Droits de l’homme

Justice pour les victimes de Yahya Jammeh

Par

Co-directeur du journal The Point, le journaliste gambien Baba Heydara a vécu pendant treize ans en exil. Depuis l’assassinat de son père le journaliste gambien Deyda Hydara, en 2004 à Banjul, il se bat pour obtenir justice.

Yahya Jammeh, lors d'un meeting de campagne avant sa défaite à la présidentielle de décembre 2017. © Jerome Delay/AP/SIPA

Baba Hydara, fils du journaliste gambien Deyda Hydara, assassiné en 2004 à Banjul, prend ici la plume pour réclamer à l’Union africaine, à la Cedeao et à la société civile africaine de mettre tout en oeuvre pour que Yahya Jammeh ne profite pas d'une « impunité à vie ».

Tribune. Le 16 décembre est pour moi une date anniversaire à la fois joyeuse et douloureuse. Le 16 décembre 1991, c’est le jour où mon père créa l’un des quotidiens les plus importants de la Gambie, The Point. Le 16 décembre 2004, c’est le jour où mon père fut assassiné, en pleine rue. Son véhicule fut bloqué par des voitures vertes et jaunes, typiques des taxis de Banjul. À bord, des Jungulars, ces violents sbires du régime du président Yahya Jammeh que mon père critiquait régulièrement, le tuèrent, froidement, de trois balles : à la tête, à la poitrine et à l’estomac.

Depuis ce jour, ma famille et moi nous battons pour obtenir justice.

Suivre l’exemple du procès Habré

Jerome Delay/AP/SIPA

Après la chute du régime en janvier 2017, nous nous sommes rassemblés avec d’autres victimes au sein d’une association. Des familles de personnes disparues, des victimes de torture ou de viols en prison, des personnes sur qui les autorités ont tiré pendant des manifestations pacifiques, ou qui ont été forcées de suivre un « traitement » médical concocté par Jammeh censé guérir du VIH.

Aujourd’hui, nous sommes déjà près d’un millier de Gambiens au sein de cette association. Nous tendons aussi la main aux victimes du régime Jammeh à l’étranger, notamment les familles de 44 migrants ghanéens massacrés dans notre pays par les hommes de l’ancien président en 2005.


>>> A LIRE – Gambie : lancement d’une campagne pour juger Yahya Jammeh


Notre lutte s’inspire de celle menée pendant plus de 20 ans par les victimes du dictateur tchadien Hissène Habré, condamné au Sénégal à la perpétuité pour crimes internationaux. En avril 2017, un groupe de ces victimes est venue à Banjul pour échanger avec nous.

Leur expérience, pleine d’espoir, nous aide à comprendre les obstacles qui vont s’élever sur notre chemin. Pour des raisons matérielles et politiques, la justice gambienne n’est pour le moment pas capable de juger Jammeh. Cela prendra du temps avant que les conditions pour un procès équitable soient réunies, mais nous sommes déterminés.

D’ailleurs, le nouveau président gambien Adama Barrow a récemment annoncé qu’il était disposé à demander l’extradition de Jammeh, si celle-ci était recommandée par la Commission Vérité Réconciliation et Réparation, établie par son gouvernement pour enquêter sur les crimes commis sous l’ère Jammeh.


>>> A LIRE – La Gambie, un an après Jammeh


Mais les défis qui nous attendent ne se trouvent pas uniquement en Gambie. C’est pourquoi nous avons créé, avec des ONG gambiennes, africaines et internationales comme Human Rights Watch, la coalition « #Jammeh2Justice ».

Nous méritons justice

DR / Famille Hydara / RSF

Après sa chute, notre ancien dictateur a en effet trouvé refuge chez Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, le président de la Guinée équatoriale. Le 17 janvier 2018, ce dernier a affirmé qu’il « analyserait » toute demande d’extradition qui lui serait adressée. Mais il n’aura pas fallu plus de dix jours au potentat pour retourner sa veste.

Cela reviendrait à cautionner l’idée qu’un président africain n’aurait jamais à rendre des comptes

Après une rencontre à Malabo avec Alpha Condé, le président de la Guinée Conakry qui avait aidé à négocier le départ de Jammeh, Obiang a indiqué qu’il refusait toute idée d’extradition et que Jammeh méritait le respect dû à un ancien chef d’État, et ce pour éviter aux anciens présidents africains d’être harcelés après avoir quitté le pouvoir. Condé a même déclaré dans Le Monde que l’affaire Habré n’avait rien à voir avec Jammeh, car ce dernier « a accepté de quitter le pouvoir […] alors qu’il aurait pu rester ».

Si une telle déclaration est réellement représentative de la position de ces deux présidents, cela reviendrait à cautionner l’idée qu’un président africain n’aurait jamais à rendre des comptes, et pourrait simplement troquer une immunité pendant son mandat pour une impunité à vie. Nous ne pouvons imaginer que MM. Obiang et Condé se permettraient ainsi de parler à la place des victimes et du peuple gambien.

D’autant que le même Alpha Condé avait déclaré le 28 janvier dernier au cours du sommet à Addis-Abeba : « Nous ne sommes plus un syndicat de chefs d’États qui se protègent les uns, les autres ». Assurément Yahya Jammeh ne peut bénéficier d’un statut particulier qui justifierait que deux chefs d’État le protègent. Ce serait une grave atteinte à notre souveraineté. Nous comptons sur l’Union africaine et la Cedeao, et sur la société civile africaine, pour faire accepter l’idée que nous méritons justice.

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