Immigration

Tunisie : des réfugiés libyens très à l’aise dans leurs babouches

Couple d'exilés libyens dan un hôtel de luxe de Djerba, en 2011. © Ons Abid

Fuyant les convulsions qui agitent leur pays, 1,2 million de Libyens se seraient installés chez leur voisin tunisien. Où ils mènent grand train.

En 2011, 430 000 Libyens s’étaient réfugiés en Tunisie pour fuir les combats qui faisaient rage dans leur pays. À la chute de Tripoli, le 22 août 2011, les Tunisiens ont cru que leurs hôtes rentreraient rapidement chez eux. Las, avec la détérioration de la situation dans l’ex-Jamahiriya, leur nombre a doublé. Ils seraient aujourd’hui, selon le porte-parole du ministère du Commerce, quelque 1,2 million.

Pour ces réfugiés d’un type particulier, puisqu’ils ne revendiquent aucun statut, la Tunisie est une providence, l’unique terre d’accueil qui ne leur réclame pas de visa, contrairement à l’Égypte ou à l’Algérie. Si, en 2011, les Libyens avaient choisi de poser leurs valises à Djerba, ils ont préféré par la suite s’éloigner du Sud pour se replier sur les centres urbains. Si bien qu’à Tunis un quartier comme Ennasr est désormais surnommé Little Tripoli. Les plus nantis, eux, ont opté pour les villas cossues de Hammamet. "Durant la basse saison touristique, ils nous ont permis de maintenir le marché de la location et certains sont même tentés par l’achat de biens", assure un agent immobilier du cap Bon (Nord-Est).

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Les autorités tunisisennes ont mis le holà

En avril dernier, Imed el-Kouni, secrétaire général de l’Association du rassemblement pour la Libye, a annoncé vouloir faciliter le rapatriement des réfugiés, mais ces derniers ne s’en sont pas laissé conter. "C’est nos avoirs qui les intéressent. Arrivés là-bas, nous serons incarcérés sous un prétexte quelconque", redoute Hamid, riche homme d’affaires. "Pour le moment, nous ne manquons de rien. Nous menons même la belle vie dans un pays que nous avons toujours aimé. Et puis nous projetons, mon père et moi, de lancer une entreprise de lubrifiants dans le gouvernorat de Monastir", se félicite Béchir Fezzani, dont la famille a été prise sous le feu croisé des anti- et des pro-Kadhafi, à Benghazi.

Contrairement à ce qu’affirmait un reportage de la chaîne libyenne Al Madina diffusé en novembre 2013, les exilés n’en sont pas réduits à la mendicité. Seraient-ils en difficulté qu’ils n’approcheraient pour rien au monde leurs services consulaires par crainte d’être fichés ou d’être l’objet de rétorsions. "Avec l’insécurité et l’instabilité chez nous, nous nous sentons menacés, même en Tunisie. Nul n’est à l’abri d’un règlement de comptes. Mieux vaut, en ce moment, faire profil bas, quitte à ne pas fréquenter les lieux prisés par nos compatriotes et même à feindre de ne pas les reconnaître", confie Obeïd, un ancien commerçant qui en sait long sur la contrebande entre les deux pays. Dans les faits, ces craintes n’ont jamais été confirmées. Aucun Libyen n’a été l’objet d’agression, mais on constate que leur présence est moins voyante.

C’est comme si la Tunisie avait vécu une explosion démographique de 10 %, assure-t-on du côté du ministère du Commerce.

Un changement de comportement dû aux autorités tunisiennes, qui ont mis le holà, particulièrement en matière de moeurs, en exigeant des propriétaires de locaux loués à des étrangers d’en faire la déclaration à la police. La défenestration, en 2013, de deux jeunes Tunisiennes à Ennasr lors de soirées arrosées avait mis à cran une population excédée par la présence tapageuse des Libyens. "Parler d’une présence massive est un euphémisme. C’est comme si la Tunisie avait vécu une explosion démographique de 10 %, ce qui représente un coût et perturbe l’équilibre du marché local", assure-t-on du côté du ministère du Commerce. Mais pour le secteur privé, les Libyens sont une véritable machine à cash puisqu’ils règlent toutes leurs transactions en liquide et sans trop marchander, au point qu’on estime leurs dépenses globales moyennes annuelles à 1 milliard d’euros.

Les prix augmentent, les loyes sont inaccessibles

Cette situation n’est pas sans incidence sur le train de vie de la population. "Les prix augmentent, les loyers sont inaccessibles, les Libyens installent leur famille dans des appartements meublés à 100 euros la nuit, dépensent sans compter en nourriture, font du shopping, et certains hommes sont particulièrement pénibles, notamment avec les femmes. Mais les commerces de proximité travaillent à plein régime et les familles chassent leur ennui en se promenant dans les hypermarchés ; elles ont l’impression d’être à Disneyland", s’amuse un riverain d’El Manar, autre quartier résidentiel de Tunis. "Avant, ils venaient ici pour se faire soigner, maintenant ils s’installent et ne comptent pas rentrer chez eux de sitôt", confirme un pharmacien, qui s’inquiète de la déscolarisation des jeunes, lesquels ne sont acceptés que par certains établissements privés, arrivés aujourd’hui à saturation.

Dans un semi-exil, puisque certains retournent régulièrement à Misrata, Tripoli ou Benghazi pour revoir leur famille, ou se renflouer, les réfugiés libyens ne se mélangent guère à la population locale. "À part quelques conversations dans les cafés, rares sont les Tunisiens qui ont des contacts avec leurs hôtes. Ils vivent en vase clos et cela rend difficile les échanges. On en sait plus sur ce qui se passe en Libye par la télévision", observe Ramzi, propriétaire d’un salon de thé à Ennasr.

La manne de la santé

Avec des échanges commerciaux s’élevant à 700 millions d’euros, la Libye était en 2010 le cinquième partenaire de la Tunisie, et le premier à l’échelle maghrébine, le commerce bilatéral contribuant pour plus de 50 % aux échanges à l’échelle régionale. Mais c’est au niveau du secteur de la santé qu’elle est un client incontournable. En 2010, 100 000 patients libyens ont dépensé en moyenne près de 1 500 euros pour se faire soigner en Tunisie. Quant aux 20 000 blessés qui y ont été pris en charge, ils ont permis à 70 cliniques et hôpitaux d’engranger près de 9 millions d’euros, réglés par le gouvernement de transition de Tripoli. Le phénomène est tellement important que les établissements de soins tunisiens pourront, à partir de juin 2014, facturer leurs clients en devises. Une mesure destinée à endiguer le change au noir qui ne profite pas à l’État. Mais cela n’empêchera pas les praticiens de réclamer des honoraires plus importants aux patients libyens.

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