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La fin des ghettos ?

Comment éviter le développement des quartiers dangereux et préserver la cohésion sociale.

Par - Frédérique Letourneux
Mis à jour le 2 décembre 2003 à 00:00

« La ville se paye », constate, laconique, Jean-Pierre Elong Mbassi, urbaniste camerounais. La formule résume toute la complexité des villes africaines. De manière plus générale, elle vaut pour tous les pays en développement : alors que près de 50 % de la population des villes du Sud s’entasse dans des quartiers informels, bidonvilles ou autres bâtis sous-équipés, les espaces centraux restent l’apanage d’une minorité fortunée. Sous la pression démographique, ces fossés ne cesseront de se creuser : en 2015, la majorité des villes comptant plus de 10 millions d’habitants sera située dans les pays du Sud. L’Afrique, même si elle est encore le continent le plus rural de la planète, ne sera pas épargnée. Nourries par l’exode rural, des villes encore moyennes se transformeront en véritables mégapoles aux quartiers informels tentaculaires. Ces espaces situés en dehors de tout schéma officiel d’urbanisme sont souvent privés des services de base comme l’adduction d’eau, le réseau d’égouts ou le ramassage des ordures. En l’absence de texte garantissant l’occupation des sols, l’espace est au premier qui l’occupe. Sous la pression des migrants ruraux, les marges urbaines ont été occupées de façon anarchique, donnant à la ville africaine cette image de chantier perpétuel dans lequel immeubles, maisons à un étage ou blocs de plain-pied se mélangent. Du moins est-ce l’impression ressentie à Dakar, Abidjan ou Bamako. Faute de repères découpant précisément l’espace, il est bien difficile de tracer la limite des différents quartiers. Où s’arrête le centre-ville et où commence la périphérie ? La ville africaine brise toute tentative d’en dessiner les frontières : « Il ne faut pas avoir honte de ces quartiers périphériques, souligne pourtant Jean-Pierre Elong Mbassi. On a longtemps cru que le modèle de la ville européenne était le seul acceptable et qu’il fallait détruire tout ce qui n’entrait pas dans ce schéma. Ce fut et cela reste une erreur fatale. »
Chasser les habitants de ces bidonvilles et raser les bâtiments insalubres, sous prétexte que les conditions de vie y sont « inacceptables », s’est révélé être une stratégie bien peu efficace. Beaucoup de municipalités continuent pourtant à s’obstiner, construisant trop lentement des logements à des prix prétendument modiques. La spirale de l’exclusion n’est en rien enrayée. « Vaut-il mieux offrir à 10 % des habitants des logements convenables et laisser les autres dans des taudis ou aider 100 % de la population à améliorer lentement ses conditions de vie ? » feint de s’interroger l’urbaniste sud-africain John Abbott. « Il faut responsabiliser les habitants de ces quartiers illégaux, poursuit Jean-Pierre Elong Mbassi, il faut leur laisser la liberté de choisir quelle évolution ils veulent donner à leur lieu de vie. » Et d’en appeler à une démarche participative, calquée sur le modèle dit « brésilien », appliqué dans les favelas de Rio de Janeiro. Cette action consiste à développer les liens entre associations de quartiers, habitants et ONG, afin d’engager une réflexion plus globale sur l’inclusion du quartier dans le tissu urbain. Plus concrètement, il s’agit de fournir aux habitants les infrastructures et les services dont ils ont le plus besoin, de l’assainissement du quartier au ramassage des ordures en passant par le tracé de la voirie. « Dans le même temps, il faut que se mette en place une véritable vision planificatrice pour que les nouveaux venus ne s’installent pas n’importe où », poursuit l’urbaniste.
Reste à mobiliser les crédits nécessaires. Une étude réalisée par l’Institut des sciences et techniques de l’équipement et de l’environnement pour le développement (ISTED), basé à Paris, s’est attachée à répertorier les besoins de financement des villes de l’Afrique atlantique – un croissant allant de la Mauritanie jusqu’à l’Angola. Cette étude estime à 5 milliards de dollars par an l’investissement public urbain nécessaire pour maintenir le revenu moyen d’une population de 100 millions de citadins croissant à raison de 5 % par an, et pour assurer des conditions de vie identiques à celles d’aujourd’hui. Comment dans cette région de 300 millions d’habitants, qui est l’une des plus pauvres du monde avec un PIB de l’ordre de 340 dollars par tête, imaginer que la majeure partie de l’épargne soit destinée au développement des villes alors que tant d’autres secteurs sont jugés prioritaires ? C’est au coeur même de cette planification économique des besoins que pourront se résoudre les prochains défis de l’urbanisation africaine. Dans la mise en place de leur politique de décentralisation, nombre d’États ont eu tendance à se défausser sur leurs collectivités locales sans leur donner les moyens d’agir. Il reste aujourd’hui à trouver le bon équilibre entre gestion urbaine locale, intégration régionale et stratégie nationale pour que naisse une vraie politique de la cité.