Sécurité

Apatridie : la face cachée de la guerre contre Boko Haram

Une déplacée camerounaise montre la photocopie de sa carte d'identité, ultime preuve de sa nationalité. © Sophie Douce pour Jeune Afrique

Forcées de fuir leur village face aux attaques de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun, les populations se retrouvent souvent sans papiers, détruits ou perdus en quittant leur foyer. Sans moyen de justifier leur identité, ils risquent l’apatridie. Reportage au camp de déplacés internes de Zamaï.

« Je viens de Amchidé, au Cameroun (à trois kilomètres de la frontière nigériane) mais comme je n’ai pas de papiers d’identité, mon pays ne me reconnaît pas. Je suis exclue. On nous a envoyé dans ce camp avec mes enfants, maintenant on attend. » Comme près de 100 000 personnes dans l’Extrême-Nord du Cameroun, selon les estimations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Kadija¹ risque de devenir apatride.

Sans document pour prouver sa nationalité, elle n’est reconnue par aucun État. À 45 ans, cette veuve et mère de deux enfants a dû fuir son village attaqué par Boko Haram il y a quelques années. S’échapper, tout quitter, en laissant derrière soi sa maison et ses papiers.

« Les terroristes sont entrés chez moi et ont mis le feu à ma case. Tout a brûlé, mes affaires, mes récoltes de céréales. Heureusement ce jour-là j’étais au marché avec mes enfants, nous avons réussi à nous enfuir », témoigne cette ancienne cultivatrice, assise en tailleur sur une natte devant l’abri de fortune qu’elle occupe désormais avec son garçon et sa petite fille au site de déplacés internes de Zamaï, dans le Mayo-Tsanaga.


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Nous sommes ici tout près du camp de Minawao, où sont regroupés les réfugiés nigérians. En huit ans, l’insurrection de la secte djihadiste Boko Haram a déjà fait près de 20 000 morts et 2,6 millions de déplacés dans la région du lac Tchad.

Le long parcours des « invisibles »

Sophie Douce pour Jeune Afrique

Sans identité, c’est le déni de tous les droits

« Quand je suis arrivée ici, je n’avais plus rien, il ne me restait que la photocopie de ma carte d’identité sur moi, c’est tout », poursuit Kadija, avant de sortir un petit bout de papier plié de sa poche. « Regardez », montre-t-elle en serrant contre sa poitrine la copie sauvée des flammes. « Mais il me faut ma pièce officielle pour prouver d’où je viens », explique-t-elle, dépitée.

Car en l’absence de papier d’identité ou d’acte de naissance, un long parcours juridique commence pour ces « invisibles ». « Sans ces documents ils ne peuvent rien faire, ils n’existent pas aux yeux de la loi », rappelle Linda Mandou, assistante de protection au HCR.


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« Sans identité, c’est le déni de tous les droits. Vous ne pouvez pas circuler librement, ni travailler ou vous marier. Vous risquez une arrestation et une détention arbitraire. A l’hôpital, sans preuve de votre âge, les médecins peuvent refuser de prendre le risque de vous prescrire des médicaments », ajoute Marie Akpess, spécialiste du dossier de l’apatridie au bureau du HCR de Maroua.

Kadija, qui n’a pas non plus les actes de naissance de ses enfants, craint pour leur avenir. « S’ils ne sont pas inscrits à l’état-civil ils ne peuvent pas aller à l’école, ni passer d’examens. D’autant plus qu’ils se retrouvent exposés à toute forme d’exploitation et d’abus », précise Marie Akpess.

À quelques cases de là, Aminata s’inquiète elle aussi. Ses trois enfants n’ont ni acte de naissance ni pièce d’identité. Arrivés au camp il y a quinze mois, ils ont dû fuir leur village natal Bonderi, à quelques kilomètres de la frontière nigériane, après une attaque de Boko Haram. « Ils ont tué mon mari et ils ont brûlé ma maison. J’ai pu m’échapper avec ma carte d’identité, mais mes enfants eux n’ont pas de papier », raconte cette quinquagénaire, sa petite fille et ses deux fils assis à ses côtés.

Prouver son identité : un casse-tête administratif

Sophie Douce pour Jeune Afrique

Quand les terroristes attaquent les villages, la première chose qu’ils font est de rassembler tous les papiers officiels et d’y mettre le feu

Comme Kadija et Aminata, ils sont plusieurs centaines à patienter dans ce flou juridique au site de Zamaï, créé en 2013 pour accueillir les déplacés camerounais fuyant les incursions de Boko Haram sur le territoire. Renvoyés dans des camps de transit, souvent ballotés de villages en villages, certains ont même été expulsés au Nigeria, après avoir été pris pour des réfugiés nigérians.

« Il est difficile de prouver qu’ils sont bien Camerounais. Quand ils sont arrivés ici, ils n’avaient plus rien, leurs maisons ont été détruites, leurs documents brûlés ou perdus. Vous savez, quand les terroristes attaquent les villages, la première chose qu’ils font est de rassembler tous les papiers officiels et d’y mettre le feu », rapporte Linda Mandou.

Sophie Douce pour Jeune Afrique

Nous sommes débordés face la demande. Nous n’avons plus assez de registres d’état civil

Alors pour tenter de trancher, le gouvernement, appuyé par le HCR, organise des audiences foraines dans les villages pour identifier les personnes à risque d’apatridie et établir des jugements supplétifs tenant lieu d’acte de naissance. Un travail long et fastidieux, qui se transforme souvent en casse-tête administratif.

Les commissions enquêtent auprès des chefs de village pour vérifier si un déplacé est bien né dans leur localité ou regardent même s’il a sur son bras la marque d’un vaccin infantile, obligatoire pour tous les nouveau-nés au Cameroun.

Au bureau de l’état civil de Mokolo, chef-lieu du département, le bruit sec des tampons encreurs rythme désormais le quotidien des deux fonctionnaires, chargés de délivrer les nouveaux actes de naissances.


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« Nous sommes débordés face la demande. Nous n’avons plus assez de registres d’état civil », soupire Jean Moussa en cachetant des piles de papiers à la chaîne. 480 jugements supplétifs ont été délivrés par la mairie cette année.

Bientôt Kadija espère obtenir le sien à son tour, mais depuis qu’elle a été envoyée ici à Zamaï, il y a une dizaine de mois, elle commence à perdre patience. « Je suis Camerounaise, regardez ! », martèle-t-elle en montrant la cicatrice d’une piqûre dans le creux de son avant-bras.

Des enfants « fantômes »

Sophie Douce pour Jeune Afrique

Seulement 60 % des bébés dans le monde seraient déclarés à leur naissance

Dans cette région ébranlée par le terrorisme et les déplacements de population, s’ajoute un autre problème lié aux coutumes : beaucoup de personnes n’ont tout simplement jamais été enregistrées à la naissance.

« Ici dans les villages, les accouchements se font surtout à la maison alors c’est plus compliqué. Les familles ne savent pas forcément qu’il faut aller déclarer leur enfant à l’état civil. Il n’y a pas cette tradition d’aller enregistrer le nouveau-né », explique Linda Mandou. Chargée d’établir les actes de naissance au camp de Zamaï, la jeune femme tente de sensibiliser les familles. « Il y a un vrai problème d’accès à l’information, il faut changer ces habitudes » alarme-t-elle.

Selon l’Unicef, seulement 60 % des bébés dans le monde seraient déclarés à leur naissance. Alors pour lutter contre le fléau de ces « enfants fantômes », les équipes du HCR simplifient les démarches pour les jeunes mamans. Cet après-midi-là, à la maternité du camp de Minawao, le calme a remplacé les cris de la nuit. La matinée a été agitée. Quatre bébés sont nés à l’aube. Deux sages-femmes en blouse rose préparent les déclarations de naissance du jour.

« Certaines mères accouchent à domicile, nous nous occupons d’enregistrer les nouveau-nés rapidement après, c’est indispensable pour établir l’acte d’état civil », détaille la responsable de la maternité Roseline Kampa. Pourtant, en sortant de l’hôpital, à quelques mètres de là, un poste d’enregistrement accueille une jeune femme et son enfant : elle est venue déclarer son bébé de cinq mois. « Elle ne savait pas », dit-elle. Dans ce combat pour le droit à une existence légale, il s’agira d’abord de changer les mentalités.

[1] Les prénoms ont été changés pour protéger l’identité des personnes.

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