Politique économique

Régimes de retraite africains : « Plus les réformes interviendront tard, plus elles seront violentes »

Maison de retraite Rabat © DR

Pour le président de cabinet de conseil Finactu, Denis Chemillier-Gendreau, l'amélioration de l'espérance de vie à la retraite des Africains signifie aussi l'allongement de la période de versement des pensions par les caisses de retraite, qui doivent se réformer pour y faire face, comme sont en train de le faire le Maroc et la Côte d'Ivoire.

Les régimes de retraite africains, mis en place dans les années précédant ou suivant immédiatement les décolonisations, subissent tour à tour des crises de surendettement qui peuvent aller jusqu’au défaut de paiement, une situation qu’a connue Djibouti au début des années 2000.

Président de cabinet de conseil Finactu, Denis Chemillier-Gendreau a accompagné de nombreux pays africains dans les réformes de leur système de retraite. Jeune Afrique l’a rencontré à l’occasion de la publication par Finactu d’un rapport intitulé « Les régimes de retraite en Afrique, à l’épreuve du vieillissement démographique ».

Jeune Afrique : Le postulat de départ de votre étude, c’est que les populations ont vieilli depuis le moment où les retraites ont été mises en place, et qu’il faut donc adapter le système à l’allongement de l’espérance de vie.

Denis Chemillier-Gendreau : Plus exactement, l’espérance de vie à la retraite a augmenté. Quand les systèmes de retraite ont été créés, l’espérance de vie était très basse, mais essentiellement à cause de la mortalité infantile. Dans les faits, ceux qui arrivaient jusqu’à l’âge adulte vivaient en moyenne jusqu’à 60 ou 65 ans. Maintenant, c’est plutôt 70 ans, on a donc gagné entre cinq et dix années d’espérance de vie à la retraite. Ce phénomène touche d’ailleurs tous les pays du monde.

Le problème est que le paramétrage de ces systèmes-là, c’est-à-dire notamment le taux et l’assiette de cotisation, est considéré comme gravé dans le marbre, alors que c’est quelque chose qui devrait se remodifier tous les ans en fonction de l’environnement, sinon les caisses de retraite sont condamnées à accumuler les déficits.

Mais en Afrique, quel pourcentage d’une population perçoit une retraite ?

C’est le deuxième grand enjeu de l’étude. Quand les pères fondateurs ont créé ces régimes en Afrique, dans les années 1950-1960, ils pensaient que le salariat formel allait se généraliser, que tout le monde allait avoir une feuille de paye. En fait, il y a un continent où ce modèle-là ne s’est pas développé, c’est l’Afrique. Il a même régressé en pourcentage de la population. Forcément, les gens qui travaillent dans l’informel ne cotisent pas au système de retraite.

Qu’est-ce que cela représente en termes quantitatifs ?

En général, le taux de couverture, soit la part de la population concernée soit en tant que cotisants, soit en tant que retraités, c’est entre 10 et 20 % de la population, ce qui est très faible.

Même si l’espérance de vie à la retraite s’est allongée, les régimes de retraite tels que présentés étaient déjà déséquilibrés. Comment se fait-il que les problèmes n’apparaissent que depuis une vingtaine d’années ?

Il y a une particularité massive des régimes par répartition, c’est que quand vous les commencez, c’est le bonheur : il y a des cotisations qui rentrent et pas encore de prestations. Ces dernières ne seront versées que quarante ans plus tard. On était donc dans une espèce d’euphorie qui est à la fois artificielle et éphémère. Et d’ailleurs, ça n’a pas duré.

Au Gabon par exemple, on a assisté à une chute des cotisations de l’ordre de 20 à 30 % à cause de la crise des matières premières

À partir de 2000 ou 2010, les régimes ont commencé par voir les cotisations baisser à cause du chômage. Au Gabon par exemple, on a assisté à une chute des cotisations de l’ordre de 20 à 30 % à cause de la crise des matières premières. Au même moment, les gens qui avaient commencé à cotiser dans les années 1960 arrivent pour toucher leurs pensions. Or, non seulement le contexte a changé, l’euphorie des années d’indépendance a laissé place au marasme économique, mais en plus, l’argent qui est entré pendant toutes ces années n’a pas été gardé. On a souvent fait n’importe quoi.

À quel niveau d’endettement en est-on dans les pays où c’est le plus sensible ?

Cela représente plusieurs dizaines de points de PIB, parfois même une année de PIB.

Qu’est-ce qui est fait, et que faut-il faire, pour résoudre ces problèmes ?

Il y a des pays qui n’ont rien réformé depuis les années 1960, et certains n’ont même pas fait un audit pour savoir où en sont les choses. Je ne vais pas citer de pays, mais seule une minorité a pris les choses en main. Souvent, les gouvernements manquent de courage pour réformer. Or plus la réforme paramétrique se fera tard, plus elle sera violente. C’est pourquoi on essaye de les sensibiliser à l’idée de les faire maintenant.


En Côte d’Ivoire, un régime complémentaire par capitalisation dans les tuyaux

« La Côte d’Ivoire a connu des crises majeures, avec des déficits énormes. Nous avons été appelés en 2005 pour en faire le diagnostic. Cela été très long, mais dès 2008, on savait ce qu’il fallait faire comme traitement de choc. Il n’y a pas de mystère, la solution est d’augmenter les cotisations et de baisser les prestations. Après, il y a de nombreux paramètres à ajuster dans ces deux grandes dynamiques.

En 2011, quand Alassane Ouattara est arrivé au pouvoir, la première chose qu’il a faite a été d’adopter la réforme des retraites, dans le privé (CNPS) comme dans le public (Cgrae). Ça a été immédiat : les caisses qui étaient négatives sont devenues excédentaires. La CNPS a fait une centaine de milliards de francs CFA d’excédents l’an dernier, la Cgrae une trentaine. Les directeurs généraux de ces deux organismes ont donc pu commencer à investir dans l’économie, à prendre des participations dans des fonds d’investissements…

Ils ont également pu s’attaquer à l’autre problème, au fait qu’ils ne travaillent que pour 20 % des Ivoiriens. La CNPS, par exemple, couvre 700 000 Ivoiriens. Charles Kouassi, le directeur général, s’est donc dit qu’il allait étendre la sécurité sociale pour toucher toute la population active, soit 10 millions de personnes.

Minimum vital

L’idée serait d’avoir un régime incitatif qui fonctionnerait sur une base déclarative. Ce serait un régime contributif : les gens auront en pension à la fin quelque chose qui dépendra de ce qu’ils auront cotisé. On va s’appuyer sur les nouvelles technologies, notamment le mobile money, pour simplifier au maximum les formalités.

Les deux caisses ivoiriennes sont en train de se transformer en fonds de pension, ce qui est nouveau pour elles

Le gouvernement ivoirien, plutôt de tendance libérale, a une propension à dire que la retraite par répartition, c’est très bien comme système de base, une sorte de minimum vital, mais au-delà, il nous faut un système différent. L’idée est donc de faire des régimes complémentaires par capitalisation, pour les salariés du secteur privé comme du secteur public.

L’argent collecté sera géré via les process de gestion d’actifs de la CNPS et de la Cgrae. La CNPS a ainsi pris 10 % de NSIA Banque, 15 % du fonds AfricInvest, des actions dans Ecobank, acheté plusieurs centaines d’hectares de réserves foncières pour faire des villes nouvelles… Ces deux caisses sont en train de se transformer en fonds de pension, ce qui est nouveau pour elles. »


Au Maroc, le chantier des réformes paramétriques

« Dans les années 1990, le Maroc avait presque quinze régimes de retraite différents, très généreux et accumulant les déficits. Depuis 2000, ils ont fait disparaître un certain nombre de petits régimes, ceux des différents offices qu’ils ont fusionné dans le système général. En 2008-2010, ils ont créé une commission nationale de réforme des régimes de retraite, rattachée au Premier ministre, qui a permis en 2016 la réforme de la caisse des fonctionnaires, la CMR, qui était le régime le plus problématique. Reste à réformer la CNSS, la caisse du secteur privé.

Il s’agit ici exclusivement de réformes paramétriques, car le Maroc a déjà des régimes complémentaires par capitalisation, via la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite (CIMR). »

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