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La laïcité en question

L'interdiction renouvelée du voile islamique dans les lieux publics en Tunisie suscite la polémique. Mais c'est aussi l'occasion d'engager une réflexion de fond sur les rapports entre l'État et la religion.

Le voile est-il à sa place dans l’espace public ? La Tunisie s’interroge. Après des années d’une relative tolérance, les autorités ont décidé d’exhumer la fameuse circulaire 108, qui interdit le port de « l’habit sectaire » dans les lieux publics : administration, hôpitaux et universités. Ce texte datant de 1981 a été rigoureusement appliqué jusqu’au milieu des années 1990, à l’époque où l’État combattait l’islamisme politique et assimilait le voile à une manifestation d’islamisme passif. Par la suite, le voile ayant pratiquement disparu, les responsables tunisiens ont estimé que le fondamentalisme religieux était en voie d’être définitivement endigué. L’État avait fait preuve d’habileté. Il avait certes refusé la légalisation d’Ennahdha, le parti religieux, au motif que l’islam, religion de tous, ne saurait être confisqué par une faction, mais il avait aussi traité le mal à la racine en s’attaquant avec volontarisme à la pauvreté et en lançant des programmes d’éducation.
Les prémices du regain de la religiosité sont apparus à la fin des années 1990, puis ont pris de lampleur après les attentats du 11 septembre 2001. Recrudescence du port du foulard – quels que soient ses avatars -, et, dans une moindre mesure, de la barbe, augmentation de la fréquentation des mosquées, manifestations ostentatoires de piété dans les réunions familiales, dans l’entreprise, à la faculté et enfin à l’école : chacun a d’abord semblé s’accommoder du phénomène. Frappant toutes les couches de la société, il était largement déconnecté de tout activisme politique et ne pouvait être imputé au prosélytisme d’islamistes marginalisés. En somme, c’était de l’islamisme light, inoffensif, propagé, sinon suscité par les chaînes de télévision arabes par satellite.
Une semblable résurgence du sentiment religieux a eu lieu, à la même époque, dans tous les pays arabes. Elle peut être interprétée comme une réaction aux agressions infligées à la Oumma (communauté des croyants) en Palestine, en Afghanistan et en Irak. Mais ce n’est pas la seule explication. Le retour au sacré est aussi une quête identitaire, une réponse aux bouleversements socio-économiques. Comme la famille, la religion est une valeur refuge et, pour les nouvelles générations branchées sur les chaînes arabes d’Égypte, du Liban et du Golfe, l’antinomie entre une modernité assimilée à l’Occident et une arabité qui se confond avec un ensemble figé de traditions surannées constitue un schéma dépassé.
Tendance forte de ces dernières décennies, l’orientalisation d’une partie de la société tunisienne a évidemment facilité le processus de réislamisation. Elle trouve en partie son origine dans l’arabisation et correspond à un changement du référentiel politique. Les choses ne se sont pas faites toutes seules. Sans aller jusqu’à tourner le dos aux acquis du bourguibisme, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti au pouvoir, a considérablement infléchi son discours depuis 1988, l’a coloré d’une teinte davantage conservatrice, faisant la part belle à l’identité arabo-islamique de la Tunisie.
Les rapports ambigus entre État, politique et religion ne datent pas d’hier. Lui-même fort peu religieux, Habib Bourguiba ne s’est pas privé de puiser dans le référentiel religieux lorsque les circonstances l’exigeaient. Soucieux d’apparaître comme le défenseur de l’identité tunisienne et des préceptes de l’islam menacés par la colonisation française, il s’était, dans les années 1930, prononcé en faveur du voile ! Avant de le vouer aux gémonies vingt-cinq ans plus tard, aux lendemains de l’indépendance. Bourguiba a aboli la polygamie en se glissant dans les habits du mojtahed, l’interprète autorisé de la loi coranique. L’inventeur de la « politique des étapes » n’a pas voulu, lors de la rédaction de la Constitution promulguée en juin 1959, trancher la question du caractère de l’État. L’article 1 stipule en effet que « la Tunisie est un État libre [], sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la République ».
L’ambivalence s’est perpétuée après le changement du 7 novembre 1987 et l’accession au pouvoir de Zine el-Abidine Ben Ali, qui a adopté une série de mesures symboliques destinées à réhabiliter la place de l’islam dans la cité : appel à la prière à la télévision, réhabilitation de l’université religieuse de la Zitouna, marginalisée par Bourguiba, mise en place d’un Haut Conseil islamique destiné à façonner un islam officiel susceptible de rivaliser avec celui des « barbus », et, plus récemment, création d’un prix présidentiel de récitation du Coran. Ponctuant fréquemment ses discours de sourates du Livre saint, le chef de l’État s’est fait l’apôtre d’un islam modéré et éclairé, dialoguant avec les autres grandes religions.
La Tunisie est-elle aujourd’hui à la veille d’une « régression », pour reprendre la formule choc employée, début octobre, par Hédi Mhenni, le secrétaire général du RCD ? Faut-il voir dans le voile « un slogan politique affiché par un groupuscule qui se dissimule derrière la religion pour réaliser des desseins politiques », comme l’a expliqué Abdelwaheb Abdallah, le ministre des Affaires étrangères ? La résurgence du voile a été dans un premier temps tolérée parce que le phénomène était apolitique – ou plutôt infrapolitique. Or les choses n’ont pas fondamentalement changé en quinze jours… Ce qui, en revanche, ne fait aucun doute, c’est que ce mouvement, s’il n’est pas freiné, est lourd de menaces pour le futur. Car quid des générations qui auront baigné, pendant toute leur éducation, dans une ambiance de bigoterie exacerbée ? Conceptuellement désarmés, ces esprits risquent de se révéler perméables aux idéologies importées – autrement dit à un wahhabisme totalement étranger à la tradition de tolérance de la culture religieuse tunisienne.
La remise à l’honneur de la circulaire 108 par les autorités n’est donc pas une mauvaise chose. Mais, pour être crédible et, surtout, efficace, cette posture doit s’accompagner d’un vrai travail de pédagogie politique. La Tunisie ne doit pas faire l’économie d’un grand débat national sur la place de la religion. Car, au fond, que dit la fameuse circulaire ? Que l’« espace public » doit rester neutre. Que ni les fonctionnaires ni les usagers de l’administration et des services publics ne doivent afficher ostensiblement les signes d’une quelconque pratique religieuse. Que la religion ne concerne que l’individu, qu’elle est une affaire strictement personnelle qu’il ne s’agit pas d’imposer aux autres.
Le non-dit qui transparaît en filigrane, et qui pèse sur ce débat, c’est évidemment le problème du caractère et de la nature de l’État. Doit-il être laïc ? Oui, car, dans le cas contraire, comment légitimer la prohibition des signes de pratique religieuse dans l’espace public ? Il faut être cohérent, sortir de l’ambiguïté. Justifier un certain nombre de prohibitions ou de commandements par une conception ouverte et éclairée de l’islam est tentant. Mais cela ne sera jamais qu’un pis-aller. Un islamiste convaincu pourra toujours rétorquer qu’il est aussi qualifié que n’importe qui pour procéder à l’exégèse du Texte sacré.
On nous dira qu’il est trop tôt pour aborder une question aussi sensible que la séparation de l’État et de la religion. Peut-être. Mais si on ne le fait pas maintenant, quand le fera-t-on ? Il faut oser réclamer une stricte séparation de l’État et de la religion, afin d’ancrer irréversiblement la Tunisie dans la modernité.

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