Racisme

Le symptôme « y’a bon Banania »

Par

Dr Aïcha Yatabary est médecin, spécialiste en santé publique, aide humanitaire et coopération internationale, écrivain et présidente du mouvement Femmes santé solidarité internationale.

Léopold Sédar Senghor. © Roger Pic/CC/ WikimediaCommons

Après la polémique suscitée par la publicité de la chaîne populaire de vêtements H&M, où un petit garçon noir portait un produit de la marque arborant l’inscription, en gros caractères : « Coolest monkey of the jungle » (Le singe le plus cool de la jungle), une autre polémique a soulevé un tollé général à peine quelques jours plus tard.

TRIBUNE. En effet, l’émotion et l’indignation ont atteint leur comble au sein de la communauté noire et dans le monde en général, quand Haïti, le Salvador, et les pays africains, étaient traités de « pays de merde ».

Ces polémiques ont réveillé en nous bien de souvenirs douloureux et d’émotions contenues, d’où la prise de parole qui n’en finit pas depuis qu’elles ont fait la une de l’actualité. Parce que ce n’est pas la première fois que le peuple noir tout entier, à travers une publicité, est tourné en ridicule. Parce que ce n’est pas la première fois – et certainement pas la dernière – que la dignité du continent africain est ainsi foulée au pied. Vous souvenez-vous des propos du petit-fils du créateur de la marque de parfum française Guerlain, qui avait laissé entendre, il n’y a pas si longtemps, en plein journal télévisé sur France 2, que « les nègres » étaient des paresseux ? Vous souvenez-vous de cette publicité de l’obscure période coloniale, « y’a bon Banania », vantant les mérites d’une poudre de cacao pour enfants destinée au petit déjeuner ?

« Banania y’a bon ». Un cliché raciste qui avait fait naître un texte fort de Senghor, dans les années 40, à la hauteur de la blessure profonde qu’avait ressentie l’homme de lettres devant l’image de ce bon vieux « nègre » assimilé à un grand enfant hilare. Le texte avait même servi de poème liminaire au recueil Hosties noires.

Le poète Senghor avait découvert une affiche au hasard d’une promenade parisienne et celle-ci avait soulevé un volcan de colère en lui, colère révélatrice de l’humanisme profond de Senghor. Pourquoi l’image d’un « nègre » hilare, un « tirailleur sénégalais » coiffé de sa chéchia rouge, assimilé à un enfant, au mieux, à un idiot, au pire, qui avait été utilisée sur cette affiche pour vanter le goût agréable d’une poudre de cacao et de banane, avait-elle suscité l’ire de Senghor ? Tout simplement parce qu’un être qui appartient à la race des humains ne saurait se taire quand sa dignité est foulée au pied. Le produit qui faisait l’objet de cette campagne, destiné au petit déjeuner, était commercialisé dans des boîtes jaunes, avec pour effigie ce tirailleur sénégalais. Il avait été mis sur le marché en 1912 par le journaliste Pierre Lardet, de retour d’un voyage. Suprême humiliation, ceux qui commercialisaient la marque l’accompagnaient d’une légende : ce serait, selon eux, un tirailleur sénégalais à qui ils avaient fait goûter le fameux breuvage qui se serait écrié « Y’a bon ! ». Ils n’avaient pas cherché plus loin pour donner un nom à la poudre de cacao qui a connu un succès immense à l’époque.

Mais je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France

Les « nègres » étaient alors représentés dans beaucoup de dessins, comme en témoigne la publicité de Banania, comme des individus à la laideur certifiée et à la naïveté qui amusait. Lèvres surdimensionnées, nez d’une largeur disproportionnée, en comparaison au reste du visage, sourire niais, soulignant une tare, une débilité mentale ou suggérant une étroitesse d’esprit. Une image très caricaturale qui a réveillé l’indignation des hommes de lettres noirs de l’époque.

Et Senghor d’écrire, dans les vers liminaires de son recueil Hosties noires :

« Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur ;

Mais je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France ».

Hélas, le racisme cynique domine encore les rapports entre les peuples, particulièrement les rapports entre les Noirs et les Blancs. Un racisme indolent et perfide, subtil, qui avance masqué et cagoulé. D’illustres penseurs, nos augustes devanciers, avaient dignement protesté chaque fois cela s’était avéré nécessaire, devant toute tentative d’avilissement de l’homme noir, d’où qu’elle vienne. Devant le piétinement de sa dignité. Nous devons marcher sur leurs pas.

C’est cet esprit de refus que je célèbre aujourd’hui dans cette tribune. Le refus de la spoliation de la dignité de l’homme, quel qu’il soit. Le refus de l’ignorance. Le refus de Senghor, de Kwamé N’krumah, de Sankara. Celui des indignés, signataires de la récente lettre ouverte écrite en guise de protestation, quand les pays africains étaient traités de « pays de merde », publiée par Jeune Afrique il y a à peine quelques jours. L’indignation de femmes et hommes de toutes les couleurs. Parce que c’est tous ensemble que nous devons lutter contre le racisme.

Oui, Président poète Senghor, il nous faut déchirer toutes ces publicités racistes des murs du monde. Mais avant, il faudrait que nous les effacions de l’esprit colonisé de notre peuple, s’accommodant d’un certain complexe. Ce complexe qui lui fait accepter les pires injures, pourvu que celles-ci viennent de l’homme blanc, convaincu qu’il est d’être destiné à l’infériorité. Avant de les déchirer de tous les murs de la honte, ces clichés racistes, il faudrait que nous les déchirions de l’imaginaire de ces autres peuples qui se prévalent encore d’un certain complexe de supériorité. Ils s’en prévalent parce que leurs nations, plus développées, sont supposées être à l’image, selon eux, de leur supériorité civilisationnelle.

Tu peux laisser ta main dans l’eau un mois durant. Elle sera mouillée, mais elle ne sera pas propre

Oui, je célèbre cet esprit de refus, celui du refus d’une quelconque supériorité de telle ou telle civilisation sur une autre. Si supériorité il y avait, au sujet des peuples, ce serait celle de l’intelligence du cœur sur l’aveuglement et l’obscurité de l’ignorance. Si supériorité il y avait, entre les êtres humains, ce serait celle de la grandeur de l’âme sur la petitesse des travers. Or, nous savons tous que la bêtise humaine n’a pas de couleur et que la sagesse, elle, est universelle.

En effet, « Le seul bien est la connaissance, le seul mal est l’ignorance », disait Socrate. Et mes cousins dogons d’ajouter : « Tu peux laisser ta main dans l’eau un mois durant. Elle sera mouillée, mais elle ne sera pas propre ». Juste pour dire que l’homme s’enrichit du contact des autres. Que c’est de la diversité que jaillit l’étincelle de la vie.

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