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La patrie reconnaissante…

| Écrit par Cherif Ouazani

Souvent négligée au profit du littoral, la région des hauts plateaux va enfin bénéficier d’un vaste programme de développement.

Que la population des hauts plateaux, qui vit sur cette succession de reliefs séparant le littoral algérien du Sahara, ait bénéficié d’un programme complémentaire de développement de l’ordre de 605,3 milliards de DA (environ 8 milliards de dollars) n’est que justice. C’est là que l’essentiel de la tragédie nationale s’est déroulée. Cependant, cette redistribution de la manne pétrolière, voulue par le président Abdelaziz Bouteflika, n’est pas uniquement un geste symbolique de la part de la patrie reconnaissante : ce plan consacre tout de même 3,7 milliards de dollars à l’amélioration des conditions de vie des 13 millions d’Algériens qui vivent dans cette zone.
Depuis l’antiquité, ce bout d’Algérie qui s’étale sur plus de 60 000 km2 s’est toujours distingué dans l’histoire du pays. Longtemps considérée comme un grenier céréalier, la région des hauts plateaux a, de tout temps, réuni agriculteurs et éleveurs, ruraux et citadins, nomades et sédentaires. Ses villes ont constitué des centres de rayonnement culturel, des foyers d’animation politique ou des places fortes militaires. Les tribus qui la peuplent ont toujours vécu dans une intelligente cohabitation. Elles ont fourni l’essentiel des troupes ayant résisté aux invasions successives, mais également des élites. Le mouvement national y a puisé ses principaux animateurs. De l’émir Abdelkader à Ferhat Abbas, en passant Mokrani. On ne peut dire que les pouvoirs publics ont délaissé les hauts plateaux depuis l’indépendance. Tiaret, Batna ou Sétif, pour ne citer que ces trois chefs-lieux, ont bénéficié, durant les années 1970, d’un programme spécial de développement. Ce qui a permis de doter les hauts plateaux d’un tissu industriel étatique, dont la rentabilité est restée relative et la contribution à la lutte contre le chômage discutable. L’agriculture, déjà sinistrée par la désastreuse révolution agraire des années 1970, a reçu un coup fatal vingt ans plus tard, avec la montée du terrorisme. Les terres laissées en jachère, les villages se sont dépeuplés et des dizaines de milliers de déplacés sont venus grossir les banlieues des grandes villes. Les poches de pauvreté se sont alors multipliées.
La violence islamiste n’a pas été la seule malédiction subie par les hauts plateaux. Aux drames des tueries et des massacres de villageois s’est ajoutée une autre calamité : le programme d’ajustement structurel conclu avec le FMI en 1994, l’Algérie se trouvant alors en situation de cessation de paiement. Ce programme a fini par ruiner le peu d’activité économique de ces régions et par accroître le chômage.
Le président Abdelaziz Bouteflika s’était engagé dans son programme électoral à assurer une égalité régionale dans le développement. Compte tenu de ses spécificités géographiques, de ses formidables potentialités économiques, dotée de ses 4 millions d’hectares de superficie agricole utile, de dizaines de milliers de km2 de parcours de transhumance, d’un sous-sol riche et le plus souvent inexploité, la région des hauts plateaux est hautement stratégique. Autre objectif poursuivi par le président Bouteflika : une meilleure répartition de la population dans l’espace. Près de 95 % des 33 millions d’Algériens se concentrent sur une bande de 100 kilomètres de large située entre le littoral méditerranéen et les portes du Sahara. Les hauts plateaux constituent 80 % de cet espace, mais la population qui y vit représente moins de 40 % du total. Il s’agit donc de repeupler le monde rural, de dynamiser les services et d’y créer les conditions pour une relance de l’industrie.
La mise sur pied, en 2000, du Plan national du développement agricole (PNDA) a bouleversé la physionomie des campagnes. Les subventions ont permis aux exploitations de moderniser leurs techniques de cultures, de financer leurs installations (bassins d’irrigation, capacités de stockage et de conditionnement de la production, etc.). Les résultats obtenus en l’espace de cinq ans sont impressionnants. À la création de près de 250 000 nouvelles exploitations agricoles s’ajoute la modernisation de celles existantes. Avec une croissance annuelle quasiment à deux chiffres, le secteur a réussi à générer plus d’un million d’emplois, contribué à alléger la facture alimentaire et produit des effets d’entraînement positif avec le développement d’un tissu d’industries agroalimentaires. Mais cette performance aurait été insignifiante s’il n’y avait pas eu de mesures d’accompagnement. À commencer par la réalisation des infrastructures de base.
Dans le cadre du plan de soutien à la croissance 2005-2009, 60 milliards de dollars sont destinés aux investissements publics. Sur cette enveloppe, les hauts plateaux bénéficient du quart des sommes mobilisées. Les chantiers ont totalement transformé cette partie du pays. Le projet d’autoroute Est-Ouest (1 200 kilomètres pour un coût de 11 milliards de dollars) couvre la quasi-totalité des trente wilayas de la région. Par ailleurs, vieux serpent de mer de l’Algérie indépendante, la rocade des hauts plateaux, imaginée et conçue au début des années 1970 mais restée au stade de projet, a été exhumée grâce au programme complémentaire qui prévoit une enveloppe de 137 milliards de DA dédiés au secteur des transports. C’est ainsi que les grandes villes des hauts plateaux devraient être reliées entre elles d’ici à 2009 par un réseau routier et un autre ferroviaire, désenclavant des pans entiers du pays, ce qui réduira les coûts du transport et facilitera les échanges commerciaux. Qui aurait pu imaginer un jour que Tiaret, ancienne capitale du royaume rostomide, située à plus de 100 kilomètres à vol d’oiseau de la façade maritime, aura un port sec pouvant accueillir 5 000 conteneurs pour soulager les ports d’Alger et d’Oran, dont l’engorgement n’a d’égal que le développement exponentiel du commerce extérieur de l’Algérie (près de 80 milliards de dollars par an en 2005 contre 25 milliards en 1999). La même démarche a été adoptée pour la partie orientale des hauts plateaux. Le port de Djen-Djen, dont les capacités de traitement des marchandises sont deux fois plus importantes que celles du port d’Alger, sera relié par un axe autoroutier sur une distance de 100 kilomètres à l’autoroute Est-Ouest. Les pôles industriels de Sétif, de Bordj Bou-Arriredj, de Batna ou de Bouira seront alors à une heure de trajet de la façade maritime.
La répartition du programme complémentaire de développement des hauts plateaux (voir infographie) confirme le souci de son concepteur de préparer ces vastes contrées de l’Algérie profonde à devenir attractives pour les investisseurs, mais également à fixer leur population et à séduire les élites pour qu’elles s’y établissent. Près de 1 milliard de dollars sont consacrés à la résorption de la crise du logement. Sur le million de logements promis par le président Bouteflika à l’échéance 2009, près de la moitié concerne les hauts plateaux, qu’il s’agisse d’habitat rural, de logements sociaux ou de résidences de luxe. Plus de 500 millions de dollars sont dédiés à l’éducation. Chacune des wilayas dispose de son pôle universitaire. Mieux : les nouvelles réalisations détrônent les établissements d’enseignement supérieur existants. Petite devinette : quelle est la plus grande université d’Algérie ? Bab Ezzouar, à Alger ? Es-Sénia, à Oran ? Pas du tout. Il s’agit de l’université Ferhat-Abbas de Sétif, qui tremble déjà pour garder son rang. En inaugurant l’année universitaire 2006-2007, le président Bouteflika a posé, à Batna, le 9 octobre, la première pierre d’un campus géant pouvant accueillir plus de 22 000 étudiants. Avec un taux de réussite de plus de 50 % au baccalauréat, la population universitaire frise, en 2006, le million d’étudiants. De la répartition géographique de cette population dépend la réussite du programme de Bouteflika. Cependant, il ne s’agit pas uniquement de construire de grands établissements, équipés de laboratoires de recherche performants, offrant des conditions d’hébergement correctes, jumelés aux universités les plus prestigieuses de la planète. Il faut également améliorer les conditions de vie pour séduire l’encadrement pédagogique et l’encourager à quitter le littoral et sa forte densité humaine pour les grandes villes de l’intérieur, c’est-à-dire des hauts plateaux. C’est pourquoi le développement des grands centres urbains y est déterminant.
Si la relance de l’agriculture a bouleversé le paysage de l’Algérie profonde, le développement des villes a introduit la modernité sur les hauts plateaux. Les constructions en hauteur s’y sont multipliées. Les grandes agglomérations disposent désormais chacune d’un centre hospitalier universitaire (CHU), où l’on effectue les opérations chirurgicales les plus délicates. Les infrastructures dédiées à la culture, au loisir ou à la pratique sportive bénéficient d’un programme d’investissement de l’ordre de 200 millions de dollars. Mais l’essentiel des sommes mobilisées par le programme complémentaire des hauts plateaux, soit 100 milliards de DA (1,45 milliard de dollars), sera consacré à l’alimentation des populations en eau potable et au raccordement des foyers au gaz de ville. Des ouvrages d’art et des boulevards périphériques sont destinés à fluidifier le trafic routier urbain et à améliorer les conditions de transport collectif. Les zones industrielles existantes ont été remises à niveau. Le secteur public n’y est plus dominant. Outre les unités étatiques privatisées, le capital, national ou étranger, s’y est investi. Le géant égyptien Orascom a établi, à Mila, une cimenterie qui satisfait plus de 60 % de la demande, en progression constante, du marché algérien. Le groupe Henkel est également présent dans la région avec un complexe chimique pour la production de détergents. Le dynamisme du secteur privé algérien se confirme d’année en année. Le cas de Condor, un groupe familial spécialisé dans l’électronique, en est la parfaite illustration. En avril 2006, son usine de montage de télévisions, de lecteurs de DVD et de magnétoscopes, située à Bordj Bou-Arriredj (à 200 km au sud-est d’Alger), a été totalement détruite par un incendie qui a eu raison des stocks de production et de pièces de rechange. Trois mois plus tard, le site a été réhabilité, la production relancée et les parts de marché récupérées. En matière d’investissement public, un projet de raffinerie d’une capacité de 15 millions de tonnes par an est en voie de lancement à Tiaret. Le site a été définitivement retenu, les études de faisabilité réalisées, et le montage financier (près de 300 millions de dollars répartis entre le groupe pétrolier public Sonatrach et la China National Petroleum Corporation) est bouclé. On évoque même la relance d’un autre serpent de mer, dans la capitale du Sersou : une industrie de construction automobile à Tiaret. Après les déboires du projet de Fatia, censée être la première voiture 100 % algérienne sur une conception de l’italien Fiat, dont la production annoncée au milieu des années 1980 n’a jamais débuté. Mais le projet pourrait être relancé avec un partenaire sud-coréen. Dans quelques années, les Algériens du littoral ne pourront plus regarder de haut leurs compatriotes de l’intérieur

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