Société

Sylvia Bongo Ondimba, les leçons d’une visite dans le « Gabon profond »

Mis à jour le 22 mai 2014 à 18:49

En tournée dans le « Gabon profond », du 12 au 15 mai, Sylvia Bongo Ondimba a pu prendre la mesure des efforts qui restent à accomplir en matière de santé et d’éducation dans le pays. Notamment en faveur des femmes, pour lesquelles la première dame se bat depuis des années.

Une campagne électorale avant l’heure ? Le voyage de Sylvia Bongo Ondimba dans le "Gabon profond", qui s’est tenu du 12 au 15 mai dernier, lui a valu un tir groupé de flèches en réalité tirées par les adversaires de son président d’époux, Ali Bongo Ondimba. "Touriste dans son propre pays, raille un éditorialiste de La Loupe, un hebdomadaire proche de l’opposition. Le Première dame, dont le mari dispose de tous les systèmes d’information est obligée de se déplacer pour écouter les [Gabonais]", persifle le journal.

Pourtant, ce n’est pas la première tournée de la Première dame, qui se bat pour humaniser le rude premier mandat du président. Mais à moins de deux ans de la prochaine élection présidentielle, les opposants, qui annoncent eux aussi de prochaines tournées provinciales, voient d’un mauvais œil qu’elle retourne soigner ses liens – et l’image de son mari – auprès des couches populaires du pays profond.

Pourquoi, en effet, cette quinquagénaire au look fashion irait-elle arpenter quatre provinces – Ogooue Ivindo, le Woleu Ntem, l’Ogooue Lolo, le Haut Ogooue –, visitant 13 villes au passage, si elle n’avait aucune arrière-pensée électoraliste au bénéfice de son époux ? "Ces quelques jours à la rencontre des femmes et des personnels sanitaires de nos provinces permettront de mieux expliquer que les problèmes et les solutions que nous allons identifier, sont le sujet de tous et la responsabilité de chacun", répond-elle. De Makokou (Ogooué Ivindo) à Ngouoni (Haut-Ogooué), sa caravane multimodale a visité 12 structures de santé en cinq jours. Un voyage dans le Gabon profond qui lui a réservé bien des turpitudes.

Manque de personnel formé

À Ovan, une petite ville de 500 familles perdue dans la forêt luxuriante de l’Ogooué Ivindo, le centre médical date de la colonisation. Avec sa blouse immaculée et son discours soigneusement préparé, Paul Essingone Amieng, le chef de l’unité, va enfin pouvoir exprimer ses besoins. Lui dont les courriers se sont perdus dans les méandres de l’administration. En effet, le centre de santé d’Ovan, qui pratique 69 accouchements chaque année, a reçu deux couveuses qui n’ont jamais marché faute de personnel formé pour les faire fonctionner.

Les détournements d’argent public ont des conséquences qu’on ne soupçonne même pas…

En attendant, le personnel a recours aux bonnes vieilles méthodes traditionnelles consistant à entourer les bébés nés avant-terme de bouteilles d’eau chaude ! "Une honte !" Le vieil infirmier souhaite qu’on y affecte un médecin et une sage-femme. Mais quel médecin accepterait de venir dans ce trou perdu alors que le chantier de la maison de fonction a été abandonné ? Que personne n’ait songé à demander des comptes à l’entreprise censée livrer l’ouvrage fait enrager ce vieux fonctionnaire. Les détournements d’argent public ont des conséquences qu’on ne soupçonne même pas…

Problème de locaux vétustes et peu fonctionnels, aussi, à Bitam dans Woleu Ntem. Un technicien missionné par un cabinet d’architecture accompagne la Première dame. Il est question d’évaluer l’état des services d’obstétrique s’agissant des infrastructures mais aussi en termes de qualité du service, d’allocation budgétaire, d’équipements et de ressources humaines… De ce point de vue, Bitam est une ville qui a besoin d’attention.

"Il nous faut de toute urgence un centre de traitement ambulatoire (CTA) pour les personnes atteintes de VIH", se lamente Dr Essomeyo Ndong, la jeune-médecin chef. Avec 7,2% de personnes infectées sur les 157 000 habitants, le Woleu Ntem présente le taux de séroprévalence le plus élevé de toutes les 9 provinces du pays. Pour bénéficier de soins appropriés, les habitants sont souvent obligés de se rendre au Cameroun ou en Guinée équatoriale.

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Les femmes comme seules interlocutrices

Sylvia Bongo Ondimba voulait parler aux femmes et à personne d’autre. Au point d’éconduire préfets et élus locaux, qui se sont présentés en costume des grands jours à chaque étape. "Votre présence n’est pas souhaitée par la Première dame", leur signifiait-on discrètement.

Au Gabon, le taux de mortalité maternelle est estimé à 316 décès pour 100 000 naissances vivantes, ce qui signifie que la mortalité maternelle reste encore élevée même si elle était de 519 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2000.

Elle ne voulait parler qu’aux femmes, mais elle est souvent tombée sur des filles-mères à peine pubères ! À Oyem, Aurélie, 14 ans, tient un bébé d’à peine un mois. Elle est venue recevoir le "cadeau" promis par la Première dame. La délégation distribue notamment des moustiquaires imprégnées. Le directeur d’un collège de la ville décrit une catastrophe. Depuis le début de l’année, cet établissement comptant 1 600 élèves a enregistré une cinquantaine de naissances, pour un nombre indéterminé d’interruptions volontaires de grossesse. "Comment peut-on faire un bébé en 6e alors qu’on a tout l’avenir devant soi ?" s’étrangle le chef d’établissement. Sauf que, selon la pharmacienne dont l’officine jouxte le collège, plusieurs de ces bébés d’adolescentes scolarisées sont issus des œuvres de leurs propres enseignants !

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Lastourville, Franceville, Okondja, Ngouoni, Lekoni, Bongoville… Les constats se suivent et se ressemblent. Le système de santé souffre d’une insuffisance en personnel qualifié. Les autorités devraient impérativement mettre en œuvre des mesures incitant les jeunes médecins et infirmiers spécialisés à s’installer hors de Libreville, la capitale, où l’écrasante majorité travaille.

Reste à tirer les enseignements de ce périple. Le message de la population est clair. Il faut améliorer les conditions de vie en général et l’accès aux soins en particulier.

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Georges Dougueli, envoyé spécial au Gabon