Diplomatie

Centrafrique : qui est Firmin Ngrebada, l’homme du rapprochement Moscou-Bangui ?

Firmin Ngrebada, ici en 2016, est le directeur de cabinet de Faustin Archange Touadéra, président centrafricain. © DR.

Livraison d’armes aux forces armées, protection rapprochée du président… Moscou gagne du terrain à Bangui, au grand dam des diplomates occidentaux. Et dans la capitale centrafricaine, un homme est perçu comme la cheville ouvrière de ce rapprochement : Firmin Ngrebada, directeur de cabinet du président Faustin Archange Touadéra.

Dans les couloirs des ministères, on le surnomme « Foccart ». Firmin Ngrebada, né en 1968, a beau assurer à ses interlocuteurs que le rapprochement de Faustin Archange Touadéra avec les Russes, dont la présence se fait chaque jour un peu plus visible à Bangui, doit essentiellement à « l’efficacité diplomatique du président », il y a joué un rôle central. Des premiers contacts avec le ministère russe des Affaires étrangères à la signature de l’accord militaire entre les deux pays, Firmin Ngrebada, ministre d’État et directeur de cabinet, a participé à tous les échanges.

Discret, mais central

La rencontre entre les deux hommes remonte à l’époque où Touadéra était Premier ministre de François Bozizé, entre 2008 et 2013. Parti en exil après la prise de Bangui par la Séléka, en mars 2013, Firmin Ngrebada revient en 2014, pour devenir le directeur de cabinet de Ferdinand Nguendet, alors président du Conseil national de transition. Il renouera très vite avec Touadéra, avant de monter son équipe de campagne pour l’élection présidentielle.

Homme discret, membre du cercle très fermé qui s’est constitué autour de Touadéra, il a aussi coordonné tous les rendez-vous du président centrafricain dans le dossier de la livraison de l’armement russe, en janvier dernier. « D’ailleurs, il était seul avec le président quand ils sont allés rencontrer Sergueï Lavrov [le ministre russe des Affaires étrangères, en octobre 2017, à Sotchi] pour conclure le dossier », précise à Jeune Afrique une source diplomatique.


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Une proximité avec Moscou qui étonne, dans les ambassades occidentales. « Il n’a jamais été proche de la Russie et n’y a jamais fait des études », constate ainsi un autre diplomate occidental, interrogé par JA, qui s’avoue « particulièrement surpris de voir qu’il [Ngrebaba] a réussi à développer des contacts dans ce dossier ».

Firmin Ngrebada, lui, insiste pourtant sur la « modestie » de sa participation. À Jeune Afrique, ce très proche du président centrafricain vante plutôt « les mérites du président Touadera, qui tient à restaurer la sécurité sur le territoire ».

Autre proche de Touadéra, qu’il a soutenu lors de la dernière campagne présidentielle, Pascal Bida Koyagbélé, par ailleurs président de l’Association des paysans centrafricains (APC), fait écho à cette thèse. « Le président Touadéra gère personnellement ce dossier et Firmin Ngrebada joue son rôle de directeur de cabinet du président en prenant les rendez-vous », assure cet homme qui entretient, lui aussi, des relations d’affaires avec les Russes à Bangui.

Firmin Ngrebada assure que l’élément déclencheur de ce rapprochement entre Bangui et Moscou serait venu… de Paris. « C’est le président français qui nous a envoyés vers la Russie », lâche-t-il.

La rencontre Touadéra-Macron

DR / présidence française

Le président Macron nous a renvoyés vers la Russie

Pour preuve, il rapporte une rencontre entre Emmanuel Macron et Faustin Archange Touadéra, le 25 septembre 2017, à Paris. Le président centrafricain est alors de passage en France après avoir pris part à l’Assemblée générale de l’ONU, à New York.

Au cours de cette rencontre, « le président Macron l’a assuré de la volonté de la France de livrer des armes à la Centrafrique », affirme Firmin Ngrebada. Mais le président français lui aurait alors expliqué que « la Russie s’y est opposée parce que les armes avaient été saisies au large de la Somalie et ne pouvait donc plus être livrées à un autre État ».

D’autant que la Centrafrique est soumise à un embargo de l’ONU sur les armes depuis le début de la crise. Conclusion du directeur de cabinet de Touadéra : « Le président Macron nous a renvoyés vers la Russie ».

Si une source diplomatique française confirme la rencontre à Jeune Afrique, son interprétation est sensiblement différente. « Si Macron a envoyé Touadéra vers la Russie, c’est parce que Moscou a bloqué la livraison des armes devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Macron a voulu que Touadéra tente de convaincre les Russes pour qu’ils donnent leur accord pour la livraison. Malheureusement, ces derniers en ont profité pour proposer leurs propres armes et obtenir, en plus, un accord de coopération », détaille notre source.

En mars 2016, la marine française avait en effet saisi une importante quantité d’armes au large de la Somalie. Ce serait ces armes qui ont été proposées par la France à la Centrafrique. La Russie s’y serait alors opposée, arguant de l’embargo de l’ONU pesant sur le commerce d’armes avec la Somalie, en vigueur depuis 1992. Si cet embargo a été assoupli en 2013 – pour permettre au gouvernement somalien d’équiper son embryon d’armée nationale -, toutes les armes saisies dans ce pays n’en doivent pas moins être détruites.

Accord militaire et livraisons d’armes russes

Mid.ru

Lorsque la rencontre a eu lieu avec le ministre Lavrov, il nous a proposé gracieusement des armes

Ce serait donc après cette rencontre, en septembre 2017, que Firmin Ngrebada a pris contact avec les autorités russes. Et qu’il a décroché un rendez-vous entre Touadéra et Lavrov à Sotchi, un mois plus tard. « J’y suis allé avec le président Touadéra. Et le ministre Lavrov nous a proposé gracieusement des armes », raconte l’intéressé.

Une fois l’accord obtenu, le processus s’est accéléré. Et trois mois plus tard, fin janvier 2018, après avoir obtenu une dérogation du Conseil de sécurité de l’ONU, la première livraison d’armes russes a été réceptionnée à Bangui. Au total, les stocks d’armes légères (pistolets, fusils d’assaut, de précision et mitrailleuses, mais également lance-roquettes RPG et armes anti-aériennes) doivent permettre d’équiper 1 300 hommes.

Firmin Ngrebada ne mesure pas les conséquences de son geste

« En mars 2017, lorsque le président Touadéra a prêté serment, nous nous sommes rendu compte que l’ensemble du territoire n’était pas pacifié, alors qu’il n’existait même pas d’armée. Nous avons fait de cela l’une de nos priorités », insiste Firmin Ngrebada pour justifier la nécessité de trouver un moyen – aussi rapide que possible – d’obtenir la levée de l’embargo de l’ONU sur les armes destinées aux FACA, les Forces armées centrafricaines.


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Sauf  qu’« en amenant Touadéra aux Russes, Firmin Ngrebada ne mesure pas les conséquences de cette relation », s’inquiète une source diplomatique. Un rapprochement qui intervient alors que, dans le même temps, l’ex-Séléka a, elle aussi, été approchée par les Russes – par l’intermédiaire de Michel Djotodia.

« Le contact avec l’ex-Seleka ne m’inquiète pas jusqu’à manifestation de preuve contraire », assume Firmin Ngrebada, qui « ne doute pas de la sincérité de [s]es amis ». Se voulant rassurant, il évoque des relations qui « ne datent pas d’aujourd’hui » et rappelle que « dans les années 1970, sous Bokassa, la Russie soutenait l’armée centrafricaine ». Et Ngrebada, qui parle d’un « accord à durée indéterminée » entre Moscou et Bangui, d’assurer qu’« en relançant ces relations, on ne remet pas en cause celles que nous avons avec nos partenaires traditionnels ».

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