Justice

Sénégal – Procès Khalifa Sall : les avocats face à la main de fer du juge Malick Lamotte

Me Khassimou Touré, avocat de Khalifa Sall, également frère de l'un des prévenus - Mbaye Touré, le 3 janvier au palais de justice de Dakar. © Clément Tardif pour Jeune Afrique

Depuis l'ouverture du réquisitoire et des plaidoiries du procès Khalifa Sall - dit de la caisse d'avance -, achevés ce mercredi, les avocats des deux parties ont pour la majorité subi les remontrances du juge Malick Lamotte, entre mises en garde et expulsions. Alors que les répliques se poursuivent jusqu'à ce vendredi, retour sur ce procès mouvementé tenu d'une main de maître.

Si le réquisitoire et les plaidoiries du procès Khalifa Sall sont terminés depuis ce mercredi 21 février, place, désormais, aux répliques, qui doivent se poursuivre jusqu’à ce vendredi. Pas de quoi, pour autant, donner un temps de répit au juge Malick Lamotte.

« Dignité », tel est le maître-mot du magistrat Malick Lamotte, chargé de juger l’affaire dite de la « caisse d’avance de la Ville de Dakar », dans laquelle Khalifa Sall et sept autres personnes sont poursuivis pour « escroquerie », « faux », « détournement » et « blanchiment ». Avec un calme olympien, le président du Tribunal de grande instance hors classe (TGI) de Dakar a essayé de tenir d’une main de maître son rôle principal, à savoir « d’assurer la police de l’audience » et la « sérénité des débats ». Avec lui, en effet, aucun débordement n’a été toléré depuis le début, même pour les avocats.

Des propos agressifs, d’une violence inouïe dans un prétoire, selon le juge

Le 23 janvier dernier, au premier jour du procès, ouvert puis renvoyé le 14 décembre 2017, le juge s’est montré philosophe. « Quoi qu’il puisse arriver, nous devons rester dignes et ne pas oublier qu’il y aura une vie après ce procès », avait-il alors lancé à toutes les parties.

Expulsions, mises en garde…

Depuis ce jour, le juge Lamotte a eu à expulser deux avocats : Me El Hadji Diouf de la partie civile, la Ville de Dakar, et Me Ousseynou Fall, de la défense. Ce dernier a été réintégré après une intervention du bâtonnier de l’Ordre des avocats du Sénégal, qui a néanmoins entériné la récusation de Me Diouf pour des raisons déontologiques.


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Le premier à en avoir fait les frais a été l’avocat français Thomas Amico, constitué pour l’État du Sénégal, lorsqu’il avait traité les avocats de la défense de « pédants ». Le juge n’avait alors pas attendu les protestations de ces derniers pour le reprendre et l’obliger à s’excuser et retirer ses propos.

Puis ce fut au tour de Me Baboucar Cissé, du même camp, passé deux fois sous les remontrances du juge. La première, pour avoir rabaissé un jeune avocat au rang de « simple stagiaire », soulevant l’ire des avocats de son camp, et une seconde fois pour avoir traité les prévenus de « malfaiteurs ». Le juge Lamotte l’avait même tenu responsable des improbations du public.

Le juge Lamotte refuse que quelqu’un piétine la dignité des prévenus

Autre cas : celui de Me Ousseynou Gaye de la Ville de Dakar. Ses propos avaient été jugés « agressifs, d’une violence inouïe dans un prétoire » par le président. L’avocat avait également traité « d’escroc » l’État du Sénégal.

La défense dans le viseur du juge

Du côté de la défense, eux-aussi ont été nombreux à être recadrés par le juge Lamotte. Me Mamadou Gueye Mbow, avocat des receveurs-percepteurs municipaux Mamadou Oumar Bocoum et Ibrahima Touré, s’était promis de « clouer le bec » aux autres prévenus, qu’il avait traité de « menteurs ». Mal lui en a pris. Le président du TGI lui a rappelé qu’il doit le respect aux prévenus, dont il n’acceptera « pas que quelqu’un piétine leur dignité ».

Des propos choquants et indignes d’un bâtonnier

Me Ousseynou Fall a, lui, multiplié les affrontements avec le parquet, l’État du Sénégal et même avec les juges. Ses objections intempestives, non autorisées au Sénégal, ont animé le cours du procès. Lors d’une audience, celui-ci s’est même proposé de se constituer pour un témoin.


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Le dernier épisode en date est celui de Me Jackson Francis Ngnie Kamga, qui plaide pour Khalifa Sall. Selon le juge Lamotte, les termes employés par le bâtonnier de l’Ordre des avocats du Cameroun, qui plaidait très tard ce mercredi soir, étaient offensants. En parlant des Sénégalais, Me Kamga a notamment dit que « d’habitude loquaces, [ils] sont devenus silencieux. Sont-ils castrés, tétanisés ? ». Des propos jugés « choquants et indignes d’un bâtonnier » par le juge Lamotte.

Il faut que vous [le juge Lamotte] arrêtiez de juger les avocats

Cette dernière remarque s’est faite sous les yeux du bâtonnier de l’Ordre des avocats du Sénégal, Mbaye Gueye, qui s’est alors empressé de mettre sa robe pour prendre la défense de ses pairs. « Il faut que vous arrêtiez de juger les avocats », a-t-il lancé au juge qui l’invitait à venir lui parler en privé, comme il est de coutume pendant un accrochage.

Les avocats dénoncent une atteinte à leur « immunité de plaidoirie »

Néanmoins, le président a décidé de suspendre l’audience, sans écouter les protestations des avocats. Ceux-ci ont toujours estimé que les remarques du juge étaient des atteintes à leur liberté d’expression. Au Sénégal, les avocats bénéficient en effet d’une « immunité de plaidoirie ». Seul le bâtonnier peut engager des mesures disciplinaires contre un avocat, pour des propos tenus lors d’une plaidoirie.

Mais le juge Malick Lamotte ne s’est pas arrêté là. Il a aussi réussi à dompter le public, presque entièrement composé de militants de Khalifa Sall. Très agités les premiers jours, ils ont finalement cédé face à la menace du juge de faire tenir le procès à huis-clos. Lors d’une audience, il avait même ordonné l’expulsion des personnes assises au premier rang, qui avaient applaudi après une plaidoirie.

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