Cinéma

Cannes 2014 : cartoonists en goguette

Le dessin de presse, un enjeu démocratique essentiel en Afrique.

Le dessin de presse, un enjeu démocratique essentiel en Afrique. © Glez/J.A.

Le festival de Cannes rend hommage à douze dessinateurs de presse du monde entier, parmi lesquels quatre Africains. Armés de leurs seuls crayons, ces "Fantassins de la démocratie" tentent de percer les chapes de plomb aussi bien démocratiques qu'écologiques. Même maladroitement.

Si l’on voulait caricaturer un caricaturiste, on ne le représenterait certainement pas engoncé dans un smoking et pris à la gorge par un nœud papillon. Les mondanités, ce type de journalisme poil à gratter qu’est la dessin de presse en fait habituellement de la chair à "cartoon".

Ce lundi pourtant, à l’occasion de la projection du documentaire "Caricaturistes : fantassins de la démocratie", une douzaine de dessinateurs de presse se déguisaient en pingouins et gravissaient les marches du 67e festival de Cannes (que quelqu’un nous explique pourquoi on n’y a pas installé un ascenseur depuis tout ce temps). Comme semble le suggérer le titre plutôt ronflant du film, les "cartoonists" auraient-ils cédé aux sirènes de la jet set ? Ou au contraire, est-ce la réalisatrice Stéphanie Valloatto qui a eu la pertinente impertinence de pimenter ce parterre snob avec ceux que le pitch du film qualifie de "fous" ? Un gribouilleur politiquement incorrect à la place d’une starlette botoxée, c’est toujours ça de pris…

Co-écrit et produit par Radu Mihaileanu, le long-métrage déroule les quotidiens croisés de caricaturistes de tous horizons, de Moscou (Mikhail Zlatkovsky) à Caracas (Rayma), en passant par New-York (Jeff Danziger) ou Alger (Slim). Si son titre évoque des soldats, le terme de "fantassins" suggère bien que les dessinateurs sont les moins armés de cet escadron de la liberté. À l’instar des troufions de base, ils risquent parfois leur vie, comme le racontent le Syrien Ali Ferzat et le Danois Kurt Westergaard. Le premier a eu les mains brisées par les sbires de Bachar al-Assad, tandis que le second a été agressé par un fanatique armé d’une hache. Bien sûr, si les dessinateurs n’ont comme fusil-mitrailleur qu’un crayon, la mine de celui-ci, bien taillée, peut faire des dégâts qui ressemblent à s’y méprendre aux ravages d’une kalachnikov.

Faut-il blâmer le caricaturiste du turban de Mahomet en forme de bombe, considérant que son dessin établit un raccourci entre islam et terrorisme ? Faut-il le rendre responsable d’une émotion légitime, voire d’une indignation compréhensible ? Faut-il l’accabler d’une part de culpabilité quant aux émeutes qui suivirent les caricatures danoises, quand bien même ces manifestations furent orchestrées à grand renfort de manipulation ? C’est le débat qu’ouvre, sur grand écran, le film de Stéphanie Valloatto.

C’est aussi celui qu’alimente chaque jour "Cartooning for peace" -substance constitutive du documentaire-, l’association initiée par Koffi Annan et le dessinateur Plantu juste après l’affaire danoise. Moins irréprochables qu’un film volontiers hagiographique pourrait le laisser penser, ces fantassins-là ont le mérite de n’avoir comme munition que leur humour et comme cible que les chapes de plomb de leurs pays respectifs. Agaçants comme des garnements. Attendrissants de même. Car sur quel écran a-t-on le loisir de voir un Israélien et un Palestinien bras dessus bras dessous, si ce n’est dans ce film où s’étreignent les dessinateurs Michel Kichka et Baha Boukhari ? Le danger du cynisme cède finalement la place au risque du bon sentiment… Un moindre mal ?

Si le film "Caricaturistes : fantassins de la démocratie" n’élude aucun débat intellectuel, il s’attarde surtout sur le quotidien de ce métier rare, menacé non seulement par le politiquement correct et l’autoritarisme, mais aussi par l’infographie aseptisée. Dans ce contexte, l’Afrique, représentée par un tiers des "héros" du film (Tunis, Alger, Abidjan et Ouagadougou) est un terrain de jeu essentiel, la presse y étant adolescente.

À Abidjan, par exemple, le long-métrage suit à la trace Lassane Zohoré, géniteur baraqué du personnage Cauphy Gombo et cofondateur du "Gbich !", le journal "qui frappe fort", conformément à son nom qui est la retranscription du son d’un coup de poing. Apparu en kiosque le 7 janvier 1999, l’hebdomadaire d’humour et de bande dessinée a traversé les soubresauts de la crise politico-militaire, de la partition de la Côte d’Ivoire aux tensions postélectorales. Comment griffonner des dessins d’humour lorsqu’on doit enjamber des cadavres pour se rendre à la rédaction ? Si le "comment" est troublant, le "pourquoi" est indiscutable : le dessin de presse, pour peu qu’il vienne d’une publication fédératrice comme Le Gbich !, doit tout à la fois détendre les esprits surchauffés et remuer le crayon dans la plaie.

>> Lire l’interview de Cauphy Gombo : "Si je suis élu président, tout le monde sera invité à ma table"

Et Zohoré tape indifféremment sur tout le personnel politique, un fait rare dans un pays où une presse très politisée s’accoquine souvent avec tel ou tel parti. La violence, il a fallu la regarder en face aussi en Tunisie, comme en témoigne le long-métrage présenté à Cannes. Au moment où vacillait Zine el-Abidine Ben Ali, l’illustratrice du chat "Willis from Tunis", Nadia Khiari, investissait les rues et y semait sa philosophie graphique impertinente, elle qui espérait n’avoir à utiliser son pot de peinture rouge que "pour dessiner le drapeau tunisien".

Sa foi en la liberté de caricaturer est salutaire dans un pays où le déboulonnement d’un tyran n’est que le balbutiement d’un processus démocratique, où les pouvoirs contre-révolutionnaires sont tapis dans l’ombre avant même que la statue présidentielle déboulonnée ait touché le sol. L’équipe de tournage des "Fantassins" n’a pas seulement survolé Tunis de ses caméras-drones. Elle a pris soin d’y revenir plusieurs fois, notamment en cette période où… se dessinait la nouvelle Constitution. Sur grand écran, les sentences animales du félin tunisien révêlent que si un dessin peut blesser, c’est la preuve qu’aucune dictature n’a encore anesthésié -voire euthanasié- l’esprit critique. Cartoon, fais-moi mal que je sache que je suis vivant !

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