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Cet article est issu du dossier «Photographie : « Afrotopia » prend ses quartiers à Bamako»

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Société

Photographie : Abdessamad El Montassir ressuscite les histoires d’un territoire

Photographie de l'artiste marocain Abdessamad El Montassir, dans l'exposition Al Amakine, une cartographie des vies invisibles, à la Villa Soudan, à Bamako. © Abdessamad El Montassir / Al Amakine

Présentées à la villa Soudan (Bamako), les photographies de l'artiste marocain Abdessamad El Montassir exhume des récits oubliés, dans le sud du pays. Une superbe exposition du programme "OFF" de la 11e Biennale de la photographie africaine.

Abdessamad El Montassir est un artiste qui fera date : il a inventé la téléportation dans le temps et l’espace. Pour ceux qui n’y croiraient pas, un détour s’impose par la Villa Soudan, sur les rives du Niger, à Bamako. Une fois sur place, il faut simplement pousser une porte, entrer et fermer derrière soi pour que la magie opère.

Une magie poétique et politique d’une rare subtilité qui a la faculté de propulser celui qui s’y plonge dans les régions de Boujdour, Laâyoune, Tarfaya, Guelmim, Es-Semera, Tan-Tan, dans le Sahara occidental… Maintenant et jadis.

Caillasse et buissons épineux

L’exposition qui fait partie du programme « off » des 11e Rencontres de Bamako, s’intitule Al Amakine, une cartographie des vies invisibles. Suspendues dans le noir, des images en caissons lumineux invitent à une lente promenade dans la lumière brûlante du désert. D’ergs en regs, d’oasis en immenses étendues poussiéreuses, les pieds cognent contre la caillasse, les yeux cherchent à s’accrocher à quelque élément du paysage, à des restes de buissons épineux capables de survivre aux pires conditions climatiques.

Les images du désert voisinent avec celles de plantes arrachées, posées sur une feuille blanche, herbier ni vivant ni mort soumis à l’auscultation interrogative de chacun. Et puis, peu à peu, alors que l’on s’habitue à la lumière aveuglante, d’autres sens s’éveillent, et en particulier l’ouïe. Des voix récitent des poèmes en hassani, des poèmes relatifs aux lieux arpentés et aux hommes qui y vivent, ou y ont vécu, même s’ils n’apparaissent pas sur les images.

Je chante les mémoires contre la Mémoire. Je chante les Traces-mémoires contre le Monument

« Transmis oralement dans un langage poétique par les populations locales, les récits qui relatent les événements politiques, culturels et sociaux inhérents au Sahara au Sud du Maroc, disparaissent des discours officiels faute d’avoir été retranscrits sous forme de documents, écrivent les commissaires de l’exposition Gabrielle Camuset et Alice Orefice. Ces savoirs immatériels, ces Traces-Mémoires telles que pourrait les définir Chamoiseau, rendus invisibles ou volontairement niés par l’Histoire, constituent pourtant une matière historiographique essentielle de cet espace géographique apparaissant comme vide aux yeux des autres. »

Abdessamad El Montassir / Al Amakine

La référence à l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau est tirée du texte Guyane, traces-mémoires du Bagne, où il écrit notamment : « Je chante les mémoires contre la Mémoire. Je chante les Traces-mémoires contre le Monument. […] Qu’est-ce qu’une Trace-mémoires ? C’est un espace oublié par l’Histoire et par la Mémoire-une car elle témoigne des histoires dominées, des mémoires écrasées et tend à les préserver. »

Poésies fugitives et vies invisibles

Né en 1989 à Boujdour, au Sud du Maroc, Abdessamad El Montassir explore les interstices oubliés – ou tus – de l’Histoire, exhume la mémoire orale, ressuscite les fantômes qui continuent de hanter les lieux où ils vécurent et résistèrent. « Je travaille dans un premier temps sur une récolte des micro-histoires et poésies fugitives inhérentes au Sahara, explique-t-il. Puis je recherche des indices à l’intérieur même de ces récits, qui vont me permettre d’accéder aux lieux. Cela peut être des repères connus, un fleuve, un village, mais également des traces de voisinages avec d’autres lieux. Cette étape prend forme en collaboration avec une personne qui connaît parfaitement cet espace géographique. L’enjeu est de dessiner ce que Françoise Vergès nomme une ‘cartographie des vies invisibles’ : une mise en lumière des espaces qui échappent à l’Histoire officielle et de ceux qui se constituent pour y résister. » Ce n’est qu’au bout de ce processus qu’il prend les lieux en photos, « dessinant des verticalités dans l’horizontalité de l’Histoire ».

Lucioles et achayef

L’idée de cette démarche est née de la lecture d’un livre de l’historien d’art et philosophe français Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, où les images-lucioles représentent l’imperceptible du monde contemporain. « Si le sujet de son texte se situe dans un autre espace et une autre temporalité, il a tout de suite fait écho chez moi aux « achayef », ces empilements de cailloux et de signes imperceptibles qui permettent au Sahraouis de se déplacer dans le territoire », soutient l’artiste.

Stress et traumatismes

Mais là ou l’oeil se promène, il n’y a pas que des cailloux. Il y a aussi ces plantes endémiques (c’est-à-dire propres à un territoire bien délimité) que l’artiste nous présente déracinées sur fond blanc et qui prennent une puissante dimension métaphorique. « Oui, elles sont arrachées, mais elles gardent leurs racines, dit-il avec un sourire. Conditionnées pour rester dans ce territoire précis, elles sont les témoins muets des événements qui y prennent place. En tant qu’organismes vivants ayant développé différents facteurs de résistance vis-à-vis de stress et traumatismes vécus, la charge symbolique dont elles sont porteuses me paraît pertinente. »

L’artiste évoque tous ces territoires où l’histoire officielle écrase celle des hommes, tous ces territoires où la parole est confisquée

Peut-être n’y a-t-il personne dans les lieux (« Al Amakine », en arabe) qu’Abdessamad El Montassir photographie, mais ses images et les poèmes qu’il a recueillis composent « un atlas singulier tracé par les trajectoires de femmes et d’hommes anonymes ». Au fond, l’artiste diplômé de l’Institut national des beaux arts de Tétouan et de l’Ecole normale supérieure de Meknès ne parle pas seulement d’un territoire de 266 000 kilomètres carrés, il évoque tous ces territoires où l’histoire officielle écrase celle des hommes, tous ces territoires où la parole est confisquée. Et il y en a encore beaucoup.

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