Économie

Les cabinets africains reprennent la barre

De plus en plus sollicités, les avocats-conseils du continent ont entamé leur mue. Mais les marchés restent étroits, et les cabinets locaux doivent se mesurer dans leur propre cour aux ténors internationaux du droit.

Mis à jour le 21 novembre 2014 à 14:23

Les avocats-conseils du continent ont entamé leur mue. DR

Dans quelques jours, Marie-Andrée Ngwe tirera sa révérence. L’avocate, véritable figure du droit au Cameroun, a décidé de délaisser le conseil pour se consacrer à l’arbitrage, une pratique de résolution des contentieux encore méconnue, qu’elle entend développer au sud du Sahara.

En Afrique, où l’existence même d’un cabinet repose souvent sur un ou deux éléments, un tel départ entraîne bien souvent sa disparition. Mais MAN Cabinet d’avocats, créé par Marie-Andrée Ngwe il y a une trentaine d’années, devrait résister.

Donia Hedda Ellouze plaide pour la Tunisie

Près de quatre ans après le début du Printemps arabe, Donia Hedda Ellouze se refuse à peindre le tableau sans nuances d’une Tunisie désertée par les entreprises étrangères.

À 55 ans, cette figure locale du droit a décidé d’affronter les difficultés économiques auxquelles son pays fait face après le choc de la révolution de 2011.

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Au fil du temps, et malgré la disparition fin 2013 de Serge Jokung, l’un de ses collaborateurs les plus reconnus, l’avocate a bâti une équipe d’une dizaine de juristes. L’année dernière, ceux-ci ont participé à quelques grandes opérations : l’acquisition de la compagnie électrique camerounaise Sonel par le capital-investisseur Actis, l’entrée d’IFC, filiale de la Banque mondiale, au capital de l’assureur Activa ou encore la création d’une filiale d’EDF au Cameroun…

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Sur le continent, de plus en plus de cabinets tels que MAN sont désormais considérés comme de véritables références dans le domaine du droit des affaires. Selon Chambers, la bible du milieu, la plupart des pays d’Afrique subsaharienne francophone en comptent chacun entre cinq et dix.

« Certaines places internationales, comme l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya ou le Maroc, offrent un service juridique très comparable à ce que l’on peut trouver ailleurs dans le monde », estime Boris Martor, associé d’Eversheds et patron du groupe Afrique de cette société mondiale. Ailleurs, il y a aussi eu des évolutions : avant, les cabinets locaux se consacraient essentiellement au contentieux et étaient donc généralement injoignables. Mais certains d’entre eux se sont structurés, avec de véritables équipes. »

Peu à peu, le continent adopte les pratiques internationales, souvent transmises par des avocats africains qui ont pratiqué sur de grandes places étrangères.

Impliqués

Sous les effets du décollage économique de l’Afrique et de l’envolée des investissements étrangers, les marchés locaux du droit se transforment progressivement.

« Nous sommes sollicités de toutes parts et pour toutes sortes de choses, même par les Chinois », souligne Mamadou Ismaïla Konaté, avocat malien et fondateur de Jurifis Consult, un cabinet local très en vue.

Si les grands cabinets internationaux gardent la main sur les opérations stratégiques africaines, en raison notamment de la complexité de certaines de ces transactions, les cabinets locaux sont davantage impliqués. « Avant, la plupart n’étaient pas en prise directe avec les clients. Cela a changé », souligne Stéphane Brabant, associé chez Herbert Smith Freehills et spécialiste de l’Afrique depuis une trentaine d’années.

Mais le chemin à parcourir reste considérable.  « Alors que dans le monde, l’avocat est devenu un prestataire de services, en Afrique, nous conservons l’image du notable, qui travaille comme il veut », souligne Marie-Andrée Ngwe. « Délivrer rapidement une réponse exploitable est un élément crucial pour les clients », rappelle pourtant Kamal Nasrollah, associé chez Baker & McKenzie et patron du bureau de Casablanca.

>>> Droit des affaires : les avocats africains montent en puissance

Peu à peu, le continent adopte les pratiques internationales, souvent transmises par des avocats africains qui ont pratiqué sur de grandes places étrangères et sont revenus exercer dans leurs pays d’origine. « Ce sont eux qui révolutionnent le secteur et donnent une impulsion aux barreaux nationaux », insiste Stéphane Brabant. Trois de ses anciens collaborateurs ont créé des cabinets en Afrique. « Mais certains retours n’ont pas été faciles », tempère un avocat, évoquant à demi-mot les difficultés rencontrées par l’avocate Habibatou Touré lors de son installation au Sénégal, après avoir fait ses armes chez Herbert Smith Freehills à Paris.

Ces avocats qui ont marqué 2014

JA2809p068Pour la troisième année consécutive, « Jeune Afrique » dresse la liste des avocats d’affaires qui ont marqué l’actualité économique récente en Afrique francophone.

Découvrez la nouvelle édition de cette liste ici.

Standardiser

Autre phénomène qui bouleverse les acteurs locaux du droit : l’intérêt grandissant des grands cabinets mondiaux pour le continent. Depuis la crise financière de 2008, nombre d’entre eux ont projeté d’en faire un relais de croissance. Avec, à la clé, des installations directes dans certains pays, Afrique du Sud et Maroc en tête, mais pas seulement.

Le sud-africain ENSafrica (ex-Edward Nathan Sonnenbergs) rayonne jusqu’à Maurice et au Burundi. Orrick a quant à lui lancé en octobre sa première implantation sur le continent, en Côte d’Ivoire, sous le statut de conseiller juridique, s’attirant par ailleurs les foudres du barreau local.

D’autres tissent officiellement des réseaux, comme Dentons ou Eversheds, avec sa plateforme Eversheds Africa Law Institute, fondée comme la Clifford Chance Academy en 2013. « Il y en aura de plus en plus car il y a une volonté de standardiser le niveau », estime Mamadou Ismaïla Konaté. Il prédit même que « d’ici à dix ans, tous les cabinets qui comptent seront en réseau, ou même collaborateurs de grandes firmes internationales ». Quitte à voir disparaître les indépendants ? « Non, il y aura toujours de la place pour de bons acteurs locaux, notamment parce que leurs structures de prix sont plus souples », indique Kamal Nasrollah.

Sur des marchés encore petits, ces cabinets doivent toutefois grandir en se dégageant de nouvelles opportunités. Déjà, les Marocains exportent leur expertise vers le reste du continent.

>>>> Lire l’appel de Michel Brizoua-Bi en faveur de l’ouverture des frontières

Au sein de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), d’autres sociétés choisissent aussi cette voie et devraient profiter dès 2015 de la possibilité de s’établir librement dans tous les pays de la zone.

En revanche, en Afrique centrale, les meilleurs cabinets locaux sont dans l’incapacité de partager leur expérience avec leurs voisins. « Ils préfèrent recourir à un cabinet international plutôt qu’à un avocat-conseil camerounais », lâche l’un de ces derniers. Preuve que dans le domaine du droit, l’intégration reste un défi et le protectionnisme demeure très fort. Au risque de laisser le champ libre aux puissants cabinets internationaux.