide de la France pour y voir plus clair. »

La visite du Premier ministre portugais, António Costa, qui devait se rendre à São Tomé le 21 juin, a été repoussée, « d’un commun accord », à fin juillet.

Cet épisode a par ailleurs ravivé de douloureux souvenirs. En effet, cette ancienne colonie portugaise de seulement 300 000 âmes a déjà connu plusieurs coups d’État ou tentatives de putsch depuis son indépendance, en 1975. En août 1995, le président de la République Miguel Trovoada (le père de Patrice) avait ainsi été arrêté par des militaires putschistes. Il avait été relâché quelques jours plus tard et les militaires à l’origine de la tentative de putsch, graciés. Une autre tentative, en juillet 2003, avait été menée contre la Première ministre María Das Neves.

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