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Le pire est avenir

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Lauren Beukes est consciente que la technologie peut se retourner contre nous.

Lauren Beukes est consciente que la technologie peut se retourner contre nous. © Ben A. Pruchnie / AFP

Alors que Broken Monsters sort en anglais début juillet, Moxyland (2008) vient enfin d’être traduit. Entre-temps, la réalité a rattrapé la fiction, confirmant les talents d’anticipation de Lauren Beukes.

Découvrir les livres de Lauren Beukes au fil de leur parution en français, c’est un peu se retrouver dans la peau de Harper Curtis, le tueur en série des Lumineuses, capable de voyager dans le temps pour commettre ses crimes en toute impunité. Ce thriller fantastique situé à Chicago, troisième opus de l’auteure sud-africaine, a été publié l’an dernier dans une vingtaine de langues et s’est placé dans le top 5 des ventes au Royaume-Uni. L’Américain Stephen King, roi du suspense, l’a rangé parmi les dix meilleurs livres de 2013, et l’acteur Leonardo DiCaprio en a acquis les droits d’adaptation télévisée.

En France, Lauren Beukes, 38 ans, a été traduite une première fois en 2011 avec Zoo City, son deuxième ouvrage. Récompensé par le prix Arthur-C.-Clarke du meilleur roman de science-fiction – une première pour un Africain -, ce livre imaginant, à Johannesburg, une "animalée" condamnée à vivre en symbiose avec un paresseux est pourtant passé relativement inaperçu dans le monde francophone. Les éditions Presses de la Cité veulent rattraper ce retard : après Les Lumineuses et une réédition de Zoo City en 2013, elles viennent enfin de traduire le tout premier livre de Lauren Beukes, Moxyland, publié en 2008 en Afrique du Sud et dont André Brink lui-même dit qu’il "a tout d’un roman culte".

L’histoire se passe en 2018 au Cap – où réside l’auteure. La nation Arc-en-Ciel est alors le royaume des multinationales qui, aidées par "gouvernement inc.", régentent la vie des citoyens via leur téléphone portable. L’appareil sert à tout : payer ses achats, accéder à son logement, utiliser les transports en commun (réservés, bien sûr, aux employés des grandes compagnies)… Mais surtout, c’est un formidable outil de contrôle de la population : les forces de l’ordre peuvent envoyer des décharges électriques via votre "ID SIM" (comprendre : carte SIM d’identité) ou, pis encore, vous déconnecter. "Alors vous êtes hors jeu. Pas de téléphone. Pas de service. Pas de vie", écrit la romancière.

Cette traduction tardive de Moxyland est d’autant plus troublante qu’en l’espace de six ans, la réalité a bien souvent rattrapé la fiction, confirmant les talents d’anticipation de l’écrivaine. Un exemple ? "Lors des récentes protestations en Ukraine [quand le président prorusse Viktor Ianoukovitch était encore au pouvoir], les manifestants ont reçu un SMS les avertissant que leur rassemblement était illégal et qu’ils devaient se disperser, relève Lauren Beukes. Cela rappelle de façon inquiétante une scène de Moxyland." Sauf que dans le livre, les contrevenants sont ensuite aspergés d’une pluie chimique les obligeant à se rendre dans un centre de décontamination pour échapper à une mort certaine.

Optimiste mais pragmatique

Vous l’aurez compris : l’avenir tel que le conçoit cette blonde souriante, mère d’une fille de 5 ans, n’a rien de rassurant. "Je suis optimiste mais aussi pragmatique, nuance-t-elle. Je ne peux pas ignorer à quel point la technologie peut être utilisée contre nous, je ne peux pas fermer les yeux sur tout ce que nous sommes prêts à sacrifier par commodité."

Et cette accro au web, forte de 19 900 abonnés sur Twitter (par comparaison, Deon Meyer, le maître du polar sud-africain, en compte moitié moins), de plaider coupable : coupable d’accepter les conditions d’utilisation de Facebook, coupable de publier des informations personnelles sur les réseaux sociaux, coupable de laisser Google exploiter ses recherches sur internet…

La ségrégation économique à l’oeuvre dans Moxyland rappelle bien entendu celle, raciale, qu’a longtemps connue l’Afrique du Sud. "C’est un phénomène mondial", estime l’ancienne journaliste, qui a également travaillé comme scénariste pour une série télévisée sur l’archevêque et militant antiapartheid Desmond Tutu. "Les divisions sont devenues beaucoup plus fortes entre riches et pauvres qu’entre Noirs et Blancs – même si la question raciale reste très présente dans mes romans. Et ce qui complique les choses, c’est qu’il n’y a plus de grand méchant évident contre lequel se battre, comme c’était le cas avec le régime de l’apartheid."

Pour cette éclectique (elle publie des romans graphiques, a réalisé un film sur le concours de beauté Miss Gay Western Cape, a collaboré à l’émission satirique Z News au côté du caricaturiste Zapiro…), la lutte passe donc par un réveil des consciences ; et les héros de son livre s’improvisent saboteurs culturels en projetant animations, films amateurs et documentaires sur les panneaux publicitaires omniprésents dans la ville. Afin que, de consommateurs passifs, les habitants deviennent spectateurs critiques. Comme les lecteurs de Lauren Beukes ?

Parlez-vous Moxyland ?

"L’Afrique du Sud est un endroit fou, il y a un mélange de croyances traditionnelles et de technologies très sophistiquées qui fait de ce pays un terreau idéal pour la science-fiction", dit Lauren Beukes. Dans Moxyland, cela se traduit par une profusion de néologismes désignant autant d’inventions toutes plus probables les unes que les autres. Une "pivopiaule" est un appartement qui tourne sur lui-même pour une exposition optimale au soleil, tandis que les parois d’un "souterr" seront équipées, en guise de fenêtre, d’un "murAmur" affichant un paysage animé ; un "camélémanteau" est un vêtement qui retransmet sur son "smartissu" toutes sortes de vidéos ; et les centrales "marégulatrices" permettent aux "aquatrains" de circuler à n’importe quelle heure. Enfin, quand des rebelles armés de machettes s’en prennent aux "Aitos", ces bestioles mi-chien mi-robot disparaissent sous une "rwandade" de coups – preuve que la science-fiction sait aussi se souvenir.

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