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Monsieur Propre est arrive !

Nommé Premier ministre, le professeur Abel Goumba fait l'unanimité dans la classe politique et chez les partenaires étrangers. À charge pour lui de faire le ménage et de redonner vie à un pays exsangue.

Il a croisé le fer avec tous les présidents qui se sont succédé à la tête de la Centrafrique depuis l’indépendance. Avec David Dacko, Jean-Bedel Bokassa, et, de nouveau, Dacko, restauré en septembre 1979 par la France, puis André Kolingba et Ange-Félix Patassé, lui-même renversé le 15 mars par le général François Bozizé. Figure emblématique de la lutte anticoloniale, homme de conviction dans une république d’opérette, « monsieur Propre » au pays des trafics en tout genre, éternel contestataire, Abel Goumba, 77 ans en septembre prochain, a pris, d’une certaine manière, le parti de rentrer dans le rang. Il a accepté, le 23 mars, le poste de Premier ministre.
« Jusque-là, j’ai décliné les offres qui m’ont été faites d’entrer au gouvernement, explique-t-il au téléphone. J’ai répondu favorablement à la proposition du président Bozizé parce que la Centrafrique a aujourd’hui une chance historique d’évoluer vers une véritable démocratie. Patassé n’a pas été à la hauteur des espoirs placés en lui. Il laisse le pays dans une misère sans nom. Il n’y a plus d’écoles en Centrafrique, plus d’hôpitaux, plus de pharmacies, ni de prisons. À tel point que tous les malfaiteurs sont dans la nature. Par ailleurs, connaissez-vous beaucoup d’endroits au monde où les fonctionnaires accusent trente-cinq mois d’arriérés de salaires ? Chez nous, les retraités meurent faute de toucher leurs pensions, et nos enfants sont en passe de devenir des clochards parce qu’ils sont privés de leurs bourses d’études… »
Agrégé de médecine, ancien recteur de l’université de Bangui, Abel Goumba, l’incorruptible, ne semble nullement troublé à l’idée de servir un galonné devenu président par la force des baïonnettes. « Le général Bozizé n’a pas fait un putsch, et mon gouvernement sera composé de civils compétents ayant à coeur les préoccupations des plus démunis, poursuit-il, imperturbable. Le mouvement de rébellion qui a abouti à la chute du régime a été, avant tout, suscité par des patriotes excédés par les frasques de Patassé. Ils ont conquis le pouvoir pour restaurer la démocratie. Et, si j’en juge par la liesse populaire, les gens ont vécu les derniers événements comme une libération. On l’ignore peut-être à l’extérieur, mais Patassé a été une calamité pour notre pays. Il se servait de la démocratie pour faire prospérer ses affaires en partenariat avec le chef rebelle congolais Jean-Pierre Bemba. Il avait des intérêts dans le diamant, l’or, le bois… »
Le doyen d’âge de la classe politique centrafricaine est donc celui qui incarne aujourd’hui le « renouveau démocratique ». Ce paradoxe n’est pas pour déplaire à ses amis socialistes – ils sont nombreux, du Guinéen Alpha Condé à l’Ivoirien Laurent Gbagbo en passant par le Nigérien Mahamadou Issoufou, le Togolais Léopold Gnininvi et le Français Guy Labertit -, qui ne tarissent pas d’éloges sur celui qu’ils appellent « le dernier des Mohicans ». « C’est un honnête homme », soulignent les uns. « En dépit des épreuves et de l’âge, il a su garder une certaine fraîcheur intellectuelle et une naïveté plaisante qui tendent à disparaître en politique », ajoutent les autres.
Abel Goumba est effectivement un cas atypique dans le marigot politique centrafricain, où Ubu Roi, prétoriens, mercenaires et autres aventuriers de tous acabits se côtoient allègrement depuis plusieurs décennies. Il est une espèce (devenue) rare sur le continent dont l’intégrité et la persévérance sont unanimement saluées. « Il n’a jamais accepté de se compromettre, explique un universitaire sénégalais. Il a gardé du combat pour l’indépendance une droiture propre aux gens de cette époque, et sa nomination dans la jungle politique centrafricaine est la consécration de cet itinéraire rectiligne… »
Grand, mince, visage émacié, front dégarni sur lequel court une vieille cicatrice, lunettes larges, voix posée et calme, Abel Goumba entame sa carrière politique, dans les années quarante, à l’ombre du grand Barthélemy Boganda, le « père de l’indépendance » de ce qui s’appelait alors l’Oubangui-Chari. Les deux hommes animent le Mouvement pour l’évolution sociale de l’Afrique noire (Mesan), qui milite pour un regroupement des pays d’Afrique centrale. Lorsque Boganda disparaît dans un mystérieux accident d’avion, le 29 mars 1959, Goumba devient tout naturellement président du Conseil par intérim, avant de céder la place à David Dacko, premier président du nouvel État, dont l’indépendance sera officiellement proclamée le 13 août 1960.
L’accession à la souveraineté internationale de son pays coïncide avec les premiers ennuis du militant panafricaniste, proche de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO). Dissous, le Mesan renaît sous la forme d’un parti unique étroitement contrôlé par le président de la République. Goumba est arrêté et jeté en prison, pour cause d’agit-prop. Il est libéré quatre ans plus tard. S’exile en France et profite de son temps libre pour… militer en faveur du rétablissement de la démocratie dans son pays, tout en accumulant des diplômes, notamment à l’université de Bordeaux. Il réussit l’agrégation de médecine, enseigne un moment à l’École de santé publique de Rennes, dans l’ouest de la France.
Puis, en 1973, il décide brusquement de rentrer pour se mettre au service de son pays et poursuivre son combat sur place. Jean-Bedel Bokassa, qui, entre-temps, a pris la place de son cousin Dacko, à la faveur du « coup d’État de la Saint-Sylvestre » (31 décembre 1965), ne lui laisse pas le choix : « Reste où tu es ! Je n’ai pas besoin d’agrégé ici. » Banni dans son propre pays, Abel Goumba accepte un poste au sein de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Qui l’envoie aussitôt à Butare, ville universitaire située dans le sud du Rwanda. Sur place, il fait la connaissance d’Anne-Marie, une Rwandaise, qu’il épousera en secondes noces. « Cela n’a pas été facile. Le régime de Juvénal Habyarimana s’est longtemps opposé, avec un acharnement que je ne m’explique toujours pas, à notre mariage », confie-t-il.
Chez les Goumba, on a en tout cas le sens des responsabilités et de la famille. Au sens large : quinze enfants (neuf filles et six garçons) issus de deux unions successives. La famille compte aujourd’hui quatre médecins, trois juristes, un pharmacien, trois économistes. « Comme vous l’aurez constaté, j’ai fait beaucoup d’enfants, mais je m’en suis occupé. C’est une richesse incommensurable », poursuit-il.
Après avoir passé quatre années au Rwanda, Abel Goumba atterrit en 1977 au Bénin, toujours pour le compte de l’OMS. Il y restera jusqu’en 1981. C’est d’ailleurs de la capitale économique béninoise qu’il annonce sa candidature à la présidentielle de mars 1981 dans son pays. Il affronte, entre autres, Dacko II, qui remporte le scrutin, mais sera renversé six mois plus tard par le général André Kolingba. Le score de Goumba – 1,42 % des suffrages exprimés – est sans appel : « Cela faisait un bail que j’avais quitté la Centrafrique, avance-t-il en guise d’explication. Beaucoup de jeunes ne me connaissaient pas. » Pour aller au-devant de ces nouvelles générations, il démissionne de l’OMS et rentre avec femme et enfants. C’était compter sans le nouveau maître de Bangui, le général Kolingba.
Très vite, le professeur de médecine, guitariste et pongiste à ses heures, connaîtra les geôles de son pays. Une première fois en 1982, alors qu’il était recteur. Son crime ? Avoir répondu favorablement à l’invitation à déjeuner du ministre (socialiste) français de la Coopération et du Développement, Jean-Pierre Cot, de passage dans la capitale centrafricaine. « Tes amis veulent te mettre au pouvoir. On verra ! » avait tonné Kolingba. Menace aussitôt mise à exécution. Goumba échoue à la tristement célèbre Maison centrale d’arrêt de Ngaragba, située dans la 7e circonscription de Bangui, avant d’être déporté à l’intérieur du pays. Libéré, il sera de nouveau inquiété pour « menées subversives » et assigné à résidence dans sa ville natale, Kouanga, à environ 200 kilomètres à l’est de Bangui.
Faisant fi de l’acharnement du pouvoir, il crée son parti, le Front patriotique pour le progrès, multiplie les initiatives pour fédérer l’opposition, et réussit récemment, avec d’autres, à mettre en place une Concertation des partis politiques de l’opposition (Coppo) regroupant douze formations. Candidat à la présidentielle de 1993, il arrive en deuxième position. Derrière Patassé. « J’ai fait les frais de la guerre froide, dit-il. J’étais considéré, surtout en France, comme un affreux communiste. On a donc préféré Patassé, le mafieux, à Goumba, le rouge. » Il récidive en 1999, sans plus de succès…
Le voilà Premier ministre du général François Bozizé ! « J’annoncerai la composition du gouvernement début avril. Ce sera une équipe ramassée, soudée et composée de gens honnêtes, rêve-t-il à haute voix. Après, il faudra, au plus vite, mettre en place un programme postconflit pour reconstruire les bâtiments détruits, entamer une lutte implacable contre la corruption, reconstituer l’armée pour que d’autres n’assurent pas la sécurité du pays à notre place. Par ailleurs, en attendant de nouvelles élections, un Conseil national de transition fera office d’organe législatif provisoire, pour que tous les pouvoirs ne soient pas regroupés dans les mains du seul président Bozizé. Mon objectif est de faire de la Centrafrique un nouveau Burkina Faso, autrement dit le Pays des hommes intègres. »

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