Politique

Libye : pétro-polar en eaux troubles

C'est dans le Morning Glory qu'a été chargé le pétrole destiné à l'exportation illégale. © Ismail Zetouni / Reuters

Un chef de milice ambitieux, des factions politiques rivales, des intermédiaires sulfureux, un pouvoir central libyen impuissant... Enquête sur les protagonistes du mauvais feuilleton qui s'est dérouléé au large de Chypre au mois de mars.

C’est l’histoire d’un tanker à la dérive chargé d’une cargaison illégale de 234 534 barils de light sweed crude, la meilleure qualité de pétrole, très demandé pour sa faible teneur en soufre. Dotée de ressources généreuses, la Libye n’en a pas toujours tiré profit… La manne n’a pas sauvé la fragile monarchie d’Idriss Senoussi, a maintenu sous perfusion le régime de Kadhafi et financé tous ses abus. La "malédiction du pétrole" aura-t-elle raison des espoirs soulevés par la révolution de 2011 ? Casting de ce mauvais feuilleton : un seigneur de guerre dont l’ambition le dispute à l’incompétence, des factions politiques assoiffées de pouvoir, des intermédiaires mus par l’appât du gain et un gouvernement central aussi fragile qu’impuissant.

>> Lire aussi : les rebelles autonomistes de l’Est rejettent le nouveau gouvernement libyen

Tout a commencé après la mort de l’ex-"Guide", en octobre 2011. Le soin de sécuriser les terminaux pétroliers de Cyrénaïque est confié par la direction de la rébellion à un obscur chef de milice, Ibrahim el-Jadhran, 32 ans. Mais ce révolutionnaire au passé trouble en prend le contrôle en juillet 2013 en s’appuyant sur une milice forte, selon ses dires, de 10 000 hommes. Prétendant agir au nom des chefs de tribu de la région, il bloque toute exportation, asséchant littéralement l’économie – les revenus du brut contribuant à hauteur de plus de 90 % aux recettes de l’État. Montant des pertes à ce jour : plus de 18 milliards de dollars (13 milliards d’euros). En position de force, Jadhran manie une rhétorique tribalo-populiste anti-Frères musulmans et prône l’autonomie de la Cyrénaïque. Qu’importe si la majorité de la population de l’Est lui est hostile, lui se rêve en chef d’un micro-État pétrolier.


Ibrahim el-Jadhran continue de se rêver en chef
d’un micro-État pétrolier. © Joan Tilouine

Certains ne sont pas insensibles à ce pétrole bradé

À la tête d’un chapelet de coquilles vides – gouvernement autonome autoproclamé de Cyrénaïque, chaîne de télévision, société d’exportation pétrolière illégale, la Libyan Oil and Gas Company (LOGC) -, Jadhran caresse l’idée d’exporter une partie des 6 millions de barils stockés dans les terminaux sous son contrôle. "Nous allons répartir les revenus de nos exportations de pétrole entre les trois grandes régions et contourner le gouvernement corrompu. Ensuite, nous nettoierons Benghazi des groupes islamistes", claironne-t-il dans un entretien à J.A. en décembre 2013. À cette date, la LOGC démarche discrètement de potentiels acheteurs étrangers, garantissant que la sécurité des tankers serait assurée par l’"armée" de Jadhran. Certaines sociétés ne sont pas insensibles à ce pétrole bradé, mais les mises en garde de Tripoli et de ses partenaires occidentaux les dissuadent de franchir le pas. Prêt à tout pour parvenir à ses fins, Jadhran se rapproche alors des kadhafistes et s’entoure de sulfureux hommes d’affaires au bras long.

Faire de la LOGC la principale société de pétrole en Libye

C’est ainsi qu’en ce mois de décembre 2013 il se rend secrètement en Afrique du Sud, via l’Égypte, pour s’entretenir avec le président Jacob Zuma. Une rencontre arrangée par un homme d’affaires franco-israélien, Philippe Hababou Solomon, ancien consul de… Centrafrique en Israël et qui se présente désormais comme "conseiller spécial pour les pays francophones" de Zuma. C’est pourtant en Libye, pays arabophone, qu’il explique être mandaté par ce dernier pour favoriser la réconciliation nationale et apaiser les émissaires libyens dépêchés à Pretoria pour récupérer les avoirs de Kadhafi. Solomon s’est certes entretenu à deux reprises avec le Premier ministre d’alors, Ali Zeidan, mais c’est sur Jadhran qu’il va "mettre son tapis", comme il le dit avec la faconde qui le caractérise. Depuis Benghazi, cet ancien joaillier de la place Vendôme, à Paris, un temps soupçonné par la justice française d’escroquerie pétrolière mais finalement blanchi, rallie à plusieurs reprises Ajdabiya, ville natale et fief de Jadhran, au service duquel il oeuvre politiquement et financièrement. "L’idée est alors de faire de la LOGC la principale société de pétrole en Libye en lieu et place de la National Oil Company", s’enthousiasme celui qui retrouve les ingrédients de son cocktail favori : affaires, politique et opérations secrètes. Et d’ajouter : "Nous avons le soutien de Zuma, mais aussi celui des Saoudiens, qui veulent, à travers Jadhran, combattre les Frères musulmans soutenus par le Qatar."

Le 17 mars, un commando de Marines prend le contrôle du Morning Glory, sans faire de blessés. © HO/US Navy/AFP

Flairant la bonne affaire, un autre protagoniste entre en scène : Ari Ben Menashe. Naviguant entre les conflits et le business, de Caracas à Djouba en passant par Bujumbura, cet Israélo-Canadien natif de Téhéran – et qui prétend avoir travaillé pour le Mossad – célèbre son 62e anniversaire à Benghazi en décembre 2013. Puis se rend à Ajdabiya, où il rencontre Jadhran, qui se montre d’abord méfiant. Ben Menashe et Solomon, qui sont rivaux en Libye, se connaissent bien pour avoir collaboré au sein de la division africaine – aujourd’hui disparue – du cabinet d’avocats canadien Heenan Blaikie. Ben Menashe a notamment proposé une offre de "coopération militaire russe" à Laurent Gbagbo et à François Bozizé. Il multiplie les contacts avec Jadhran et ses soutiens politiques fédéralistes de Benghazi. Puis les rendez-vous avec ces derniers se succèdent, au Caire, à Istanbul et à Casablanca. Résultat : deux contrats de lobbying, en date des 5 et 17 décembre, facturés par sa société, Dickens and Madson, 2,4 millions de dollars. Sa mission : démarcher des acheteurs de pétrole et convaincre Washington et Moscou de reconnaître le gouvernement de Cyrénaïque et de le renforcer militairement. Une fois ces contrats rendus publics, conformément à la loi américaine, Jadhran nie toute relation avec Ben Menashe. "Il était alors dans une position délicate…" soupire ce dernier, qui prétend avoir amorcé des négociations avec le bureau du Premier ministre libyen "pour parvenir à un accord gagnant-gagnant".

Jadhran fait aussi appel à l’un de ses sept frères, Khaled Awed, 40 ans. Installé aux Émirats arabes unis avec sa famille, cet entrepreneur, considéré comme le "cerveau" de l’opération, est soupçonné d’avoir démarché des investisseurs prêts à miser sur l’exportation du pétrole illégal depuis Dubaï, et trompés sur l’usage de leurs fonds. L’ancien chef de l’État sénégalais Abdoulaye Wade, alors entre Dubaï et Versailles, a été, selon son entourage, approché et "escroqué" d’une somme importante. Contacté par J.A., Abdoulaye Wade n’a pas souhaité s’exprimer.Mais les activités d’Awed sont surveillées et, sur demande insistante des autorités libyennes, une notice rouge est délivrée à son encontre par Interpol. Il est d’ailleurs arrêté le 7 janvier par la police émiratie, puis relâché, au grand dam de Tripoli, très préoccupé par les informations qui lui parviennent alors sur le troisième fils de l’ex-"Guide", en résidence surveillée à Niamey.

Des alliés kadhafistes pour renverser le gouvernement

Saadi Kadhafi, 39 ans, se révèle en effet particulièrement actif sur le plan militaire à Sebha, dans le sud-ouest de la Libye, en proie à des affrontements entre Toubous et tribus arabes. Plus à l’est, depuis sa villa fastueuse du Caire, le cousin de Mouammar Kadhafi, Ahmed Kadhaf ed-Dam, sorti de prison le 10 décembre, ne cache pas, en privé, sa sympathie pour Jadhran, au point de mettre à sa disposition ses influents relais tribaux de part et d’autre de la frontière. Saadi ignore que ses communications par Skype et Viber sont enregistrées. Il est enthousiaste à l’idée de déstabiliser sur le flanc est la nouvelle Libye et de financer ses ambitions belliqueuses avec le pétrole. Ainsi prétend-il avoir établi un contact régulier avec le chef de guerre par l’intermédiaire d’un dignitaire Kadhadfa de Syrte et d’un frère de Jadhran, Salem. Ce que dément le clan Jadhran, tout en admettant avoir été sollicité. Dans l’entourage de Jadhran, une source admet : "L’ennemi de mon ennemi est mon ami. Les kadhafistes et Jadhran sont unis pour renverser ce qu’ils considèrent comme un gouvernement islamiste." Mais Tripoli soupçonne Jadhran de duplicité et fait état de contacts entre ce dernier et les jihadistes d’Ansar el-Charia, à Syrte. Toujours est-il que l’homme fort d’Ajdabiya a besoin d’argent. L’écoulement de pétrole sur le marché illégal n’en est que plus urgent. "Jadhran nous a informés de l’intervention d’intermédiaires israéliens et africains. Il nous a également fait des propositions quant à la vente du pétrole, a confié Saadi aux autorités libyennes après son extradition par Niamey, le 5 mars. Il nous a aussi indiqué qu’il négociait avec des Nord-Coréens la vente de pétrole contre l’achat d’armes."

Un tanker protégé par des circuits financiers opaques

De son côté, Saadi était en contact avec un marchand d’armes basé à Paris et prénommé Steve. Une liste de l’arsenal, que s’est procurée J.A., comporte, entre autres, des fusils-mitrailleurs, des RPG, des gilets pare-balles et une grande quantité de munitions. Le tout pour une valeur estimée par un expert militaire à quelque 20 millions de dollars. Un montant qui correspond au prix de vente des 234 534 barils de pétrole que Jadhran fait charger dans les cuves du Morning Glory, le 11 mars, au port d’Es-Sider. Selon un contrat en date du 22 février 2014, ce tanker battant pavillon nord-coréen, venu des eaux chaudes d’Arabie, a été acheté "5 millions de dollars cash" à une société-écran domiciliée sur la petite île caribéenne de Nevis. Le nouveau propriétaire est l’un des miliciens de Jadhran, Salah Mohamed Ali Ahmi. Un prête-nom. Pour se dédouaner, Pyongyang finira par retirer le tanker de son registre, tandis que FAL Oil, premier trader pétrolier du Golfe, qui jusque fin février avait pris en charge l’assurance du navire, dément toute implication. Puis un entrelacs de circuits financiers opaques s’est constitué autour du tanker.


Six ports stratégiques. © Jeune Afrique

Jadhran prépare cette première exportation de longue date. D’anciens employés de la compagnie de sécurité privée Blackwater (aujourd’hui Academi) auraient été sollicités. Sans succès. À quai, ses hommes sont sur le qui-vive, prêts à affronter les redoutables milices de Misrata, lesquelles tenteront, sans succès, d’empêcher le Morning Glory de quitter le port. Dans l’après-midi, le Congrès général national (CGN, Parlement), dominé par les islamistes, en profite pour limoger Ali Zeidan par un vote de défiance entaché d’irrégularités. À travers le hublot du jet qui le conduit d’urgence en Europe, Zeidan peut apercevoir le Morning Glory, qui croise désormais dans les eaux internationales, tandis que de violents combats se déroulent dans les environs de Syrte.

Aux termes d’un document daté du 9 mars et signé par la Waha Oil Company (opérateur du port d’Es-Sider et coentreprise incluant trois sociétés américaines), le Morning Glory doit livrer sa cargaison 17272 à Suez, en Égypte. Une tromperie de plus. Des sources concordantes font état d’une livraison à Haïfa, en Israël. C’est pourtant à 18 miles de Chypre que le Morning Glory, endommagé par les tirs des Misratis, jette l’ancre le 13 mars. Carrefour géostratégique, l’île est prisée des touristes comme des services de renseignements. Ses eaux d’un bleu azur ont servi, par le passé, à des transactions illégales de pétrole à destination de pays sous embargo. Désormais, le Morning Glory est suivi à la trace par les autorités occidentales, qui soupçonnent un transbordement de la cargaison vers un autre bateau.


L’un des membres de l’équipage du Mornign Glory à sa descente du tanker, le 23 mars, à Tripoli. © Hani Amara/Reuters

Une résolution sanctionne toute exportation illégale de pétrole en Cyrénaïque

Le 15 mars, Solomon et deux autres Israéliens, arrivés la veille par jet privé à Larnaca en provenance de Tel-Aviv, partent de nuit à la rencontre du Morning Glory sur lequel avaient embarqué, à Es-Sider, trois miliciens de Jadhran, dont le présumé propriétaire du tanker. À leur retour sur terre à Larnaca, ils sont arrêtés par les forces spéciales chypriotes, qui vont longuement les interroger, rejoints par des fonctionnaires américains soucieux de connaître l’armement dont disposent les trois combattants de Jadhran à bord. Dans le secret, à la demande de Tripoli, des commandos de la marine américaine peaufinent une intervention, approuvée par le président Barack Obama. C’est à Tel-Aviv que Solomon et ses mystérieux associés, relâchés car tous munis d’un passeport diplomatique, apprendront l’assaut des forces spéciales américaines, qui prennent le contrôle du tanker le 17 mars sans faire de blessés. Deux jours plus tard, le Conseil de sécurité de l’ONU, à la demande de Washington, adopte une résolution sanctionnant toute exportation illégale de pétrole de Cyrénaïque.

"Jadhran a géré seul cette opération, et j’ai essayé de le sortir du pétrin", prétend Solomon. Quid de Ben Menashe ? "Je n’ai rien à voir dans cette histoire. J’ai toujours dit qu’il était impensable d’exporter ce pétrole avant de parvenir à un accord avec Tripoli. Et nous étions sur le point de trouver un terrain d’entente", se défend le lobbyiste, qui maintient que les négociations se poursuivent. Depuis cette opération, les principaux acteurs étrangers font profil bas, et le mystère persiste quant à l’identité du destinataire de la cargaison. Le 6 avril, la chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, salue l’accord scellé entre Jadhran et le pouvoir central sous la pression de Washington. Le chef de guerre a demandé et obtenu la libération par Tripoli des trois miliciens qui étaient à bord du Morning Glory. Il a aussi exigé le règlement des salaires de ses hommes et la mise en place d’une commission d’enquête sur les exportations de pétrole et la redistribution de la rente. En échange, il accepte de lever le blocage de deux des cinq ports qu’il contrôle, dont celui de Hariga, à Tobrouk, où deux tankers ont pu charger, sans encombre, 1,75 million de barils de brut. Et exige un délai de quatre semaines avant de rouvrir les terminaux de Ras Lanouf et Es-Sider. Un délai expiré sans qu’il ait honoré sa promesse. Dans leur fief d’Ajdabiya, les frères Jadhran continuent de se rêver à la tête d’un micro-État pétrolier de Cyrénaïque. En attendant, Salem el-Jadhran s’est fait élire au conseil municipal d’Ajdabiya, le 4 mai. Le même jour, Ibrahim déclare ne pas reconnaître l’élection du Premier ministre, Ahmed Maitig, originaire de Misrata, dont les milices veulent en découdre avec lui. La guerre du pétrole, qui a accéléré la chute de Zeidan, est loin d’être terminée…

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte