Politique

Sénégal : Touba hors la loi ?

Touba est considérée comme la propriété privée du khalife général.

Touba est considérée comme la propriété privée du khalife général. © HENRI TABARANT / AFP

Ambiance de vendetta et relents d'impunité dans la ville sainte des mourides du Sénégal, Touba, après le saccage des biens du vice-président de l'Assemblée nationale.

Ses deux maisons, sa boulangerie et l’un de ses véhicules ont été incendiés par une foule en colère, le 20 juin, et pourtant c’est lui qui a présenté ses excuses. Pris pour cible par une horde de talibés furieux qui lui reprochaient d’avoir outragé un dignitaire religieux mouride lors d’une conversation privée enregistrée à son insu, le député Moustapha Cissé Lô, vice-­président de l’Assemblée nationale et mouride lui-même, a vu ses biens partir en fumée dans la ville sainte de Touba.

Deux jours plus tard, tout en contestant l’authenticité de l’enregistrement litigieux, l’intéressé se fendait d’excuses publiques : "Je demande pardon pour les propos venant de politiciens comme moi et qui me sont attribués pour me mettre en mal avec la famille de Serigne Touba."

Il faut dire qu’au lendemain de cette vendetta (dont la vidéo circule sur le web) personne, au sommet de l’État, ne s’était ému du sort réservé à ce turbulent député de l’Alliance pour la République (APR, parti présidentiel) coutumier des déclarations tonitruantes – ce qui lui vaut le surnom d’El Pistolero. Une délégation ministérielle conduite par le ministre de l’Intérieur s’est bien rendue à Touba pour remettre au khalife général des mourides un message du chef de l’État, mais rien n’a filtré de leur entretien.

La nonréaction officielle risque d’amplifier le sentiment que l’État sénégalais baisse le regard face à Touba la toute-puissante.

"Il n’y a pas eu de réaction officielle", confirme Souleymane Jules Diop, conseiller à la présidence, tout en relevant que, "si la colère des talibés est compréhensible, leur réaction est inadmissible". Selon lui, les faits relèveraient néanmoins d’"une affaire privée, dans un cadre privé".

Une interprétation qui risque d’amplifier le sentiment que l’État sénégalais baisse le regard face à Touba la toute-puissante. Que penser, en effet, de la remise en liberté le 22 juin, après une brève garde à vue, de dix-neuf personnes présumées impliquées dans les violences ? "Cette libération est le fait des enquêteurs", estime Souleymane Jules Diop, qui y voit une possible "volonté d’apaisement". À l’inverse, l’Union des magistrats sénégalais, qui y voit "un traitement inéquitable", a dénoncé dans un communiqué une "immixtion inacceptable de l’exécutif dans le fonctionnement de la justice".

Une liste composée exclusivement d’hommes

Touba hors la loi ? Considérée comme la "propriété privée" du khalife général, la ville bénéficie de facto d’un statut dérogatoire. Il y a peu, au mépris de la loi sur la parité, une liste composée exclusivement d’hommes y était déposée en vue des élections locales du 29 juin, sans pour autant risquer l’invalidation. "Ces manquements graves aux principes de l’État de droit posent un sérieux problème d’impunité et dénotent un manque de constance et d’autorité de l’État, estime Aboubacry Mbodji, le secrétaire général de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho). Les mourides inspirent une peur bleue au pouvoir politique."

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