Société

Chine : tempête sur la rivière des Perles

Mis à jour le 20 mai 2014 à 09:22

Pour obtenir de meilleures conditions de travail et des hausses de salaires, les ouvriers chinois de la région de Guangzhou n’hésitent plus à se rebeller. Le prolétariat n’est décidément plus ce qu’il était !

Dongguan, ville-usine sans âme et poussiéreuse, située entre Guangzhou (Canton) et Shenzhen. C’est ici, à une encablure de Hong Kong, que bat le pouls de l’économie chinoise. Au coeur de ce poumon de huit millions d’habitants, plaque tournante de la Chine, des milliers de sous-traitants travaillent pour des fabricants de téléphones portables : Nokia, Apple, Samsung… On recense aussi plus de 2 000 usines de chaussures. Ici, des petites mains retroussent leurs manches, cousent, collent et assemblent pour les plus grosses enseignes : Adidas, Nike ou New Balance, Converse…

Longtemps, Dongguan, symbole de la croissance chinoise, a travaillé en silence, la main-d’oeuvre ne faisant entendre sa voix que pour obtenir de meilleures conditions de travail. Seulement voilà, depuis quelques mois, le ton a changé. "Après avoir été exploités si longtemps, les ouvriers sont de plus en plus unis et conscients de leurs droits. Ils ont compris le poids d’une action collective", explique l’avocat Duan Yi, spécialiste du droit du travail.

Le mois dernier, 30 000 employés d’une grande usine de chaussures ont fait grève, près de deux semaines durant. Leurs revendications ? Une hausse des salaires, une meilleure couverture sociale et des assurances.

Car, à Dongguan, on se rebelle. L’imagerie sombre des ateliers de la sueur est révolue. Les ouvriers bénéficient de contrats de travail, d’horaires fixes, de pauses et de contremaîtres qui n’augmentent plus la productivité à coups de matraque. "Les ouvriers ont davantage de pouvoir qu’autrefois. Le manque de main-d’oeuvre a poussé les salaires à la hausse, et les entreprises ont dû accorder des avantages sociaux pour garder leurs employés. Le rapport de forces patron-ouvrier s’inverse", confirme Geoffrey Crothall, de l’ONG China Labour Bulletin (CLB).

Ce phénomène prend de l’ampleur. Selon CLB, près de 200 grèves ont été recensées ces deux dernières semaines. Cinq cents ouvriers de Toyota ont cessé le travail à Guangzhou, 2 000 autres les ont imités chez LG Electronics à Huizhou, et ils étaient 1 000 à suivre leur exemple dans une usine de jouets à Shenzhen. Et les semaines à venir promettent une nouvelle floraison de mouvements sociaux.

300 millions d’ouvriers-migrants chinois

Ces "soutiers" de la croissance sont en effet de plus en plus vindicatifs. Près de 300 millions d’ouvriers-migrants chinois (les mingong) affluent des campagnes et travaillent pour la plupart dans ces usines tentaculaires implantées autour du delta de la rivière des Perles. Une véritable cocotte-minute prête à exploser au moindre coup de chaud.

Face à l’offensive du monde ouvrier, les patrons ont fini par céder. Depuis cinq ans, les salaires augmentent de 20 % par an en moyenne, les contrats de travail sont davantage conformes au droit, et les autorités exercent une pression sur les entreprises pour qu’elles respectent les droits des ouvriers. "La Chine est en train de passer du statut de marché émergent à celui d’économie développée. Le coût du travail va continuer d’augmenter. Les industriels n’ont pas d’autre choix que d’accepter de booster les salaires de leurs ouvriers s’ils veulent continuer de travailler en Chine. Le risque est de voir le pays perdre un peu de sa compétitivité", confie Yasuhiro Matsumoto, analyste chez Shinsei Securities.

Inquiet face à la grogne qui monte, le gouvernement tente de ménager la chèvre et le chou. D’un côté, il fait pression sur les entreprises pour qu’elles respectent les contrats et organise la chasse aux patrons-voyous. De l’autre, il n’hésite pas à envoyer la troupe lorsque les ouvriers deviennent trop virulents, comme dans l’usine de chaussures de Dongguan, où la grève s’éternisait.

"Quand les parents de ces ouvriers ont migré pour la première fois, ils ne connaissaient rien des usines et du monde ouvrier. Des paysans sans éducation, habitués à une vie de labeur, ayant traversé la famine et la révolution culturelle. L’usine garantissait un salaire régulier, un toit, de la nourriture. Ils s’en contentaient. Aujourd’hui, ces ouvriers appartiennent à la deuxième génération de travailleurs migrants. Ils sont différents. Souvent enfants uniques, ils sont nés en milieu urbain et aspirent à devenir des citoyens comme les autres. Le problème est qu’ils n’ont pas de vie en dehors de leur usine. Leur avenir repose sur ce qu’elle peut leur offrir", analyse Lee Chang-hee, expert auprès de l’Organisation internationale du travail (OIT) à Pékin.

Côté représentation syndicale, ces ouvriers sont bien seuls dans leur lutte. La seule organisation autorisée à encadrer cette main-d’oeuvre de plus en plus turbulente est la Fédération nationale des syndicats de Chine, qui compte 200 millions de membres. Placée sous l’autorité directe du ministère du Travail, elle gère les quelque 2 millions de cellules syndicales, qui, implantées dans les usines et les entreprises du pays, sont les yeux et les oreilles du Parti communiste.

>> Lire aussi : Chine : révolution salariale

Dans la province du Guangdong, les autorités auraient déjà trouvé la parade : remplacer les salariés par des robots sur certaines chaînes de montage. "Trente mille ouvriers en grève à Dongguan, des robots prévus pour les remplacer", titrait ainsi le The Nanfang Insider, en avril. Une directive de la province encourage ainsi cette initiative via des aides aux entreprises. Objectif ? Faire réaliser par des machines 80 % de la production manufacturière de la province de Guangzhou d’ici à 2020 ! "Le gouvernement local estime que la hausse des coûts salariaux favorise un déploiement accéléré de robots", lit-on dans les colonnes du Global Times, un quotidien réputé pour être le porte-parole du Parti communiste à Pékin. Les autorités de Guangzhou envisageraient aussi de construire deux ou trois zones industrielles consacrées à la fabrication de quelque 100 000 robots par an. La Chine pourrait ainsi devenir le premier marché mondial pour la robotique dans un contexte de hausse des coûts de la main-d’oeuvre.

"On exploite les ouvriers et on les jette comme des Kleenex"

Des robots plus dociles que les salariés ? L’idée a déjà été adoptée par Foxconn sur ses chaînes de montage. La sulfureuse entreprise taïwanaise, qui emploie en Chine plus de 1 million d’ouvriers spécialisés dans la fabrication des iPhone et autres iPad, commence à déployer des "ouvriers métalliques" dans ses usines du sud et du centre de la Chine. Une réponse aux revendications de ses ouvriers qui ont obtenu jusqu’à 30 % d’augmentation ces deux dernières années, après une vague de suicides médiatisés.

"Foxconn symbolise le capitalisme sauvage qui règne en Chine. D’abord, on exploite à outrance les ouvriers, puis on leur accorde quelques menus avantages, avant de les jeter comme des Kleenex", commente l’avocat Duan Yi.

Les usines de textile, les plus gourmandes en main-d’oeuvre et où la qualification des ouvriers est le plus faible, ont déjà commencé à plier bagages. Direction le Bangladesh, le Vietnam, le Cambodge, où les salaires sont cinq fois plus bas. "Mais ce sera plus compliqué pour les usines d’électronique, sans compter que les infrastructures sont excellentes. En Chine, nous bénéficions d’un réseau de transports et de sous-traitance exceptionnel en Asie. Les liaisons maritimes avec l’Europe et les États-Unis et la capacité à mobiliser la main-d’oeuvre restent sans équivalent dans les autres pays. Enfin, le climat social en Chine, même s’il est parfois explosif, reste très stable par rapport à des pays comme le Cambodge. Pour ma part, je n’imagine pas délocaliser notre production avant plusieurs années au moins", explique un chef d’entreprise occidental. Du grain à moudre pour les ouvriers de Dongguan.