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Rencontres casaouies

Cinéaste, musicien, écrivaine ou plasticien, ils sont originaires ou enfants adoptifs de la capitale économique marocaine... Et leurs uvres s'en inspirent.

Nour-Eddine Lakhmari En noir et blanc
Nour-Eddine Lakhmari vous emmène d’emblée dans la salle de montage de la maison de production Sigma, près du centre-ville. Il fait défiler les images de son dernier film, Casa negra, commentaires à la clé. « C’est l’histoire de deux amis d’enfance, Adil et Karim, qui vivent d’expédients et de combines dans le Casa d’aujourd’hui Mais plus que l’histoire, c’est une ville que j’ai voulu faire revivre, celle de mes souvenirs d’enfance. Je suis de Safi, mais j’y venais souvent. Elle m’a toujours fasciné. Je l’ai filmée avec nostalgie », explique le cinéaste. Son long-métrage, dont la sortie est programmée en fin d’année, révèle la réalité d’une métropole aussi attirante qu’inhumaine. Prostitution, drogue, violence, pauvreté, fanatisme sportif le cinéaste n’a éludé aucun sujet, dans un parler « cru » propre à cette ville.
L’enfant de Safi entama des études de pharmacie en France en 1984 – « un prétexte pour gagner l’Europe », confesse-t-il aujourd’hui – avant de changer de cursus pour assouvir sa passion. Deux ans plus tard, l’apprenti cinéaste émigre en Norvège. Ses premiers courts-métrages tournés à Oslo lui valent d’entrer à l’Académie de cinéma de la ville. Plusieurs d’entre eux, Dans les griffes de la nuit, Nés sans skis aux pieds, seront primés. Mais le réalisateur s’impose vraiment à la sortie de son premier long-métrage, Le Regard, tourné dans sa ville natale. Un film sur la rédemption et la réconciliation à travers l’histoire d’un photographe français témoin des scènes de maltraitance de prisonniers marocains pendant le Protectorat. Le réalisateur vit aujourd’hui entre Casa et Oslo, réalise des longs-métrages et des téléfilms pour 2M, dont le dernier, L’Affaire (El Kadia), sur la police scientifique marocaine, connaît un franc succès.

Barry Réveiller le « Sleeping System »
Humble, discret et décontracté, Barry trace tranquillement sa route. « C’est ma musique que je veux mettre en avant, pas moi. » La musique ? Ce jeune artiste casablancais a toujours baigné dedans, entre les vinyles de rock de son père, les albums de rap que son frère ramenait des États-Unis et les visites de Boujmii, le fondateur des Nass El Ghiwane, à la maison familiale. Comme les membres du célèbre groupe qui révolutionna le paysage artistique marocain dans les années 1960, Barry est un enfant de Hay Mohammadi, quartier populaire de la ville blanche. Comme eux, Barry espère offrir au Maroc « une musique qui restera ». Au milieu des années 1990, alors que la nouvelle scène musicale marocaine émergeait à peine, il fonde les Casa Muslims : le premier groupe rappant en darija, l’arabe marocain. « On se retrouvait entre copains à La Cage, une boîte mythique de Casablanca aujourd’hui disparue. C’était notre Cabaret sauvage à nous ! »
Lorsque la mode du rap décolle dans le royaume, Barry vole déjà vers d’autres horizons. Auteur-compositeur de talent, il expérimente les styles et mélange ses influences traditionnelles avec le reggae, le jazz, le rock ou le hip-hop. Une voix mélodieuse et une musique qui n’a rien à envier à Gnawa Diffusion : Barry impose son style dans un premier album sorti en 2006. Son titre, « Sleeping System », interpelle ce monde arabe qui assomme sa jeunesse. Barry met à présent la touche finale à un double album, une première au Maroc, qui devrait sortir dans quelques semaines.

Mouna Hachim Fille de la Chaouia
« Je suis une forcenée de travail, j’adore ce que je fais, mais je n’ai aucun plan de carrière », soutient Mouna Hachim. Belle, pleine d’assurance, extrêmement volubile, la journaliste-écrivain casablancaise est visiblement bien dans ses baskets. L’indépendante Mouna a publié son premier roman en 2004, Les Enfants de la Chaouia, à compte d’auteur. La saga d’une famille de cette région rurale qui a basculé le jour où le père a succombé à un infarctus. Elle y parle d’héritage musulman et de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Inspiré de son histoire personnelle, l’ouvrage évoque aussi la vulnérabilité d’une famille composée uniquement de femmes, les espoirs et les désillusions d’une jeunesse qui se tourne vers la métropole. Le succès ne s’est pas fait attendre puisque l’ouvrage sera épuisé au bout de six mois, et plusieurs fois réédité depuis.
Mais déjà, la fille de la Chaouia prépare un autre ouvrage, le Dictionnaire des noms de famille du Maroc – Histoires et légendes, publié en 2007. Un travail de fourmi qui nécessita cinq ans de recherches, des heures passées dans les bibliothèques, la tête plongée dans les livres généalogiques écrits par les oulémas « J’ai vécu une passion, je me suis coupée du monde. Je m’épanouissais plus qu’à ma période d’executive woman, lorsque j’exerçais dans la communication. Je ne savais pas quand j’allais revenir », dit cette femme mariée, mère de deux enfants. Déjà, à l’université, Mouna aimait se plonger dans les sujets ésotériques. Son mémoire de licence et sa thèse de lettres portaient respectivement sur « La représentation des musulmans dans la Chanson de Roland » et sur « La courtoisie française et andalouse au Moyen Âge ». Mouna ne manque pas de projets. Elle rêve de raconter l’histoire des saints et des sanctuaires de l’Atlantique, partant de Tanger jusqu’aux confins du Sahara. Elle prépare également une actualisation de son dictionnaire avec des centaines de nouveaux patronymes et anime une chronique quotidienne à Radio Atlantic baptisée « Secrets des noms de famille ». Elle publie aussi des articles dans l’hebdomadaire L’Économiste, titrés « Chroniques d’hier et d’aujourd’hui ».

Saâd Hassani Héritier d’une longue lignée
Poussé le grand portail du Fondouk Baschko, menuisiers et ébénistes s’adonnent au travail du bois, les pieds dans les copeaux. Au milieu de la cour, la porte de l’atelier de Saâd Hassani. À l’intérieur, une lumière accueillante met en valeur ses uvres entreposées sur les murs et à même le sol. Des tableaux représentant des échiquiers géants et leurs personnages, d’autres sur le thème du double L’artiste a traversé plusieurs époques comme ses aînés et maîtres, Tápies, Rothko, Turner, Robert Rauschenberg. Il est l’un des peintres les plus prisés du royaume. Et fait même l’objet de commandes institutionnelles, le prix de sa liberté. Il a exécuté une toile-voile géante de 220 m2, représentant un bateau mythique, pour l’Exposition universelle de Lisbonne de 1998, et a réalisé une sculpture sur le thème du damier et des cubes pour le Festival de Casablanca en 2006.
Le temps d’un succulent thé vert, le peintre parle de l’âge d’or des artistes marocains, de sa famille, de son restaurant favori de fruits de mer, Le Dauphin, de son amour pour Casa et du calme de la campagne – de tout sauf de ses uvres, qu’il laisse à la contemplation de ses visiteurs. Les spécialistes expliquent qu’« il vient d’une longue lignée de peintres structuralistes et adeptes d’un certain figuratif abstrait, même quand il a l’air, comme aujourd’hui, de revenir à un sentiment plus classiquement moderne ». Ce R’bati est venu vivre dans la métropole casablancaise dans les années 1970 pour y trouver anonymat, liberté et contact humain. « Une certaine poésie se dégage de cette megatown. Elle offre encore un rêve aux nouvelles générations qui ne veulent pas tomber dans l’ambiguïté de l’Occident », explique-t-il avant de plonger dans le silence Le temps d’admirer la « sublime » Maria Callas dont les images défilent sur son téléviseur. « Je ne sais pas si Hassani cherche le bonheur à travers son uvre, mais je sais que c’est un homme heureux quand il travaille, quand il sent naître chez lui cette pulsion venue de loin, l’obligeant à se mettre au travail et à prendre le chemin de l’inaccompli », dit de lui son ami Tahar Ben Jelloun. Ses projets ? « Je suis incapable d’avoir une stratégie claire, les choses s’organisent de manière spontanée, sur un coup de cur. » C’est vrai pour ses expos, ses conférences, ses voyages à Madrid, Barcelone, Buenos Aires ou Paris.

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