Politique économique

Radhi Meddeb : « En Tunisie, chacun passe les réformes au suivant »

Chef d'entreprise, Radhi Meddeb est également président du think-tank Ipemed.

Chef d'entreprise, Radhi Meddeb est également président du think-tank Ipemed. © Vincent Fournier/JA

Pourfendeur d’un système basé sur la rente, promoteur d’une économie sociale et solidaire capable de créer des emplois en Tunisie, l’intellectuel et homme d’affaires tunisien Radhi Meddeb est le grand invité de l’économie RFI-Jeune Afrique.

Homme d’affaires et intellectuel à la fois. Ces dernières années, Radhi Meddeb, polytechnicien, ingénieur des mines et fondateur en 1986 du groupe d’ingénierie Comete Engineering, milite pour un changement de modèle économique dans son pays, la Tunisie. Pourfendeur d’un système basé sur la rente, promoteur d’une économie sociale et solidaire qui pourrait créer les emplois qu’il manque au pays, le grand invité de l’économie RFI-Jeune Afrique livre sa vision politique, économique et sociale de la Tunisie, près de quatre ans après la révolution et en pleine période électorale.

La victoire de Nidaa Tounès aux législatives

« Ces résultats ont été la victoire du camp moderniste et laïque. C’est un choix de société fait par les Tunisiens. Ces résultats sont aussi une sanction contre l’ancienne majorité qui a gouverné le pays pendant deux ans et qui a quitté le pouvoir en janvier dernier sous la pression publique. Une sanction pour mauvaise gestion des affaires publiques.

Maintenant, Nidaa Tounès n’a pas la majorité et devra passer des alliances. Laquelle ? Celle qui a marché pour gagner les élections, à mon sens, ne pourra pas fonctionner pour gérer les affaires du pays et faire les réformes lourdes et douloureuses qu’il faudra faire. »

>>> Tunisie – Nida Tounes : après les législatives, le temps des alliances

 


Première patie de l’interview par Jeuneafriquetv

 

Bio express

Naissance à Tunis en mai 1954

Diplômé de l’École Polytechnique de Paris (1975) et de l’École nationale supérieure des mines de Paris (1977)

Débute sa carrière à la Compagnie des Phosphates de Gafsa – Tunisie (1977-1982), avant d’intégrer la Société tuniso-saoudienne d’investissement et de développement (1982-1987)

Fonde en 1986-1987 le bureau d’étude et d’ingénierie Comete Engineering, qui opère désormais dans une trentaine de pays en Afrique et au Moyen-Orient.

Nommé président du conseil d’administration de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen en juillet 2010

Fondateur en 2011 d’Action et développement solidaire, une ONG dont l’objectif est de favoriser l’inclusion économique en Tunisie.

Le défi économique

« L’état économique de la Tunisie est très dégradé. La révolution est née de trois exigences : davantage de liberté d’expression, de meilleures conditions sociales et une exigence de plus grandes opportunités économiques.

Nous avons progressé en matière d’expression mais pas en matière sociale et économique. Au contraire, la situation des populations s’est dégradée. Le chômage s’est aggravé, passant de 13 % avant la révolution à 15,6 % officiellement aujourd’hui. Un chiffre masqué en partie par des mesures sociales coûteuses et qui ont plombé les finances publiques. »

>>> Maghreb : « Il faut sortir du modèle de rente »

Candidature à un poste de ministre

« Si je partage les orientations d’un gouvernement et que je pense pouvoir être utile, je ne manquerai pas d’examiner avec intérêt une proposition. Mais je pense que le gouvernement qui sortira de ces élections sera très politique, parce que cela grouille dans les arrière-cours des partis avec beaucoup d’ambitions.

Je ne suis pas politique, je suis indépendant et ne rallierai donc pas un tel gouvernement. »

Les réformes

« Le gouvernement a eu le courage de faire un diagnostic clair de l’économie, qui a montré que les grands équilibres du pays étaient rompus et que les déficits s’étaient multipliés. Mais ensuite, le gouvernement a eu peur d’affronter tous ces problèmes. Il a engagé un dialogue économique avec 21 partis en période électorale. Donc au final, peu de choses ont été faites. Les réformes en Tunisie, c’est comme la patate chaude : chacun la repasse au suivant. »

Le climat des affaires

« Le climat des affaires s’était beaucoup dégradé en Tunisie avant la révolution mais le pays restait très bien classé dans Doing Business comme au Forum économique mondial, ce qui pose la pertinence de ces classements. La Tunisie savait parfaitement manipuler ces classements : il suffisait de surveiller les réponses de ceux qui recevaient les questionnaires. Maintenant, le climat des affaires n’est pas meilleur aujourd’hui. C’est un climat basé sur la rente, le privilège et la proximité du pouvoir. »

>>> « Doing Business » : pourquoi le rapport fait polémique

Un système basé sur la rente

« Tous les grands groupes tunisiens sont intervenus dans une dizaine de secteurs économiques déterminés, qui relèvent tous de la proximité du pouvoir et d’autorisation venant du plus haut niveau du pouvoir. On peut citer la distribution automobile, qui est une véritable tirelire. Après 2011, on nous a montré des papiers signés et annotés de la main de l’ancien président qui changeaient les quotas affectés aux familles. On peut citer aussi la banque, l’immobilier, la grande distribution. Ou même, à moment donné, le tourisme qui dépendait de l’État car ce dernier attribuait les terrains. Cela a favorisé l’émergence d’une classe d’entrepreneurs dans ce secteur, ce qui était initialement une bonne chose. Ensuite, on les a favorisés par des avantages exorbitants en matière de droits et en ne demandant pas le recouvrement des dettes, ce qui a plombé le secteur bancaire. »

La « débenalisation » de l’économie

« Il faut distinguer parmi les grands groupes ceux qui étaient dans le premier cercle du pouvoir et les autres. Dans le premier cercle, beaucoup ont disparu, ont vu leurs biens confisqués. Mais les mécanismes sont restés les mêmes. »

Les entreprises tunisiennes et l’Afrique

« La Tunisie a manqué d’ambitions dans son schéma de développement. Les entreprises se sont développés à l’ombre de frontières économiques qui les ont protégées, ce que j’appelle des situations de rente. Elles n’ont pas été confrontées à une vraie compétition qui les auraient obligées à aller chercher la croissance ailleurs. Cela change désormais mais trop lentement. »

 


Seconde partie

Un pays économiquement trop lié à l’Europe ?

« C’est une question récurrente dans le débat public en Tunisie. On entend de plus en plus de voix s’élever pour dire : « qu’avons-nous à perdre en allant faire notre shopping dans la mondialisation en allant voir les Turcs, les Chinois, les Sud-Africains, etc ».

La Tunisie ne contribue même pas à 0,5 % des besoins européens. Notre marge de progression reste forte.

Une économie c’est comme un grand navire en pleine mer. Pour prendre un virage, il faut l’entamer 150 kilomètres avant.

Sommes-nous préparés à aller vers ces nouveaux marchés ? 80 % du commerce extérieur de la Tunisie se fait avec l’Europe. Et 80 % de ces 80 % avec quatre pays.

On ne peut pas changer des relations économiques historiques du jour au lendemain. Que produisons-nous pour les marchés européens ? Des pièces pour l’aéronautique et l’automobile. L’Afrique serait-elle preneuse de ces produits ? Pas du tout. Les pays du Golfe sont-ils preneurs de notre production textile ? Pas du tout, car ils prennent soit des produits de luxe soit du textile très peu cher, sur lequel la Tunisie n’a aucun avantage comparatif. N’oublions pas que l’Europe est le premier marché mondial et nous ne contribuons même pas à 0,5 % des besoins européens. Notre marge de progression reste forte. Ne vendons pas la proie pour l’ombre. »

>>> Tunisie : « entreprise d’avenir » cherche partenaires

La politique européenne d’immigration

« On n’arrêtera pas les flux migratoires par des mesures administratives et par un verrouillage des frontières de l’Europe à son sud… Il faut d’abord favoriser la croissance de l’Afrique et l’Europe de ce côté-là n’a pas fait preuve de solidarité envers les pays africains mais en plus elle laisse les pays du front, la Libye et l’Espagne, gérer les problèmes d’émigration clandestine. Nous sommes devenus, la Libye, la Tunisie, le Maroc, des pays de transit. Après 2011, le seul homme politique européen qui se soit déplacé à Lampedusa, c’est Marine Le Pen. Pour dire que ça puait. Dans le même temps, la Tunisie avait reçu de Libye presque un million de migrants qu’elle a gérés dans le calme. Et ça n’a pas bousculé pour autant la réalité de la Tunisie. »

Propos recueillis par Frédéric Maury (JA) et Jean-Pierre Boris (RFI)

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