Politique économique

En Algérie, la flambée des prix a érodé le pouvoir d’achat des ménages

En Algérie, de nombreux consommateurs boudent des fruits et légumes de peur d'être contaminés par le choléra. Ici, un marché dans les ruelles de la vielle ville de Ghardaia, en Algérie. © Sidali Djenidi pour JA

Face à la politique d'austérité et la crise économique que traverse le pays, les Algériens vivent des fins de mois de plus en plus difficiles, entre changement des habitudes, privations ou dettes. Reportage à Alger au sein d'une famille de la classe moyenne.

« Ne faites pas attention au désordre, on vient juste de reprendre les travaux », avertit d’emblée Célia, en désignant du regard la cuvette des toilettes qui gît sur le palier. « Mon frère est rentré de France, grâce à lui on va enfin pouvoir terminer l’installation de la douche », se réjouit la jeune femme aux boucles brunes, en inspectant l’avancée des travaux. Dans cette pièce en forme de cube, le béton est encore frais.

La famille Kaddour a toujours vécu à Aïn Benian, une commune située à l’extrême-ouest de la capitale. Il y a sept ans, ils ont quitté leur ancienne maison de plain-pied avec un toit en tôle pour s’installer quelques mètres plus haut sur la colline, dans une villa neuve de deux étages. Depuis, leur habitation, comme celle de leurs voisins, est encore en chantier. « Avec la crise, on n’a plus les moyens de terminer la maison. Regardez les murs, on n’a pas encore pu poser une couche de peinture », regrette la mère de Célia, qui s’affaire en cuisine.

J’aimerais revendre ma boutique avant d’être le prochain à baisser le rideau pour de bon

Ici, quatre générations vivent sous le même toit. Les grands-parents occupent le rez-de-chaussée tandis que Célia, ses parents, son frère aîné et son épouse, qui ont un garçon de 16 mois, résident au premier étage. Les Kaddour sont une famille de commerçants. Poussé à la retraite par la forte concurrence, le père a fermé son bureau de tabac en 2015.

C’est désormais au tour de son fils aîné de subvenir aux besoins de la famille. Une tâche difficile à accomplir pour celui qui gère une quincaillerie depuis 14 ans. « En temps de crise, l’un des premiers secteurs à être touchés est celui du bâtiment. Depuis 2013, la demande baisse régulièrement. J’ai perdu 60 % de mon chiffre d’affaires cette année par rapport à 2013 », constate amèrement Mohammed, un homme élancé à la peau brune.

Politique d’austérité

Dans le quartier, six magasins – dont une station de lavage automobile, une quincaillerie et des supérettes – ont mis la clé sous la porte en 2017. « J’aimerais revendre ma boutique avant d’être le prochain à baisser le rideau pour de bon. L’idéal, ce serait que je trouve un emploi de salarié, stable et sécurisant », espère-t-il.

La baisse des volumes d’importations combinée à la hausse de certaines taxes, notamment la TVA, a porté un coup sévère au pouvoir d’achat des Algériens. Si une famille de la taille de celle des Kaddour – sept adultes – dépensait en moyenne 68 775 dinars par mois (soit 489 euros) en 2011, d’après la dernière enquête de l’Office national des statistiques (ONS) sur la consommation des ménages algériens, aujourd’hui, un budget mensuel de 110 000 dinars (environ 783 euros) couvre à peine leurs besoins, selon leur calcul.


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La faute à une inflation galopante. Elle a même augmenté plus rapidement que les prévisions des dirigeants algériens. En moyenne, les prix ont augmenté de 5,8 % entre novembre 2016 et 2017, alors que la loi de finances 2017 tablait sur un taux d’inflation moyen annuel de 4 %. À titre de comparaison, avant la baisse du prix du baril de pétrole et l’érosion des réserves de change, l’inflation avait atteint 3,3 % en 2013.

Excepté le lait et le pain, tous les prix ont augmenté

Dans le même temps, les revenus des ménages algériens ont peu évolué. En 2016, le salaire moyen mensuel était de 39 900 dinars (284 euros) – 55 700 dinars (396 euros) dans le secteur public contre 32 600 dinars (232 euros) dans le privé – alors qu’en 2013, il affichait 36 104 dinars (soit 257 euros) selon l’ONS. Quant au revenu minimum (SNMG), celui-ci est gelé à 18 000 dinars (128 euros) par mois depuis 2015.

Dettes

Dans leur quotidien, les ménages algériens ressentent cette flambée des prix. « Excepté le lait et le pain, tous les prix ont augmenté. Il n’y a pas si longtemps, on se plaignait si le kilo de pommes de terre dépassait 45 dinars. Depuis cinq mois, on ne le trouve pas à moins de 90 dinars. Pareil pour le kilo de carottes, il est passé de 30 à 80 dinars ces derniers mois », peste Mohammed.

Avec la baisse de ses revenus, ce commerçant d’une trentaine d’années a été contraint de changer ses habitudes de consommation. « J’ai réduit les quantités et les fréquences. En hiver, je pouvais acheter facilement 10 kilos d’oranges pour la semaine. Aujourd’hui, si j’arrive à en prendre quatre c’est très bien. Avant la crise, je repartais du marché avec des cageots entiers de différentes qualités de fruits chaque semaine mais maintenant je ne peux plus me le permettre », déplore-t-il.

On pouvait manger de la viande quasiment tous les jours. Aujourd’hui, on est devenu végétarien par défaut

Outre le panier alimentaire, la facture d’électricité pèse aussi de plus en plus lourd dans le budget de la famille Kaddour. « Le trimestre passé j’ai payé 17 000 dinars (soit 121 euros) alors qu’il y a trois ans, à la même période de l’année, on en avait pas pour moins de 6 000 dinars (soit 42 euros). J’ai des amis qui ont quatre quittances d’électricité impayées et lorsqu’ils ont été menacés de coupure, ils n’ont pu régler qu’une quittance pour éviter la coupure. Mais ils restent endettés auprès de la Sonelgaz. À ce rythme, l’électricité va devenir un luxe en Algérie », craint Mohammed.

Assise à ses côtés, Célia ajoute avec un certain humour : « On a même réduit notre consommation de viande. On pouvait en manger quasiment tous les jours, ce n’est plus possible aujourd’hui. On est devenu végétarien par défaut ».

Dans la famille Kaddour, Mohammed n’est pas le seul à subir les répercussions de la crise économique que traverse le pays depuis la baisse des cours du pétrole. Célia, qui travaille dans une agence de communication depuis un peu plus d’un an, n’arrive plus à joindre les deux bouts. « Je me retrouve avec un stylo et une feuille à tenir une fiche de comptes alors que je suis célibataire et que je vis chez mes parents », s’étonne la jeune femme de 27 ans. « Ma paye ne me suffit plus à couvrir mes besoins, je finis le mois avec des dettes. J’emprunte de l’argent à mon frère ou à des amis », lâche-t-elle.

2018, une année plus difficile ?

À mesure que la crise économique se prolonge, les membres de cette famille de la classe moyenne ont tous fini par se priver de certains plaisirs. Sur leur liste des activités ou des produits désormais hors de prix, qui se rallonge progressivement, on y trouve toutes les variétés de poissons et de confiseries, des produits cosmétiques, des rendez-vous chez l’esthéticienne, des sorties au restaurant entres amis, des vacances dans leur village natal en Kabylie.

Le week-end, il m’arrivait de faire du shopping maintenant je fais du shoufing (« regarder »)

« Il y a des produits qui n’ont pas augmenté mais comme ils sont moins nécessaires, on fait l’impasse dessus. Par exemple, je ne me suis pas acheté de vêtements depuis 2012. C’est mon frère qui vit en France qui m’en ramène de temps en temps », confie Mohammed.

Pour réduire ses dépenses, Célia se rend à son travail en bus depuis trois mois. « J’ai arrêté de prendre le taxi. C’était plus commode et rapide mais c’est devenu trop cher. J’ai aussi arrêté de payer ma ligne de téléphone personnelle, je n’utilise que mon numéro professionnel », dit-elle, sans perdre le sourire : « Le week-end, il m’arrivait de faire du shopping maintenant je fais du shoufing [« regarder », ndlr] ».

Chez les Kaddour, où on ne soutient aucun parti politique et où on ne vote quasiment jamais, les difficultés économiques du pays et la loi de Finances 2018 monopolisent les conversions du soir. Tous redoutent une année encore plus éprouvante, avec son nouveau lot de sacrifices. « On fait déjà très attention. Je ne vois pas ce qu’on pourrait supprimer de notre liste de dépenses », s’inquiète Célia.

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