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De la négritude à la migritude

Aujourd'hui comme hier, la plupart des écrivains africains francophones vivent en dehors de leur continent. Ils ne craignent pas que leurs écrits soient jugés trop européo-centrés : de toute façon, ils ne sont pas lus dans leur propre pays.

Le plus connu des écrivains togolais, Kossi Efoui, évoquant l’étonnant paradoxe qui caractérise l’héritage littéraire du continent africain, déclare : « Pour moi, la littérature africaine est quelque chose qui n’existe pas. » Autrement dit, c’est une littérature qui trouve ses racines loin du pays natal de l’auteur, où son oeuvre est rarement lue, voire pas du tout.
L’Afrique francophone a produit une multitude d’écrivains dits « fantômes », car ils vivent en Europe de l’Ouest et écrivent pour un lectorat occidental. Le Guinéen le plus prolifique, Tierno Monénembo, est établi en France, tout comme le Djiboutien Abdourahman A. Waberi, la Sénégalaise Fatou Diome et le Congolais Henri Lopes, ambassadeur de Brazzaville à Paris.
Ils ne craignent pas que leurs écrits soient jugés trop européo-centrés, car, de toute façon, ils ne sont pas lus dans leur propre pays. « Les gens pour qui j’écris ne s’intéressent pas à moi », se lamente Henri Lopes. Au Congo-Brazzaville, on sait qu’il est écrivain « uniquement par ouï-dire ».
Selon Jacques Chevrier, professeur émérite à l’université de la Sorbonne, une douzaine d’auteurs africains seraient publiés chaque année sur le continent, contre plusieurs centaines en France. Les librairies « ont pratiquement disparu, et celles qui survivent sont tenues par des expatriés français », affirme-t-il. On compte bien quelques maisons d’édition africaines francophones, mais le marché local est étroit en raison du fort taux d’analphabétisme. Les livres restent un luxe pour la majorité des Subsahariens.
Pourtant, cette littérature invisible est d’une grande richesse. Rien d’étonnant à ce qu’elle fleurisse hors du continent puisqu’elle est née en exil, plus précisément à Paris, destination privilégiée des jeunes intellectuels africains francophones. De nombreux écrivains contemporains avouent que leurs racines plongent dans la négritude, ce mouvement littéraire né dans les années 1930, qui s’était fait le chantre de l’expression culturelle noire en réaction à la colonisation française. Il a été fondé par deux étudiants de l’époque, Léopold Sédar Senghor du Sénégal et Aimé Césaire de Martinique.
Pour le critique littéraire congolais Boniface Mongo-Mboussa, « avant la négritude, la littérature africaine était une littérature coloniale qui se prétendait africaine ». Des romanciers connus comme le Béninois Paul Hazoumé ou le Sénégalais Bakary Diallo épousaient l’attitude coloniale au point de considérer la culture européenne comme très supérieure à la leur.
Mais si Paris était le coeur de la négritude, l’inspiration lui est venue d’Amérique. Les écrivains de la négritude admiraient Langston Hughes, Claude McKay, Alain Locke et W.E.B. DuBois, auteurs noirs américains qui sont passés un jour par la France, attirés par sa vitalité intellectuelle et sa relative tolérance. D’après Mongo Mboussa, « la négritude est peut-être le plus grand mouvement culturel de l’Afrique noire moderne, mais elle n’aurait pu exister sans la Harlem Renaissance ».
L’influence américaine a pris naissance dans les années 1920, lorsque Hemingway et Fitzgerald hantaient les cafés de Montparnasse et que Joséphine Baker dansait dans les cabarets. Cette énergie, Césaire l’évoque dans Cahier d’un retour au pays natal, long poème publié en 1939 dans lequel il invente le mot « négritude ». Ce texte préfigure une ère nouvelle de souveraineté intellectuelle et culturelle. « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour […]/elle plonge dans la chair rouge du sol/elle plonge dans la chair ardente du ciel. »
Elle s’épanouit dans les années 1940 et 1950, à travers l’oeuvre de Senghor. Celui-ci presse ses pairs « d’assimiler pour ne pas être assimilés », de s’approprier les innovations stylistiques européennes tout en célébrant leur propre identité. Son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, qui inclut le travail du célèbre poète guyanais Léon-Gontran Damas, devient le manifeste de la négritude dès sa publication en 1948. Dans son sillage, « l’Afrique cesse d’être une région peuplée de monstres, comme le croyaient les Romains, estime Henri Lopes. On découvre sa beauté, ses royaumes au passé oublié. »
À la fin des années 1940, la négritude défie les règles de l’esthétique européenne et influence à son tour l’avant-garde intellectuelle et artistique, le surréalisme, le cubisme et le primitivisme. Jean-Paul Sartre rédige l’introduction de l’anthologie de Senghor et prédit le rôle essentiel de la négritude dans le combat contre l’oppression. André Breton rencontre Aimé Césaire et le trouve « beau comme l’oxygène naissant ». Pour Jacques Chevrier, l’intelligentsia française aimait la négritude parce qu’elle « représentait l’exotisme ». « C’était terriblement à la mode », ajoute-t-il. En 1947, les plus illustres intellectuels français – Jean-Paul Sartre, André Gide, Michel Leiris – collaborent à la revue Présence africaine.
Le thème de l’exil et celui de l’interaction entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique sont omniprésents dans la littérature africaine francophone. « Je me sens solidaire de la diaspora noire des Amériques et des Caraïbes », écrit Lopes dans Ma Grand-Mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois, essai publié en 2003. « Richard Wright, Langston Hughes, James Baldwin, Nicolàs Guillén, Lovelace n’ont jamais posé le pied au Congo, pourtant ils me parlent. » Les auteurs africains sont aussi influencés par l’écriture – et le succès commercial – d’Américains comme Toni Morrison et Edwidge Danticat.
Aujourd’hui, nous voyons naître le mouvement « migritude », un néologisme qui combine négritude et émigration. L’une de ses porte-voix est Fatou Diome, Sénégalaise de 36 ans dont le premier roman, Le Ventre de l’Atlantique, est paru en France en 2003. Ce récit autobiographique raconte l’histoire d’une femme sénégalaise qui vit en France et essaie de persuader son jeune frère, un adolescent vivant dans l’île de Niodior, de ne pas la rejoindre. L’auteur décrit le statut de l’émigré africain. « Lorsque je rentre chez moi, c’est comme si j’allais à l’étranger. Je suis devenue « l’autre » pour les gens que je continue d’appeler « les miens » », dit la narratrice. « Je ne sais plus qui je suis, une Africaine, une Européenne, une voyageuse ou une jeune femme noire », avoue Fatou Diome. Mais loin de son pays natal, grâce à l’habileté de sa plume, elle rend l’Afrique plus visible.

* Lila Azam Zanganeh, collaboratrice des quotidiens Le Monde (France) et La Repubblica (Italie), est l’auteure d’une anthologie du récit iranien (à paraître).

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