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Maroc : grandeur et décadence de la CDG

Anass Alami avait lancé un chantier de réorganisation du groupe, bouclé en 2013. © Le360.ma

Après s'être égarée sous Mustapha Bakkoury, la Caisse de dépôt et de gestion semblait remise dans le droit chemin grâce à son successeur, Anass Alami. Mais l'affaire d'escroquerie éclaboussant la CGI, une de ses filiales, a rattrapé le patron du très puissant groupe.

Mis à jour le 04 novembre à 13H05 GMT : Anas Alami et Ali Ghannam ont été suspendus de leurs fonctions.

« Chers collaborateurs, je suis très touché par votre accueil spontané. Néanmoins, les règles dans ce genre de circonstances nous imposent à tous de la retenue et un comportement neutre. » C’est par ces mots que le patron de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), Anass Alami, 46 ans, s’est adressé à ses collaborateurs pour les remercier de l’accueil chaleureux qu’ils lui ont réservé le 16 octobre, après sa comparution devant le parquet chargé des délits financiers pour escroquerie, dilapidation de deniers publics et constitution de bande organisée.

La veille, Anass Alami et 22 de ses collaborateurs avaient passé la journée (et une bonne partie de la nuit) au tribunal de Fès, à répondre aux questions de la justice dans ce qu’on appelle désormais l’affaire « Madinat Badès », du nom du complexe immobilier développé par le promoteur Compagnie générale immobilière (CGI), filiale de la CDG, à Al Hoceima. Un projet qui présente, selon les premiers éléments de l’enquête lancée en août par le roi lui-même, de nombreuses défaillances techniques et financières.

CGI, la filiale par laquelle le scandale est arrivé

Pointée du doigt pour sa mauvaise gestion, la Compagnie générale immobilière (CGI), qui a annoncé le 22 octobre sa volonté de se retirer de la Bourse de Casablanca, est paradoxalement l’une des filiales les mieux organisées et les plus rentables de la galaxie CDG.

Elle a à son actif de belles réalisations urbaines, à Casablanca, Rabat, Marrakech, Tamuda Bay et ailleurs. Par ailleurs, elle reste à ce jour le seul promoteur actif dans le relogement des habitants des bidonvilles, une activité que les constructeurs privés fuient.

Des réalisations saluées par les médias et le marché… jusqu’au jour où l’affaire Madinat Badès a éclaté.

Comptant parmi les nombreux projets lancés par la CGI dans le nord du pays, qui bénéficie d’une attention particulière de la part du roi Mohammed VI, ce complexe résidentiel de plus de 2000 logements s’est avéré, selon les premiers éléments de l’enquête, un fiasco technique et financier.

Des clients mécontents ont saisi le roi, qui a initié une enquête de haut vol menée par l’inspection générale des finances, l’inspection générale de l’administration territoriale et la très redoutée Brigade nationale de la police judiciaire.

La suite, tout le monde la connaît : après deux mois d’enquête, le couperet tombe. Anass Alami, Ali Ghannam, directeur général de la CGI, et une vingtaine de cadres et employés de la firme, comparaissent devant le parquet de Fès pour des délits financiers.

Lire aussi : Affaire « Madinat Badès » : tout savoir sur le scandale qui éclabousse la CGI

Pendant que toute la presse titrait en une sur l’affaire, certains médias faisant fi de la présomption d’innocence, les cadres de la CDG ont préféré, eux, ovationner leur patron à son arrivée au siège du groupe, place Moulay Hassan, à Rabat.

Carrière

Pur produit de l’école publique, Anass Alami est considéré comme l’un des meilleurs financiers du pays. Diplômé de l’École Mohammedia d’ingénieurs (EMI) et de la Stern School of Business de New York, il entame sa carrière en tant qu’analyste programmeur au sein d’une petite société spécialisée dans l’ingénierie et les méthodes de gestion.

Sa carrière décolle réellement quand il décide, à 25 ans, de se lancer avec trois amis dans une aventure très ambitieuse : la création d’Upline Securities, une des premières sociétés de Bourse indépendante du pays, devenue aujourd’hui la banque d’affaires de Banque populaire.

Aux manettes du département recherche, Alami se distingue par ses brillantes analyses et devient vite le conseiller privilégié des investisseurs internationaux.

Ainsi, Hassan Bouhemou, alors gestionnaire d’actifs chez Marfin, et qui deviendra plus tard PDG du holding royal SNI, n’achetait jamais un titre sans le consulter.

L’ami Bouhemou

Porté en 2006 à la tête de Poste Maroc, Anass Alami sera propulsé trois ans plus tard directeur général de la très puissante CDG, remplaçant à ce poste Mustapha Bakkoury, limogé avec fracas pour avoir entraîné le groupe dans des aventures périlleuses.

Fils de facteur et officier de réserve des Forces armées royales, passage par l’EMI oblige, Alami doit donc son ascension à sa tête bien faite, mais aussi à son ami Hassan Bouhemou, ex-camarade au lycée Moulay Youssef de Rabat.

En 2009, « c’est lui qui a annoncé en personne à Alami la nouvelle de sa nomination à la tête de la CDG », se souvient un proche.

>>> Lire aussi – Maroc : Hassan Bouhemou quitte le holding royal SNI

« Banque du pouvoir »

Créée en 1959 par l’emblématique leader de gauche Abderrahim Bouabid, alors ministre de l’Économie de Mohammed V, la CDG est devenue au fil du temps le premier réservoir de dépôts du pays et, tout naturellement, le premier investisseur institutionnel du royaume.

Gérant les deniers de la sécurité sociale, les fonds de retraite, les consignations, etc., la CDG a toujours mis sa force de frappe financière au service de grands chantiers étatiques et de projets royaux, ce qui lui a valu le surnom de Makhzen Bank (la banque du pouvoir).

CDG-Capital-Galaxie JA2807-2808p087infoCes dix dernières années, son intervention a ainsi été capitale dans la réalisation des grands projets structurants de l’économie marocaine : le port Tanger Med, l’usine Renault de Tanger, les stations touristiques Mazagan, Saïdia et Taghazout, les zones offshore et d’activité industrielles (Midparc, Tanger Automotive City, l’agropole de Berkane…).

Aujourd’hui, elle se poursuit à travers de nouveaux chantiers de grande ampleur, à l’image de la Marina de Casa, la cité d’Anfa, quartier qui abritera la future place financière de la capitale économique, la vallée du Bouregreg à Rabat

 

>>> Voir également : L’Afrique des villes est en marche

« La CDG est la seule institution financière capable de mener à bien de tels projets, qui nécessitent d’énormes investissements, et dont les fruits en matière de rentabilité n’apparaissent que sur le très long terme », explique un ancien haut cadre.

Le groupe est aussi le pompier de l’État, surtout lorsqu’il s’agit de sauver des établissements publics en faillite. C’est le cas du Crédit immobilier et hôtelier, une banque en déroute devenue, quelques années après que la CDG en a pris le contrôle en 2006, saine et rentable. Cet interventionnisme dépasse largement le spectre des établissements publics pour s’étendre aux grands groupes privés du royaume, dont la CDG est un allié inconditionnel.

L’homme d’affaires Othman Benjelloun en sait quelque chose, lui qui a reçu son appui pour l’acquisition en 2009, avec son holding FinanceCom, des parts de Telefonica et Portugal Telecom dans Meditel, pour un montant de 9 milliards de dirhams (788 millions d’euros).

Un soutien réitéré un an plus tard, quand la CDG s’est invitée dans le capital de la banque du magnat des affaires, BMCE Bank, en y injectant pas moins de 3,5 milliards de dirhams en contrepartie de 8 % de son capital. Une opération qui sera interprétée plus tard comme une tentative du bras financier de l’État de garder un oeil sur une banque en mal de succession.

Un lourd héritage

Mais la CDG s’est écartée de ces missions de « service public » sous Mustapha Bakkoury, aujourd’hui patron de l’Agence marocaine de l’énergie solaire et leader du Parti Authenticité et Modernité.

Cet ancien banquier, qui a dirigé le groupe de 2001 à 2009, l’a impliqué dans des investissements hasardeux, qui ont fait perdre à la CDG des milliards de dirhams, et qui pèsent lourd sur l’action de son successeur Anass Alami. Voulant lui donner une stature internationale, Bakkoury avait par exemple misé gros sur le Club Med, dont le groupe est devenu, via son véhicule d’investissement CMVT et contre toute attente, un des actionnaires de référence, avec plus de 10 %.

Dans cette affaire, le groupe a laissé beaucoup de plumes : achetées à 42 euros l’unité, les actions du Club Med valent aujourd’hui moins de 23 euros, après avoir chuté jusqu’à 10 euros en 2010. « Nous avons provisionné près de 1 milliard de dirhams depuis 2006 pour couvrir cette perte », indique un cadre.

CDG Capital cHassan Ouazzani JAJA2807-2808p086Dès sa nomination, Anass Alami avait annoncé la couleur, en déclarant à la presse que « le Club Med était une mauvaise affaire », et qu’il allait rectifier le tir. Cinq ans plus tard, rien n’a été fait. La CDG reste impliquée dans un drôle de feuilleton boursier, où les OPA (offres publiques d’achat), amicales et hostiles, se suivent et se ressemblent, sans qu’elle ne puisse sortir du bourbier.

L’entreprise Nemotek figure aussi sur l’ardoise laissée par Bakkoury, et Alami n’a pu l’effacer. Présentée lors de sa création en 2007 comme une future vedette mondiale des microtechnologies, la firme spécialisée dans la fabrication de caméras miniatures a frôlé cette année la faillite, à cause d’un modèle économique mal étudié. Là aussi, les pertes accusées par la CDG sont importantes et frôlent le milliard de dirhams.

« On ne pouvait rien faire pour sauver Nemotek, qui souffrait d’un problème de positionnement stratégique et d’une concurrence étrangère féroce. Anass Alami a eu à gérer un lourd héritage », estime un proche collaborateur. Mais pour ce dernier, « ce qui compte, c’est que sous son mandat, la CDG s’est recentrée sur son coeur de métier. À savoir : la gestion des dépôts, la prévoyance, la finance et l’aménagement territorial. Il a même lancé un grand chantier de réorganisation de la CDG pour justement éviter ce genre de fiasco. »

Sur la sellette

La restructuration de la CDG est un des principaux faits d’armes d’Anass Alami. Bouclée en 2013, elle s’est matérialisée par l’adoption d’une nouvelle charte de gouvernance, avec la mise en place d’un comité des investissements, qui valide toutes les opérations stratégiques du groupe. Rien pourtant ne l’obligeait à le faire, lui à qui la loi confère tous les pouvoirs décisionnels.

« Il voulait se protéger, éviter le scénario Bakkoury. Mais il a été rattrapé par une affaire de terrain, de finitions d’appartements livrés par sa filiale, la dernière chose à laquelle on pouvait s’attendre », signale notre source. Alami a donc voulu se protéger des menaces venues d’en haut, mais a peut-être oublié que les défaillances d’en bas pouvaient aussi être fatales.

C’est par la CGI, une filiale de CDG Développement, le bras financier de la Caisse dans l’aménagement territorial, que le scandale est arrivé. Interdit de quitter le territoire fin septembre, alors qu’il s’apprêtait à se rendre à La Mecque pour le hajj, Anass Alami se savait sur la sellette. Mais il ne s’attendait pas à être traîné de la sorte devant la justice, ou jeté en pâture à l’opinion publique, sur fond de lutte contre la corruption.

« Il s’est senti humilié par le traitement qu’on lui a réservé. Être conduit de Casablanca à Fès comme un vulgaire criminel, alors qu’il est toujours en poste, était la pire chose qui pouvait lui arriver », confie un proche. L’affaire et son déroulement ont aussi créé un malaise au sein du monde des affaires.

« Nous ne remettons pas en cause les éléments de l’enquête judiciaire, qui font état de défaillances techniques sur le projet Madinat Badès. Mais le traitement me semble exagéré, affirme un membre influent de la corporation des promoteurs immobiliers. Traîner le directeur général de la première institution financière du pays devant la justice pour une histoire concernant une des nombreuses filiales du groupe qu’il dirige est totalement démesuré. À moins qu’il y ait d’autres éléments qui n’ont pas encore été divulgués. »

Pour d’autres, l’épisode Anass Alami n’est qu’un nouveau rebondissement dans la série d’affaires qui a secoué la sphère économique du royaume ces derniers mois. Un feuilleton qui avait commencé avec l’arrestation en mars de l’ancien PDG de Wana, Karim Zaz, suivie en septembre de la démission surprise du puissant PDG de la SNI, Hassan Bouhemou, et qui s’achèvera peut-être par la chute de son vieil ami Anass Alami.

 

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