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La terre et le peuple

| Écrit par Georges Courrèges

Réforme agraire, lutte contre la corruption, création d’emplois… les attentes de la population sont multiples. Le gouvernement saura-t-il y répondre ?

S’il a été parfois contesté pendant ses quatorze années de pouvoir, Sam Nujoma n’a jamais été mis en difficulté, malgré une opposition revendicatrice. Son successeur, Hifikepunye Pohamba, s’inscrit dans le droit fil de cet héritage. En 1990, lorsque Nujoma accède au pouvoir après quarante années de lutte, il fait de la réconciliation nationale son principal challenge. Pari difficile, d’autant qu’il lui faut mettre en place un « black empowerment » progressif (transfert de certains pouvoirs économiques aux Noirs) et procéder à une réforme agraire, qui ne fasse pas peur et ne brise pas le tissu économique détenu, en grande majorité, par des Blancs. Cette fameuse réforme, thème sur lequel Hifikepunye Pohamba a fait campagne lors de la présidentielle de 2004, Nujoma n’a pas réussi à la mettre en place. Il souhaitait corriger l’inégale distribution des terres entre fermiers blancs et paysans noirs, en préservant le principe « vendeurs-acheteurs consentants ». Bien que de tendance marxiste, Nujoma optera dès le départ pour une politique modérée. Il faudra attendre les années 2000 et la pression des agriculteurs noirs pour voir surgir une proposition de réforme beaucoup plus autoritaire et contraignante. Mais l’image négative de Robert Mugabe au Zimbabwe et l’impact désastreux de sa politique agraire vont mettre un terme à ce projet. Nujoma choisit donc de temporiser. Mais la population noire, de plus en plus impatiente, amène le gouvernement à créer un nouvel impôt foncier sur les propriétés commerciales pour financer l’achat de terres. La loi sur la propriété foncière est également amendée, afin de donner au ministère de la Réforme foncière une marge de manoeuvre plus large.
Au pouvoir depuis un an, Hifikepunye Pohamba semble donc mieux armé que Sam Nujoma pour traiter le problème. D’autant que l’opposition dénonce un processus de redistribution des terres qui ne profiterait qu’aux proches du pouvoir. Avec un millier d’exploitations rétrocédées à des Noirs depuis une dizaine d’années, l’impact économique est quasi nul, et les échecs sont patents. La lutte contre la pauvreté et la création d’emplois n’ont pas suivi. Ce n’est pas par hasard si Pohamba s’est vu confier le ministère des Terres et du Repeuplement. Lorsqu’en mai 2004, il lance un programme d’expropriation agressif, en donnant quinze jours à quelques fermiers blancs pour « faire une offre à l’État pour la vente de leurs propriétés », il est déjà en campagne.
Au lendemain du scrutin, le portefeuille de la réforme agraire est devenu celui des Terres et de la Réhabilitation. Signe des temps qui changent ou simple coquetterie sémantique ? Car c’est bien de réhabilitation et de dignité qu’il s’agit. Le nouveau président a été élu avec l’appui déterminé de Nujoma, qui n’a pas hésité à limoger son ministre des Affaires étrangères, Hidipo Hamutenya, un poids lourd du gouvernement, juste avant le congrès de la Swapo (South West African People’s Organization), pour laisser la voie libre à son poulain. Aujourd’hui, les Namibiens sont las d’attendre, et le défi que doit relever Pohamba est double. D’une part, accélérer le processus de développement du pays en attirant les investisseurs étrangers et faire décoller une économie qui stagne, tout en créant des emplois. D’autre part, apporter une réponse rapide et efficace à la paupérisation de la population. Le président a déjà marqué un point. En s’attelant à la redistribution des terres par le dialogue, il peut au moins compter sur le soutien de la communauté internationale. Il en aura bien besoin : il prévoit de racheter près de 10 millions des 30 millions d’hectares détenus par les fermiers blancs. Coût de l’opération : 1 milliard de dollars namibiens (120 millions d’euros). Lorsqu’il arrive au pouvoir à l’issue des élections de novembre 2004, il sait que, malgré sa légitimité, il doit d’abord son succès à son prédécesseur. À l’intérieur du parti, la jeune garde se montre de plus en plus remuante. Certains membres de la Swapo n’ont pas apprécié le « nettoyage » effectué par « le Vieux » pour assurer à son poulain la victoire. En vieux routiers de la politique, Nujoma et Pohamba ont su jouer la partition populiste pour séduire un grand nombre d’électeurs du Nord, la région la plus peuplée de Namibie et d’où ils sont originaires.
En dehors du problème des terres, le président a annoncé ses priorités : lutte contre la corruption et l’insécurité, santé pour tous (le sida affecte plus de 20 % des adultes en Namibie). Il s’est aussi engagé à concentrer son action sur l’éducation, la création d’emplois (le chômage touche plus de 30 % des actifs) et à mettre en place une politique de discrimination positive à l’égard de la population noire. Toutefois, le chômage risque de perturber la paix sociale. Le sida menace le développement économique. Depuis 2003, la Namibie a mis en place un programme pour le traitement par antirétroviraux, dont bénéficient 25 % des personnes contaminées. Mais l’ampleur de l’épidémie est telle que les autorités estiment son coût à 10 % du PIB.
Quant aux disparités socio-économiques, elles continuent elles aussi de susciter des remous. Alors qu’une classe noire aisée entretient les disparités postapartheid et que la corruption mine le système, on estime que 70 % des Namibiens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Le gouvernement utilise encore trop souvent les vieux réflexes révolutionnaires pour contrer ces problèmes : langue de bois, autosatisfaction, manichéisme à l’égard de la presse, des Blancs, des homosexuels… Pohamba s’est pourtant engagé à lutter contre ces fléaux. Y parviendra-t-il ? Dans la croisade anticorruption qui s’amorce, de hauts responsables du gouvernement et de la Swapo ont été mis en cause. Ils ont été convoqués par la justice. Pohamba gagne en popularité, mais il est vivement critiqué pour son refus de limoger certains dirigeants compromis. Un choix que dénonce le leader de l’opposition, Ben Ulenga, et qui mine la crédibilité du pouvoir. La mobilisation sans précédent de plus de 4 000 Namibiens de toutes origines qui ont signé une pétition tolérance zéro pour soutenir la campagne anticorruption témoigne des attentes de la population.
La dynamique organisation namibienne des droits de l’homme (NSHR) se bat aussi pour le respect des minorités. Les Bushmen du Kalahari, particulièrement fragilisés dans leur environnement, souhaitent réparation. Le projet de barrage d’Epupa, sur la rivière Kunene, au nord du pays, fait aussi l’objet de discussions pour l’impact qu’il aura sur la vie de la communauté himba. Bref, la tâche est rude pour Pohamba. S’il arrive à marquer des points sur ces dossiers majeurs, nul doute qu’il en sortira grandi. À lui de prouver que les Namibiens ont fait le bon choix.

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