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Les dessous de l’offensive chinoise en RD Congo

Par - Pascal Airault
Mis à jour le 1 octobre 2007 à 19:19

En accordant un prêt de 5 milliards de dollars à Kinshasa, Pékin bouleverse le rapport des forces dans le secteur des mines. Récit d’un accord conclu très rapidement.

Kabila en rêvait, les Chinois promettent de le réaliser. En accordant un prêt de 5 milliards de dollars à la République démocratique du Congo (RD Congo), Pékin donne au président congolais les moyens de tenir les engagements pris lors de l’élection présidentielle d’octobre 2006. À savoir, lancer plusieurs chantiers pharaoniques (lire éclairage) afin de reconstruire un pays ravagé par trente années de dictature mobutiste, puis une dizaine d’années de guerre et de pillage des ressources. Pierre Lumbi, le ministre des Travaux publics et des Infrastructures, s’est chargé d’annoncer la bonne nouvelle à la presse, le 17 septembre, dans le Grand Hôtel de Kinshasa au moment même ou les hommes du Fonds monétaire international (FMI) posaient leurs valises dans la capitale.
Ce « cadeau du ciel » arrive à point nommé. Les discussions avec les bailleurs de fonds occidentaux piétinent, le remboursement de la dette extérieure (10 milliards de dollars, soit 135 % du PIB) « plombe » les finances publiques, les Chinois proposent, eux, un accord global pour la reconstruction des infrastructures en échange de l’exploitation de l’un des plus prometteurs domaines miniers du globe. L’empire du Milieu a tout planifié. Tout est allé très vite.

Des discussions discrètes mais efficaces
Victor Kasongo, le vice-ministre des Mines, s’est rendu en Chine en éclaireur le 10 juin dernier pour une semaine de travail très chargée, au cours de laquelle il a rencontré des officiels, les dirigeants de la Banque de développement de Chine et ceux d’Eximbank – l’établissement financier utilisé pour la coopération -, ainsi que les principaux responsables d’entreprises minières. Au menu des discussions : la négociation de partenariats entre les sociétés publiques des deux pays et l’octroi d’un prêt de 2 milliards affectés au secteur minier. Le 17 août, c’était au tour de Pierre Lumbi de faire le déplacement pour finaliser le volet infrastructures avec le ministre chinois du Commerce, Bo Xilai. Outre les chantiers annoncés par Kinshasa, les Chinois pourraient également annoncer très prochainement la construction d’un grand port en eau profonde sur la côte atlantique. Cette stratégie rappelle étrangement le modus operandi adopté en Angola, où Pékin a accordé, en 2005, un prêt de 2 milliards de dollars pour financer la construction de ponts, de routes, de trois nouvelles lignes ferroviaires et d’un grand aéroport. En retour, Luanda s’est engagé à attribuer aux entreprises chinoises 70 % des contrats pétroliers.
« On ne joue pas avec les mêmes armes. Avec plus de 1 300 milliards de dollars de réserve monétaire, Pékin fait la pluie et le beau temps et n’a pas de mal à prendre à contre-pied les agences occidentales de coopération bilatérale, le FMI et la Banque mondiale, dont les règles du jeu désuètes et les remèdes douloureux n’intéressent plus personne en Afrique », s’emporte un homme d’affaires français présent à Kinshasa. Chancelleries et missions économiques, impuissantes, protestent du bout des lèvres afin de ne pas heurter le géant asiatique capable à tout moment de restreindre l’accès à un marché de 1,4 milliard d’individus. On se contente donc d’observer les entreprises chinoises rafler les contrats.

Les Chinois sont déjà présents en RD Congo
Pékin a envoyé début septembre une centaine d’experts pour évaluer le potentiel minier. « Nous avons des discussions avec ces experts. Ils épluchent nos études et documents. Ils effectuent par ailleurs des visites de terrain pour déterminer la teneur des gisements ainsi que le potentiel de production. Ils évaluent également les coûts engagés par la réhabilitation des infrastructures et la mise en exploitation de certains sites », explique Paul Fortin, directeur de la société publique, la Gécamines, principalement implantée dans le Katanga. Cette étape doit permettre de déterminer les modalités de remboursement puisque ce sont les gisements qui garantissent le prêt accordé par Pékin.
Ce travail est facilité par le fait que des entreprises chinoises sont déjà implantées en RD Congo. La Société générale d’ingénierie d’outre-mer de Chine (Covec) est associée depuis 2006 à la Gécamines pour exploiter le gisement de Luisha et étudie actuellement la valorisation de nouveaux sites. La China National Machinery and Equipment Import and Export Corporation (Cemec) lorgne, quant à elle, sur la Minière de Bakwanga (Miba), l’autre entreprise publique de Mbuji-Mayi. Réputée pour son diamant, la Miba possède par ailleurs d’importants gisements de cuivre, de fer, de nickel, d’or et de chrome. Les deux sociétés sont sur le point de signer un accord aux termes duquel l’entreprise chinoise investira 75 millions de dollars pour renouveler les équipements. Cela devrait permettre de relancer la production de diamant à un niveau de 7 à 8 millions de carats par an, au lieu des 6 millions actuellement.

L’inquiétude des sociétés minières
Face à cette voracité chinoise, beaucoup d’opérateurs commencent à se faire du souci malgré la promesse des autorités de ne pas remettre en question les contrats existants. Si les propos se veulent rassurants, personne n’oublie en effet que Kinshasa a lancé en juin un vaste audit afin de passer au crible soixante joint-ventures conclus depuis une dizaine d’années. De nombreux contrats léonins sont dans le collimateur et, à défaut de mise en valeur des sites, des licences d’exploration ou d’exploitation pourraient être révisées, voire révoquées.
Les grandes compagnies, dont le premier groupe minier mondial BHP Billiton, l’américain Phelps Dodge, les géants sud-africain Anglogold Ashanti et De Beers, semblent détenir des contrats juridiques peu attaquables. En revanche, les entreprises « mercenaires » aux contours douteux, les exploitants mafieux et les spéculateurs qui misaient exclusivement sur une valorisation boursière de leur licence ont de bonnes raisons de s’inquiéter. Les Chinois sont entrés par la grande porte. La redistribution des cartes ne fait que commencer.