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Fifa – Mondial 2022 au Qatar : les mauvais comptes font les bons amis

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Le futur Lusail Iconic Stadium devrait accueillir le match d'ouverture et la finale.

Le futur Lusail Iconic Stadium devrait accueillir le match d'ouverture et la finale. © AFP

Des mails compromettants, des liasses de dollars, de généreux donateurs… Les conditions d’attribution du Mondial 2022 au Qatar n’avaient jamais paru très claires. Mais depuis les révélations du « Sunday Times », on nage en plein polar.

C’est une histoire à 5 millions de dollars (environ 3,7 millions d’euros) dans l’un des milieux les plus fermés au monde : la planète foot. Le comité exécutif de la Fifa (Fédération internationale de football association), ce sont 22 membres qui choisissent tous les quatre ans la nation organisatrice de l’événement sportif le plus important de la planète, la Coupe du monde de football – 25 milliards de personnes d’audience cumulée, soit cinq fois plus que les Jeux olympiques.

Pour remporter l’élection, les pays candidats sont prêts à toutes les manoeuvres. Jusqu’en 2010, le vote à bulletin secret ne faisait pas scandale. Le 2 décembre de cette même année, tout a changé. Ce jour-là, au quatrième tour du scrutin organisé à Zurich, en Suisse, le Mondial 2022 a été attribué au petit Qatar (12 000 km2), qui a battu les états-Unis par quatorze voix contre huit.

>> À lire : Fifa : Mondial 2022 au Qatar, candidature de Blatter… un congrès sous tension

« Pourquoi avoir choisi un pays sans tradition de football ? Et où la température peut monter l’été jusqu’à 45 °C ? » Aussitôt, les perdants (états-Unis, Australie, Japon et Corée du Sud) ont contre-attaqué en insinuant que le Qatar avait corrompu les grands électeurs du foot. En 2012, après les premières révélations de la presse, la commission d’éthique de la Fifa s’est réveillée. Michael Garcia, le président de sa chambre d’investigation, a ouvert une enquête. Ce magistrat américain est un coriace. Comme ancien procureur du district sud de New York, il s’est spécialisé dans la lutte contre la criminalité financière.

Retrouvez notre page spéciale sur le scandale de corruption autour du Mondial 2022 au Qatar >>

Surtout, pour ses investigations, il dispose d’un budget de plusieurs millions de dollars. Depuis deux ans, Garcia interroge plusieurs dizaines de suspects et exhume des milliers de mails. Son rapport doit être soumis à la Fifa fin juillet, juste après la Coupe du monde au Brésil. Le jour de la finale, le 13 juillet, certains spectateurs de la tribune d’honneur auront la tête ailleurs…

>> Lire aussi : Mondial 2022 au Qatar, le scandale de trop pour la Fifa ?

Les corrupteurs s’attaquent au maillon faible de la chaîne

Du côté des corrupteurs, le principal suspect est Mohamed Bin Hammam, un homme d’affaires qatari qui était très proche de l’émir de Doha. En 2012, il a été radié à vie de la Fifa à la suite d’un autre scandale de pots-de-vin. Mais en 2010, le Qatari était puissant. Il siégeait au comité exécutif de la Fifa et présidait la Confédération asiatique de football.

Du côté des éventuels corrompus, des centaines de noms circulent sur les cinq continents, mais l’Afrique semble avoir été le principal terrain de jeu du dribbleur qatari. Dans son édition très documentée du 1er juin, le journal The Sunday Times affirme être en possession de centaines de mails, relevés bancaires, fax et transcriptions de conversations téléphoniques. Et dans leur majorité, les documents présentés par nos confrères britanniques impliquent des présidents de fédérations africaines.

>> À lire aussi : Qui sont les principaux dirigeants du foot africain accusés de corruption ?

Pourquoi l’Afrique ? En décembre 2010, le continent disposait déjà de quatre voix au comité exécutif de la Fifa, celles du Camerounais Issa Hayatou – l’inamovible président de la Confédération africaine de football (CAF) -, de l’égyptien Hany Abo Rida, de l’Ivoirien Jacques Anouma et du Nigérian Amos Adamu. À tort ou à raison, les Qataris se sont-ils dit que les voix africaines étaient plus faciles à acheter que les autres ? Peut-être.

« On parle plus de corruption chez les dirigeants africains que chez les autres, et cela m’attriste, commente Pape Diouf, l’ancien président franco-sénégalais de l’Olympique de Marseille. Mais il faut bien reconnaître que le phénomène est plus répandu en Afrique qu’ailleurs et que les corrupteurs s’attaquent d’abord au maillon faible de la chaîne. »

Depuis 2009, le colonel Djibrilla Hima Hamidou, dit Pelé, préside la fédération du Niger et se désole de l’image qu’il renvoie : « Quand les gens me rencontrent, ils me disent : « Ah vous, à la CAF, vous êtes tous corrompus. » Pour moi, c’est très blessant, car j’ai du mal à démontrer que je suis un président de fédération honnête. Je ne suis pas là depuis longtemps, mais il y a des collègues à la CAF qui partagent mon état d’esprit et essaient de faire leur chemin. »

Ce qui est intéressant dans les documents du Sunday Times, c’est qu’ils démontrent – s’ils sont authentiques, bien entendu – que le Qatar a mis en place une stratégie au long cours pour s’assurer les voix de l’Afrique. Tout semble commencer en juin 2008, deux ans et demi avant le fameux vote de Zurich, lors d’un congrès de la Confédération asiatique de football en Malaisie. Vingt-cinq présidents de fédérations africaines sont invités tous frais payés dans un palace de Kuala Lumpur – ce type d’invitation se renouvellera à plusieurs reprises, parfois avec les épouses.

Que leur promet Bin Hammam ? Certainement des douceurs car, à partir de cette date, le Qatari est inondé de mails provenant, entre autres, du Bénin, du Botswana, du Burundi, des Comores, de la Côte d’Ivoire, de Djibouti, de la Gambie, de la Guinée, du Liberia, de Madagascar, du Maroc, de la Namibie, de São Tomé-et-Príncipe, de la Somalie, du Soudan, du Swaziland, du Togo et de la Zambie.

Dans la plupart de ces messages, les présidents de fédération remercient chaleureusement leur généreux donateur pour le virement de 30 000, 60 000 ou 100 000 dollars qu’il accepte de faire en faveur du football de leur pays. Le problème c’est que, pour toucher l’argent, le bénéficiaire envoie le plus souvent les coordonnées bancaires de son compte personnel… Quand un assistant de Bin Hammam demande à M. Ahmad, le président de la fédération malgache, comment il peut lui envoyer l’argent promis, Ahmad lui répond : « Par virement bancaire ou je peux le prendre à Paris avec Ahmed Diallo. » Ce Ahmed Diallo serait-il l’homme d’affaires Amadou Diallo, qui était à l’époque l’homme de confiance de Bin Hammam en Afrique francophone, et qui apparaît sur d’autres documents fournis par le journal britannique ?


© Infographie : Elena Blum pour Jeune Afrique

Trois enveloppes de 400 000 dollars chacune

Autres faveurs du sulfureux Qatari : les programmes Goal. En 2009 et 2010, Bin Hammam est à la Fifa le responsable de ces projets de développement. En décembre 2009, l’organisation accorde trois enveloppes de 400 000 dollars chacune aux fédérations du Cameroun, de la Côte d’Ivoire et du Nigeria pour la promotion de leur football national. A priori, rien de choquant. Simplement, trois des quatre grands électeurs qui voteront un an plus tard à Zurich sont précisément un Camerounais, un Ivoirien et un Nigérian…

Dans son « démenti au sujet des allégations du Sunday Times« , le Camerounais Issa Hayatou affirme aujourd’hui : « Dire que M. Bin Hammam aurait fait bénéficier la fédération camerounaise d’un projet à hauteur de 400 000 dollars, c’est afficher une cruelle méconnaissance du fonctionnement des instances à la Fifa. Le président d’une commission ne prend pas de décision unilatérale, mais de manière collective avec les membres de la commission. » Commentaire d’un ancien responsable de la Fifa : « Chacun sait qu’un président de commission peut jouer de son influence. »

En janvier 2010, les stratèges qataris – qui comptent Zinedine Zidane parmi leurs soutiens officiels – réussissent leur coup de maître sur le continent.

C’est un mois plus tard, en janvier 2010, que les stratèges qataris – qui comptent Zinedine Zidane parmi leurs soutiens officiels – réussissent leur coup de maître sur le continent. En marge d’un tournoi de la Coupe d’Afrique des nations, ils sponsorisent un congrès de la CAF à Luanda, en Angola, à hauteur de 1 million de dollars. En échange, le secrétariat général de la CAF les autorise à présenter leur candidature pour le Mondial 2022 et leur promet que les autres pays candidats en seront empêchés. Les Américains enragent et comprennent alors qu’ils ont pris du retard. Six mois plus tard, lors de la Coupe du monde en Afrique du Sud, ils mettent les bouchées doubles.

L’ancien président Bill Clinton invite tous les délégués africains à un superbe cocktail dans un grand hôtel de Johannesburg. Trop tard. Le 2 décembre, les quatre Africains du comité exécutif votent pour le Qatar. Officiellement, bien sûr, ils ne confirment pas et se réfugient derrière le vote à bulletin secret. Mais l’un des quatre avoue : « Je suis fatigué d’entendre que les Africains sont corrompus et pas les autres. En décembre 2010, quatorze personnes ont voté pour le Qatar. Pourquoi se focalise-t-on sur les quatre voix africaines et pas sur les dix autres ? »

Platini et Bin Hammam partagent un petit déjeuner

Parmi les dix autres, justement, il y avait celle du Français Michel Platini, le seul membre du comité exécutif qui a rendu public son vote de décembre 2010. Aujourd’hui, le président de l’Union des associations européennes de football (UEFA) est soupçonné, lui aussi, d’avoir été acheté par le très actif Mohamed Bin Hammam, avec qui il a partagé un petit déjeuner un mois avant le vote. Platini ne nie pas cette rencontre, mais affirme qu’elle portait sur tout autre chose : une éventuelle candidature contre le Suisse Sepp Blatter à la tête de la Fifa lors du congrès de 2011.

Le plus intéressant est peut-être ailleurs. Le 23 novembre, une semaine avant le vote, Platini a accepté une invitation à déjeuner à l’élysée en compagnie du fils de l’émir du Qatar. De la part du président de l’UEFA, ce fut sans doute une grosse maladresse. Comment croire que les trois hommes, Nicolas Sarkozy, Michel Platini et le prince Al Thani, n’ont pas parlé de la candidature du Qatar pour 2022 ?

Aujourd’hui, Platini prétend qu’il n’avait pas été prévenu de la présence du prince Al Thani. Mais Sepp Blatter jubile. À 78 ans, il est candidat l’an prochain à un cinquième mandat à la tête de la Fifa. Il sait que Platini, 58 ans, est tenté de se présenter contre lui. Et le machiavel suisse, qui n’avait pas le droit de prendre part au vote de décembre 2010, s’amuse à prendre le contre-pied du Français en clamant que le choix du Qatar a été « une erreur » et que les autorités politiques françaises et allemandes n’avaient rien à faire dans ce choix sportif.


S’ils sont authentiques, les e-mails cités attestent de virements bancaires. Ici, un échange
entre le bras droit de Bin Hammam et les présidents des fédérations gambienne et malgache.

« Dans le football, il y a une terrible loi du silence »

Bin Hammam, Hayatou et Platini… Dans leur stratégie pour gagner la bataille de 2022, on s’aperçoit aujourd’hui que les Qataris ont joué très habilement sur plusieurs registres. Avec l’Afrique d’Issa Hayatou, ils ont avancé l’argument financier ; avec l’Europe de Michel Platini, la carte politique. Pour Jérôme Champagne, candidat à la présidence de la Fifa en 2015, les deux méthodes sont aussi condamnables.

>> À lire aussi l’interview de Jérôme Champagne : « Est-il normal que l’Afrique ne compte que 4 sièges au commité éxecutif de la Fifa ? »

« En 2010, il y a eu à la fois des pressions financières – si j’en crois les documents du Sunday Times, qui me paraissent authentiques – et des pressions politiques, à l’image des visites que l’émir du Qatar a faites en France, en Allemagne, au Paraguay et à Chypre, souligne le diplomate français, qui a été directeur des relations internationales de la Fifa de 2007 à 2010. Pour ne rien arranger, dans le football, il y a une terrible loi du silence. »

La planète foot est-elle pourrie ? « L’argent pour acheter les voix dans le foot, cela fait plus de quarante ans que ça dure, souffle un ancien responsable de la Fifa. João Havelange [le prédécesseur de Sepp Blatter] a été élu grâce aux voix des Africains, qu’il a monnayées. La corruption, Sepp Blatter l’a toujours acceptée sans chercher vraiment à s’y opposer. Si le président de la Fifa est corruptible, pourquoi les membres du comité exécutif ne le seraient-ils pas ? »

Le scandale du vote de Zurich va-t-il faire perdre au Qatar sa Coupe du monde 2022 ? « Tant que rien n’est prouvé, je ne crois pas, lance l’un des quatre grands électeurs africains de 2010. Il faut des preuves de corruption. Donc je ne vois pas ce qui peut remettre en cause ce vote. » Vu son assurance, les nababs de la planète foot ont encore de beaux jours devant eux.

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