Arts

Yinka Shonibare MBE à Apt, un carnaval de couleurs

Des oeuvres singulières rendues reconnaissables par leur mouvement et l'emploi du wax. © Nicolas Michel

Jusqu'au 20 septembre, l'artiste anglo-nigérian Yinka Shonibare MBE expose huit de ses oeuvres dans le sud de la France, à Apt, sous l'égide de la Fondation Blachère. Un événement exceptionnel.

D’abord, il y a ses Converse bleu turquoise, parfaitement associées à la couleur du mur où sont présentées les quinze robes d’enfant victoriennes en coton imprimé "dutch wax" qui composent l’oeuvre intitulée Little Rich Girls. Ce n’est qu’après l’éblouissement provoqué par cette explosion polychrome que la réalité s’impose, sans pathos : l’artiste anglo-nigérian Yinka Shonibare MBE se déplace en fauteuil roulant motorisé, la tête légèrement penchée vers la droite – comme s’il mesurait à chaque instant l’angle du monde.

Dans quelques minutes aura lieu le vernissage de sa première exposition personnelle en France, "Egg Fight", organisée par la Fondation Blachère à Apt (sud de la France), et le plasticien tient à vérifier par lui-même que tout est en ordre. Les lumières, spécialité de l’entreprise Blachère ? Pas de problème. Les cartels ? Il est possible de s’en passer, puisqu’un texte distribué à l’entrée nomme et explique avec pédagogie les huit oeuvres rassemblées ici jusqu’au 20 septembre 2014.

Au centre de l’espace se trouve Egg Fight, la pièce la plus étonnante de cette exposition, récemment acquise par la Fondation. Séparés par un mur d’oeufs, deux mannequins sans tête vêtus à la mode victorienne mais avec des habits composés de wax se tirent mutuellement dessus, au fusil. Au sol sont répandues des coquilles brisées d’où s’échappent le jaune et l’albumine… Oeuvre complexe ? Pas tant, en particulier pour le Britannique, qui connaît ses classiques. Egg Fight est une interprétation libre du conflit décrit par Jonathan Swift dans Les Voyages de Gulliver opposant les Big-Endians aux Little-Endians. C’est-à-dire ceux qui préfèrent attaquer leur oeuf à la coque par la partie la plus large et ceux qui le commencent toujours par la partie la plus fine…

"J’ai créé cette pièce pour évoquer la question des guerres qui, comme dans le cas des nations de Lilliput et de Blefescu chez Jonathan Swift, opposent les peuples pour des raisons futiles. Dans le monde, la raison fondamentale qui explique le racisme et la plupart des conflits, c’est quand vous commencez à penser "j’ai raison" et "il a tort"…", déclare Shonibare.


Autoportrait à la Wahrol. © Nicolas Michel

Des références à la culture populaire

Comme souvent, l’artiste s’est appuyé sur des références relativement explicites tirées de la culture populaire pour s’en aller bousculer allègrement les stéréotypes. Autre exemple dans l’exposition avec Revolution Kid (Calf), sculpture anthropomorphe à tête de veau représentant un enfant levant vers le ciel un pistolet doré à l’or fin. Les amateurs d’art reconnaîtront le jeune garçon debout sur une barricade du célèbre tableau de Delacroix intitulé La liberté guidant le peuple, qui devait inspirer plus tard le Gavroche de Victor Hugo. Et les adeptes de l’actualité la plus brûlante reconnaîtront à son poing l’arme du colonel Kadhafi, exécuté en octobre 2011.

Collusion, confrontation, désorientation. Shonibare ne rechigne pas à expliquer son travail. D’une voix douce, posée, il explique : "J’utilise des références que les gens connaissent déjà, comme des peintures célèbres ou des classiques, à l’instar du Lac des cygnes. Je transforme ces oeuvres familières pour emmener les visiteurs loin de la réalité, dans un monde magique, parfois légèrement absurde."

À Apt, les autoportraits de Shonibare renvoient à ceux d’Andy Warhol.

À Apt, les autoportraits de Shonibare renvoient à ceux d’Andy Warhol, The Crowning rappelle les tableaux de Jean-Honoré Fragonard tandis que le film Odile and Odette reprend un passage du chef-d’oeuvre de Tchaïkovski en créant un très poétique effet miroir entre deux danseuses – une Noire, une Blanche – en tutu et ballerines de wax.

Qu’est-ce que l’authenticité ?

L’utilisation de ce tissu estampillé africain est devenue la signature permettant de reconnaître les oeuvres de Shonibare entre toutes. Et ce depuis le milieu des années 1980. À cette époque, l’artiste en devenir est âgé d’un peu plus de 20 ans, il étudie au sein de la Byam Shaw School of Art et se concentre sur un sujet d’actualité : la perestroïka. Le professeur particulier qui le suit, un Blanc, lui demande alors : "Pourquoi travailles-tu sur la perestroïka ? Tu es africain, n’est-ce pas ? Pourquoi ne crées-tu pas quelque chose d’authentiquement africain ?"

Bousculé, Shonibare cherche à comprendre la notion d’authenticité. Né à Londres en 1962, il a vécu à Lagos (Nigeria) entre 3 ans et 18 ans et passé ses étés dans la maison de ses parents, à South London. Il se sent profondément cosmopolite, mais sa réflexion le conduit à comprendre que s’il ignore ses racines il sera "pour toujours décrit comme l’artiste noir n’ayant jamais travaillé sur le fait d’être noir" (New York Times, juin 2009). Sur le marché de Brixton, il découvre alors le plus "authentique" des tissus africains, le wax. Sauf que ce tissu s’inspire du batik javanais, est fabriqué en Hollande et exporté vers l’Afrique !

Amusé et séduit par ce mélange culturel et géographique, Shonibare va user et abuser du wax, utilisant tout l’éventail de ses couleurs et de ses motifs pour réécrire l’histoire de l’art. D’abord dans ses tableaux, puis encore plus dans ses sculptures, où les vêtements de coupe victorienne dominent. La référence politique est claire, puisque c’est sous le long règne de la reine Victoria que le Nigeria fut colonisé. Mais il y a autre chose : "Au début des années 1980, la Première ministre Margaret Thatcher ne parlait-elle pas de revenir aux valeurs victoriennes ?" s’amuse Shonibare.


Le HMS Victory de l’amiral Nelson version Shonibare a trôné pendant vingt mois sur Trafalgar Square,
au centre de Londres. Et suscité la polémique, non en ce qui concerne la qualité de l’oeuvre,
mais plutôt en raison de son coût. La ville aurait en effet dépensé 170000 livres (209000 euros)
sans s’assurer la propriété de l’oeuvre, rachetée par le National Maritime Museum de Greenwich
– notamment via une contribution publique. Facture estimée pour le contribuable : 535000 livres. © DR

Mais en se servant du caractère très décoratif du tissu afro-javano-hollandais, l’artiste vivifie et embellit l’austère garde-robe victorienne. "Je ne produis pas un art de propagande", dit celui qui cherche plutôt à brouiller les pistes identitaires. La preuve ? La plupart de ses personnages sont (proprement) décapités, un clin d’oeil cruel et ironique à la guillotine prisée des révolutionnaires français. "C’est une plaisanterie à propos de l’aristocratie, dit-il. Je veux en faire partie et je veux les tuer en même temps." Depuis que le prince Charles l’a fait "Member of the Order of the British Empire", l’artiste a d’ailleurs accolé à son nom l’acronyme MBE. "Ce n’est pas seulement une plaisanterie. Je critique le pouvoir, mais je veux le pouvoir. J’aime la reine d’Angleterre, j’aime la famille royale, je suis un royaliste. Et en même temps, je n’aime rien de tout ça."

Troublant, coloré, cruel et bourré d’humour

Acheté par le collectionner Charles Saatchi à l’époque glorieuse des Young British Artists (Damien Hirst, Jeff Koons…), exposé par le Musée national d’art africain de Washington, sélectionné pour le Turner Prize en 2009, Yinka Shonibare MBE est aujourd’hui un artiste dont les oeuvres peuvent valoir plusieurs dizaines de milliers d’euros. Pour pouvoir l’accueillir à Apt, la Fondation Blachère a elle-même dû renforcer ses systèmes de sécurité…

Troublant, coloré, cruel et bourré d’humour, son travail se joue de toutes les frontières, créant une forte sensation de déséquilibre que le mouvement même de ses oeuvres renforce. Défiant les lois de la statuaire classique, Revolution Kid, Copenhagen Girl With a Hole In Her Head et nombre de ses sculptures sont figés dans leur mouvement – comme si quelqu’un avait appuyé sur le bouton "pause" de la télécommande. "J’aime le mouvement, je ne sais pas expliquer pourquoi", déclare Shonibare. Pour lui, le mouvement s’est arrêté brusquement à l’âge de 18 ans, quand, alors qu’il était déjà étudiant en art, une myélite transverse l’a privé de l’usage de ses jambes.

"Ce virus dans ma colonne vertébrale m’a paralysé, mais l’art m’a donné beaucoup d’espoir et d’inspiration." Et c’est sans doute ce qui domine dans la plupart de ses créations : un enthousiasme créatif, une résilience dynamique, une joie lucide. L’adjectif qui convient le mieux est peut-être celui-ci : carnavalesque. "Le carnaval, c’est un moment de bouleversement de la hiérarchie du pouvoir, dit-il. Un moment où l’impossible devient possible, où une servante peut devenir reine. Pour moi, l’art peut avoir le même effet que le carnaval."

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