Justice

Tunisie : le premier procès de la justice transitionnelle accueilli dans l’émotion

Un comité de soutien à Kamel Matmati devant le tribunal de Gabès, le 29 mai. © DR/ Twitter Akim Rezgui

C'est une nouvelle page de la Tunisie post-révolution qui s'écrit : le premier procès de la justice transitionnelle s'est tenu à Gabès ce 29 mai. Celui-ci concernait l'affaire Kamel Matmati, un activiste islamiste décédé sous la torture en 1991. Son report au 10 juillet annonce déjà la difficulté de juger des crimes de la dictature.

C’est un procès historique qui s’est tenu mardi 29 mai au tribunal de première instance de Gabès, au sud de la Tunisie : celui de Kamel Matmati, le premier de la justice transitionnelle. « Ça fait plus de vingt ans que j’attends ce moment », a déclaré, devant les juges, le médecin Ali Amri, l’un des témoins-clé de l’affaire, puisqu’il a été torturé le même jour que l’activiste islamiste Kamel Matmati, le 7 octobre 1991, dans la station de police de Gabès. Selon l’AFP, le médecin a été le premier à constater sa mort ce jour-là. Il faudra attendre 2016 pour que l’État le fasse.

Cette première journée, riche en émotions, s’est toutefois terminée par la décision du report du procès au 10 juillet 2018. Une décision justifiée par l’absence de nombreux témoins, que les six juges se sont engagés à convoquer pour la prochaine session. Les proches de la victime ont regretté l’absence de Abdelfattah Mourou, le vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et membre du parti islamiste Ennahdha, convoqué en tant que témoin.

Aucun des 14 accusés n’était présent. Parmi eux : l’ancien dictateur Ben Ali en personne, exilé en Arabie saoudite, mais également son ministre de l’Intérieur, Abdallah Kallel, et l’ancien chef de la police, Mohamed Ali Ganzoui. Ils sont poursuivis pour « homicide, torture ou disparition forcée ».

Le visage de la torture

« Le peuple veut la vérité. La police l’a tué, pris son âme, maintenant nous voulons ses restes », ont scandé des personnes devant le tribunal de première instance de Gabès, au matin de l’ouverture du procès, des portraits de Kamel Matmati à la main.

À l’intérieur de la salle d’audience, les témoins se sont succédé dans une ambiance tendue, afin de retracer les dernières heures qui ont mené à la mort de l’activiste islamiste. Enlevé à seulement 21 ans sur son lieu de travail à Gabès en raison de son militantisme politique, Kamel Matmati n’a jamais été retrouvé. Ses proches se sont lancés dans une incessante quête de justice, à la recherche de sa dépouille.

« Trois policiers, Riadh, Mustapha et Anouar, ont commencé à le frapper brutalement avec des grands bâtons », a détaillé Ali Ameur, médecin membre du parti Ennahdha, arrêté en même temps que la victime et témoin de « trois à quatre heures » de torture. Du côté des avocats de la famille, l’ancien ministre de la Justice, Samir Dilou, en larmes lors des témoignages des proches, a soulevé la question du type de violences utilisé par les membres de l’appareil sécuritaire.

« Il n’y avait pas de violence méthodique, c’était de la violence légère pour obtenir la vérité », a argué un policier ayant travaillé dans le service où Kamel Matmati a été battu à mort, témoignant derrière un panneau pour protéger son anonymat, selon l’AFP. D’autres témoins ont évoqué les méthodes du régime de Ben Ali obligeant les détenus contraints de s’asseoir, nus, sur une bouteille, et frappés jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Les témoignages déchirants des proches

Tour à tour, la mère, la femme et la fille de Kamel Matmati ont raconté leur douleur et la souffrance du harcèlement quotidien de la police dont elles ont été victimes des années durant. « Où que j’allais, la police me surveillait. Nous nous cachions constamment à la maison », a déclaré la fille du disparu, rejointe par sa mère : « En prison, ils ne cessent de nous manipuler. Ils nous donnent des vêtements sales en nous disant que ce sont les vêtements de Kamel, mais il s’est avéré qu’ils n’étaient pas les siens ! », a-t-elle confié.

Dès 2016, la mère de la victime avait décrit sa recherche incessante du cadavre de son fils lors des audiences publiques de l’Instance vérité et dignité (IVD). « Je suis partie à Tunis où j’ai passé quatre ans de recherche, sans relâche. Mon sefsari [un voile traditionnel féminin, ndlr] était mouillé de pluie et de boue l’hiver, et mouillé de sueur l’été. Je passais des heures devant les tribunaux. Je suis allée dans toutes les prisons tunisiennes », avait-elle raconté, émue.

Les tribunaux spéciaux, un dernier espoir de justice

Beaucoup de Tunisiens espèrent que ces procès inaugureront une nouvelle ère de la justice tunisienne. « Si la justice, autrefois pilier de la dictature, arrive à désigner les responsabilités avec équité pour des affaires aussi emblématiques, ce serait un énorme pas en avant pour consolider la démocratie en Tunisie – et un modèle pour toute la région », a déclaré Amna Guellali, la directrice de l’ONG Human Rights Watch en Tunisie.

Près de 32 dossiers ont déjà été transmis depuis mars, et le rythme s’accélère alors que le gouvernement a fixé au 31 mai la clôture légale des travaux de l’IVD, tout en laissant l’instance poursuivre « sa passation » au-delà de cette date butoir, le temps de déferrer les affaires aux treize chambres spécialisées dans la justice transitionnelle. Créées par décret, ces chambres statuent sur les affaires relatives aux violations graves des droits de l’homme, à savoir l’homicide volontaire, le viol et toute autre forme de violence sexuelle, la torture, la disparition forcée, la peine de mort sans la garantie d’un procès équitable.


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Mais les obstacles ne manquent pas. « L’absence des accusés […] en dit long sur la culture de l’impunité qui prévaut en Tunisie et sur la toute puissance des sécuritaires », a souligné sur Twitter la directrice de l’ONG Human Rights Watch en Tunisie. L’IVD a reçu près de 200 dossiers de disparitions forcées sous les années de plomb.

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