Droits de l’homme

Algérie : cancer du sein, vivre répudiées ou mourir  

Femmes marchant dans le centre d'Alger, le le 10 août 2016. © Ouahab Hebbat/AP/SIPA

Plus de 4 000 répudiations sont annuellement recensées en Algérie suite à l’annonce d’un cancer du sein. Nora, 47 ans, a choisi de vivre, affrontant misère et humiliation. Amel, 26 ans, a décidé de mourir avec ses deux seins intacts. Reportage.

À peine a-t-elle franchi le seuil de la maison que Nora, 47 ans, se rue vers son conjoint tel un soldat pressé d’en finir avec le danger. « Je dois subir une chirurgie du sein », lâche-t-elle dans un souffle.

Sans un regard, ni un mot, ce dernier prend quelques affaires et quitte la maison. « Au fond de moi, j’espérais qu’il allait culpabiliser, revenir au bout de quelques heures. Je n’avais même pas de quoi nourrir mes enfants. Je me disais qu’il n’allait pas nous laisser tomber », soupire Nora.

Il y a trois ans, cette mère de famille a été diagnostiquée porteuse d’un cancer du sein, un mal qui, selon les chiffres officiels, tue dix algériennes par jour. Le départ précipité de son mari a rajouté à sa détresse. En Algérie, les nombreux préjugés vis-à-vis de cette pathologie, les carences constatées dans l’offre de soins et la répudiation islamique, qui donne le droit à un homme de se séparer de sa femme à tout moment, transforme l’annonce du diagnostic d’un cancer du sein au mari en un moment de terreur.

Les failles de la loi

« Certains époux pensent vraiment que le cancer est contagieux, d’autres avancent cet argument juste pour arriver à leurs fins et se remarier, sans parfois même divorcer, puisque la polygamie est permise par le Code de la famille », témoigne Djamel Gueddoum, président de l’association nationale El Fedjr (« l’aube ») d’aide aux personnes atteintes de cancer.

Le 6 janvier, en marge d’un séminaire algéro-français sur le cancer et les maladies gynécologiques organisé à Oran, le professeur Messaoud Zitouni, coordinateur national du plan « Cancer 2015-2019 » – un plan ministériel visant à améliorer la prévention et les délais de soins – a déploré le comportement de certains époux qui abandonnent leurs femmes atteintes de cette maladie qui conduit souvent à l’ablation du sein.

Il  m’a chassée de la chambre conjugale et traitée de mutilée

Avec 3 500 décès par an, le cancer du sein est la première cause de mortalité chez les femmes en Algérie. Il représente 40,45 % de tous les cancers féminins. « Ces chiffres macabres s’allongent avec  plus de 4 000 répudiations recensées annuellement, suite à l’annonce d’une tumeur au sein », assure l’association Amel (« espoir ») de soutien aux personnes cancéreuses. Depuis 2014, cette   association appelle le gouvernement à adopter une loi pour interdire les divorces durant la période de soins.


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« J’ai été soudainement prise d’une forte panique lorsque mon mari m’a quittée, témoigne Nora. Je pensais à mes enfants, à ce qu’il allait leur arriver si je ne survivais pas au cancer ».

Quelques semaines après le diagnostic, la mère de famille est hospitalisée. Le chirurgien doit seulement lui enlever une partie du sein gauche. Au dernier moment, il décide l’ablation totale pour éviter tout risque de métastase.

Je n’ai même pas de quoi payer une prothèse mammaire pour faire semblant d’être encore une femme

Durant son hospitalisation, ses six enfants sont confiés à son frère et sa belle-sœur. « Je leur envoyais toute la nourriture que je gardais des visites, généralement des yaourts et des fruits. J’ai  appris par la suite que rien n’arrivait à la bouche de mes enfants qui étaient même réveillés le matin à coups de pied par ma belle-soeur ».

« Que fais tu encore là ? Tu es répudiée »

Au bout de quelques mois, le mari de Nora regagne le domicile conjugal. Mais la joie de la jeune femme est de courte durée. « Il  m’a dit : ‘Que fais tu encore là ? Tu es répudiée.’ Il  m’a chassée de la chambre conjugale et traitée de mutilée. »

La crainte d’être jetée à la rue poussent 80 % des femmes algériennes à ne pas consulter un médecin

Sa seule vue « l’exaspérait ». D’un coup, la jeune femme a eu l’impression que toute sa famille se désagrégeait. Ses enfants ne comprenaient pas « pourquoi leur père mangeait des grillades et, eux, devaient se contenter de leurs odeurs ». « C’est peut-être à cause de moi tout ça. Je ne suis plus la femme qu’il a épousée », culpabilise-t-elle. Elle pose sa main sur son voile intégral, juste au niveau de sa poitrine. « Je n’ai même pas de quoi payer une prothèse mammaire pour faire semblant d’être encore une femme ». Elle est secouée de sanglots, incapable de finir son récit.

« La crainte d’être jetée à la rue poussent 80 % des femmes algériennes à ne pas consulter un médecin, ou à ne franchir le pas que lorsque la tumeur a atteint des proportions alarmantes avec des nodules de l’ordre de 4,5  jusqu’à 5 centimètres », soutient le professeur Abdelkader Bouteldja de l’hôpital de Blida.

Les campagnes de dépistage ne fédèrent pas vraiment, surtout dans les villes de l’intérieur du pays. Car le cancer du sein est devenu synonyme de répudiation pour une large proportion de femmes algériennes. Pourtant, « la religion musulmane exhorte les époux à s’occuper de leurs femmes malades », tient à préciser Fadila Agli, professeur de droit privé et de charia islamique à l’université de Batna.

Elle balaie d’un revers de la main toute accointance entre l’islam et les comportements indignes des conjoints. Mais admet que « la femme n’est pas du tout protégée avec un Code de la famille qui recèle de nombreux vides juridiques facilitant la répudiation, y compris en cas de maladie ».

Laissez-moi mourir avec mes deux seins !

Samia Gasmi, présidente de l’association Nour Doha (« Lumière du jour ») d’aide aux personnes atteintes de cancer est gagnée par l’émotion quant elle évoque l’histoire d’Amel, 26 ans, originaire d’Adrar. La jeune femme a été diagnostiquée porteuse d’une tumeur maligne lors d’une campagne de dépistage. Après une période de chimiothérapie à Alger, les médecins décident de recourir à une ablation. Craignant la réaction de son conjoint, elle leur rétorque déterminée : « Laissez-moi mourir avec mes deux seins ! ».

Manque de matériel

Amel retourne dans sa région natale et s’isole dans l’attente de l’issue inéluctable : la mort. « Elle avait toutes les chances d’être sauvée. Un gâchis ! », déplore Samia Gasmi les larmes aux yeux.

Les rendez-vous en radiothérapie oscillent entre six semaines et cinq mois

Le combat des associations contre cet abus est constamment freiné par le manque d’infrastructures médicales pour garantir une assistance multiple. Actuellement, les rendez-vous en radiothérapie oscillent entre six semaines et cinq mois. Les délais dépendent des périodes et des structures et, bien entendu, des relations dans le milieu.

Le Centre Pierre et Marie Curie (CPMC), implanté dans l’enceinte du plus grand CHU de la capitale, est fortement sollicité. Mais il ne dispose que de trois accélérateurs, un appareil magnétique puissant utilisé pour le traitement du cancer en radiothérapie – en sus d’une machine par cobalt dont l’état se détériore mais qui continue à être exploitée.

Ces différents équipements fonctionnent jusqu’à 22 heures par jour pour traiter un maximum de 230 cancéreux. Les oncologues avancent le chiffre de 20 000 patients en attente d’un rendez-vous en radiothérapie sur tout le territoire national.

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