Diplomatie

Financement du terrorisme : le Qatar à l’offensive pour redorer son image

Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani, émir du Qatar à Koweit-City le 5 décembre 2017. © Jon Gambrell/AP/SIPA

Un an après le blocus imposé par l'Arabie saoudite et ses alliés contre l'émirat pour soutien supposé au terrorisme, ce dernier affine sa défense. Dans des entretiens accordés à Jeune Afrique, des officiels qataris expliquent comment leur pays a fait face au terrorisme.

Le 5 juin 2017, éclate la crise du Golfe. Une coalition dirigée par l’Arabie saoudite (Émirats arabes unis, Bahreïn et Égypte) annonce la rupture de ses liens diplomatiques avec le Qatar voisin et lui impose un blocus aérien, le soupçonnant de soutenir des groupes terroristes. Cette crise, qui a jeté son spectre sur d’autres régions du monde y compris sur l’Afrique – plusieurs pays ont gelé leurs relations avec le Qatar -, ne semble pas s’acheminer vers une sortie et continue encore de peser la géopolitique régionale. Les quatre pays à son origine ont transmis au Qatar une liste de 13 exigences, auxquelles le petit émirat devait se plier dans les dix jours – ce qu’il n’a pas fait.

Pas moins de trois de ces demandes concernent le financement et le soutien supposés du Qatar au terrorisme. L’émirat est sommé de rompre tous liens avec les « organisations terroristes idéologiques et sectaires, particulièrement les Frères musulmans, l’État islamique, al-Qaïda, HTS Hayy’at Tahrir al-Sham (ex-Jabhat al-Nosra) et le Hezbollah libanais » ; de déclarer formellement que ces entités sont des groupes terroristes ; de stopper par tous moyens le financement d’individus, groupes ou organisations qui ont été désignés comme groupes terroristes par l’Arabie saoudite, les Émirats, l’Égypte, le Bahreïn, les États-Unis et les autres pays ; et de livrer les terroristes et les personnes recherchées par l’Arabie saoudite, les Émirats, l’Égypte, le Bahreïn à leurs pays d’origine, bloquer leurs avoirs, apporter toute information nécessaire sur leur lieu de résidence, leurs finances et leurs mouvements, et renoncer à en accueillir d’autres dans le futur.

La défense qatari

Interrogé par Jeune Afrique, Saif bin Ahmed Al Thani, directeur du Government communications office (GCO) qatari, se défend : « Toutes ces allégations [de financement et d’entretien de groupes terroristes] sont fausses. Et ces accusations nous ont surpris à vrai dire. Nous avons eu plusieurs réunions avec les membres du Conseil de coopération du Golfe, quelques jours avant l’annonce du blocus. Et l’une d’entre elles était spécifiquement consacrée à la lutte contre le terrorisme. Rien de ce dont on accuse aujourd’hui le Qatar n’a été évoqué. Tout était normal. Mais nous comprenons qu’ils aient besoin de justifier leur blocus. Ils cherchent aujourd’hui à ternir notre réputation au sein des opinions publiques. »

De fait, le 21 mai 2017, soit près de 15 jours avant le début de la crise du Golfe, les États-Unis et l’Arabie saoudite annonçaient le lancement du TFTC (Terrorist Financing Targeting Center), un centre destiné à coordonner l’action des 7 États-membres (AS, EAU, Oman, Koweït, Bahreïn, Qatar et Etats-Unis) en matière de lutte contre le financement du terrorisme.

De l’argent qatari a très bien pu se retrouver dans les caisses d’organisations terroristes, indépendamment de la volonté des donateurs

Des flux financiers identifiés

Pour autant, les soupçons liant le petit émirat au financement du terrorisme ne reposent pas sur rien. Si l’implication de l’État lui-même n’a jamais pu être prouvée, cinq ressortissants qatariens sont classés dans la liste noire des organisations et des personnes liées au terrorisme éditée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Ils sont tous soupçonnés d’avoir financé des organisations terroristes, essentiellement Al-Qaïda, ou Jabhat al-Nosra en Syrie (aujourd’hui Hayy’at Tahrir al-Sham).

Le gouvernement qatari assure que ces personnes ont été placées sous surveillance, que leurs avoirs ont été gelés et que tout voyage leur a été interdit. Le cas le plus sérieux concerne Khalifa Muhammad Turki al-Subaiy, qui a fourni un soutien financier aux dirigeants d’Al-Qaida et s’est chargé d’envoyer des recrues dans des camps d’entraînement du mouvement en Asie du Sud.

En janvier 2008, il a été condamné par contumace au Bahreïn, avant d’être arrêté au Qatar en mars de la même année. Il y a purgé sa peine, avant d’être relâché. D’après les autorités qataries, il vit aujourd’hui sous surveillance au Qatar, ses avoirs sont gelés, et il est interdit de sortie du territoire.

À noter que le Qatar a lui-même placé près de 31 personnes et 8 entités sur une liste des organisations et personnes soupçonnées de liens avec des organisations terroristes, qui comprend 12 Qataris. Plusieurs d’entre elles faisaient déjà partie de la liste des 72 personnes et organisations terroristes ayant des liens avec Doha, établie par les quatre États bloqueurs.

La thèse des dons détournés

Comment expliquer que le gouvernement qatari ait longtemps paru fermer les yeux sur ces flux d’argent ? Un officiel, spécialiste de la lutte anti-terroriste, qui a souhaité conserver l’anonymat, explique que de l’argent qatari a très bien pu se retrouver dans les caisses d’organisations terroristes, indépendamment de la volonté des donateurs.

Selon lui, les flux d’argent depuis le Qatar à destination de la Syrie et de l’Irak étaient essentiellement des dons de particuliers destinés aux réfugiés en Jordanie et en Turquie, via des Qataris qui organisaient des voyages pour les camps.

« Ces quelques Qataris qui organisaient de tels voyages ont évidemment finis par être connus des réfugiés, dont certains étaient liés à des groupes combattants. Ces derniers retournaient en Syrie avec l’argent qatari, achetaient des armes et combattaient, ou distribuaient l’argent tout simplement. Et quand ils se faisaient attraper, et qu’on leur demandait d’où venait l’argent, ils donnaient le nom de tel ou tel Qatari. Et on nous dit après, “Le Qatar a offert 200 000 dollars à Jabhat al-Nosra”. »

Même type d’explications pour l’organisation Qatar Charity, fréquemment accusée en Afrique de couvrir le recrutement de jihadistes. Si elle reconnaît que le Qatar a pu apporter un soutien à Jabhat al-Nosra dans le cadre de l’aide internationale (américaine, européenne et saoudienne) aux diverses factions rebelles syriennes, la même source assure que « cette aide a été interrompue sitôt révélés les liens entre la milice syrienne et Al-Qaïda ».

Coopération internationale

Sur le plan de la coopération internationale, le Qatar, conscient des effets de telles accusations sur son image dans le monde, s’est montré particulièrement actif. Depuis juillet, trois accords de coopération sécuritaire et de lutte anti-terroriste ont été annoncés avec trois poids lourds internationaux : la Chine, les États-Unis et la France.

Surtout, l’émirat met en avant son engagement dans la prévention du terrorisme et insiste sur son approche éducative : « Nous sommes engagés dans la lutte anti-terroriste avec une multitude de programmes éducatifs à destination des jeunes, avec une orientation business, pour qu’ils fassent quelque chose de leurs vies plutôt que de se laisser entraîner dans des groupes terroristes. On ne peut pas résoudre le problème du terrorisme par la seule politique militaire et sécuritaire, vous voyez que le terrorisme continue à prospérer. Le problème dépasse la seule question sécuritaire », souligne Saif bin Ahmed Al Thani.

Les leaders terroristes ne se font pas tuer au front, ils guident nos enfants pour qu’ils meurent à leur place

Notre source qatari spécialiste de la lutte contre le terrorisme abonde en ce sens : « Les leaders sont pour la plupart d’anciens criminels, qui paraissent très stricts et très orthodoxes dans leur pratique. Eux ne se font  pas tuer au front, ils guident nos enfants pour qu’ils meurent à leur place. Avec les leaders, il n’y a rien d’autre à faire : il faut les tuer ou les jeter en prison. Les isoler. Mais la chair à canon vient la plupart du temps de familles déchirées, avec une faible éducation islamique. Ces gens sont très faciles à manipuler. En Arabie saoudite, Daech vise les habitants des villages les moins alphabétisés pour recruter. »

De ce point de vue, le Qatar a lancé diverses initiatives socio-économiques. L’institution sociale gouvernementale Silatech, par exemple, a levé près de 240 millions de dollars pour soutenir les projets entrepreneuriaux des jeunes du monde arabe, notamment via la Qatar Friendship Fund en Tunisie.

Le Qatar s’affiche aussi comme l’un des principaux donateurs du Global Counterterrorism Forum (GCTF), dont il est membre aux côtés d’une trentaine de pays, dont l’Algérie, la Jordanie et le Maroc et s’enorgueillit d’être le seul État arabe à être membre du GCERF (Fonds mondial pour l’engagement de la communauté et la résilience) dédié au soutien de projets locaux destinés à « renforcer la résilience des communautés face à l’extrémisme violent ».

S’il paraît compliqué de confirmer ou même d’infirmer formellement les accusations de soutien au terrorisme lancées contre le Qatar (c’est d’ailleurs en partie l’objectif de telles accusations), force est de constater que l’émirat a pris conscience de la nécessité de mettre en avant son action en la matière. Une chose est sûre : dans la guerre d’influence que se livrent les frères ennemis, difficile de séparer le bon grain de l’ivraie.

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