Politique

Argentine : Cristina et les vautours

Buenos Aires, 10 avril. Manifestation sur l'autoroute pour protester contre l'infliation.

Buenos Aires, 10 avril. Manifestation sur l'autoroute pour protester contre l'infliation. © Daniel Garcia/AFP

Son pays a été condamné par la Cour suprême des États-Unis à verser plus de 1 milliard de dollars à deux fonds spéculatifs. Et d’autres créanciers risquent de s’engouffrer dans la brèche !

Le 16 juin, la Cour suprême des États-Unis condamne l’Argentine à verser avant le 30 juin 1,33 milliard de dollars (977 millions d’euros) à deux fonds spéculatifs, NML Capital et Aurelius Capital. On s’attend au pire – le défaut de paiement -, la présidente Cristina Kirchner s’étant toujours montrée farouchement hostile à verser le moindre centime. Cinq jours plus tard, surprise : le gouvernement argentin se déclare disposé à dialoguer avec ses créanciers. À une seule condition : que Thomas Griesa, le juge américain, lui accorde un délai de paiement supplémentaire.

Si le processus va à son terme, ce serait une première pour un pays engagé depuis douze ans dans un bras de fer judiciaire avec plusieurs hedge funds. Depuis la faillite de 2001, l’Argentine rembourse peu à peu une dette d’un montant vertigineux : 100 milliards de dollars. Quatre-vingt-treize pour cent de ses créances sont détenues par des privés, qui, en 2005 puis en 2010, lui ont consenti une remise d’environ 70 %.

Les détenteurs des autres créances sont des fonds spéculatifs dits "vautours", qui refusent toute restructuration. Après avoir racheté les créances à bas prix, ils exigent leur remboursement à leur valeur nominale, dans l’espoir de réaliser au passage une fabuleuse plus-value. Avec le soutien d’une armée de lobbyistes, ils obtiennent gain de cause devant les tribunaux, verdicts confirmés en 2013 par une cour d’appel de New York, puis, on l’a vu, par la Cour suprême.

Kirchner marche sur un fil

NML Capital, dont le siège est dans les îles Caïmans – un paradis fiscal, bien sûr -, est une filiale de la société new-yorkaise Elliott Capital Management. En octobre 2012, il avait déjà tenté de forcer la main des autorités argentines en faisant saisir par un juge commercial ghanéen une frégate militaire, la Libertad, mouillée dans le port de Tema, non loin d’Accra. Il leur réclamait plus de 370 millions de dollars. Estimant que l’affaire mettait en cause sa politique de désendettement et de réaffirmation progressive de sa souveraineté, l’Argentine avait alors saisi le Tribunal international du droit de la mer, à Hambourg (Allemagne). Deux mois plus tard, ce dernier avait ordonné la libération du navire.

Kirchner le sait : elle marche sur un fil. Car la somme en jeu est en réalité largement supérieure à 1,3 milliard de dollars. Encouragés par la décision de la Cour suprême, certains créanciers qui avaient accepté de renégocier la dette argentine pourraient en effet reconsidérer leur position. Au total, ce sont 15 milliards de dollars supplémentaires que l’Argentine pourrait être condamnée à payer.

Faute de réserves de devises suffisantes, elle n’aurait alors d’autre choix que d’emprunter sur les marchés financiers, ce qu’elle s’abstenait judicieusement de faire depuis 2001. Lesdits marchés lui feront d’autant moins volontiers de cadeaux que, anticipant la catastrophe, l’agence de notation Standard & Poor’s a, le 17 juin, dégradé la note souveraine du pays, dont l’économie est désormais affublée d’une "perspective négative".

"Si le jugement s’appliquait, cela conduirait l’Argentine au défaut de paiement", a fait savoir Axel Kicillof, le ministre de l’Économie. Un vrai cauchemar. Pourtant, quelques jours auparavant, le journal La Nación annonçait triomphalement que les investisseurs internationaux se tournaient à nouveau vers la troisième économie d’Amérique latine. Justifié ou non, l’optimisme était de rigueur. Il a suffi d’une semaine pour que tout s’effondre.

"La situation fiscale du pays était délicate avant cette décision de justice, mais elle l’est plus encore à présent, décrypte l’économiste Martín Simonetta. Au cours des dernières années, les réserves de la Banque centrale ont fondu comme neige au soleil – de 52,7 milliards à 28,5 milliards de dollars -, conséquence de l’augmentation des dépenses publiques." Comment donc ne pas craindre une nouvelle faillite ?

Retour en arrière. En 1999, l’économie argentine est au plus mal. Huit ans auparavant, le gouvernement a indexé le cours de sa monnaie, le peso, sur le dollar afin de contenir l’inflation. Mais la brusque dévaluation du réal brésilien et l’envolée du dollar ont provoqué un tassement des exportations, les produits argentins étant désormais moins compétitifs. Le pays entre en récession. En quelques mois, le taux de chômage augmente de trois points.

Deux ans plus tard, le service de la dette – 90 % de celle-ci sont libellés en devises étrangères, principalement en dollars – représente un cinquième des dépenses de l’État. Entre 1998 et 2001, pas moins de sept plans d’austérité se succèdent, à la demande insistante du Fonds monétaire international. Coupes drastiques dans les aides sociales, baisse des salaires, rien n’y fait : la situation empire. Les ménages réduisent leur consommation, et la croissance stagne.

Le 1er décembre 2001, les Argentins prennent d’assaut les banques pour retirer leur argent : 8 milliards de dollars en quelques jours. Le gouvernement est contraint de limiter le montant des retraits à 250 dollars par personne et par semaine. Les 9 et 10 décembre, la situation dégénère. À Buenos Aires, émeutes et pillages font trente-neuf morts. En quelques jours, le pays change quatre fois de président. Le 6 janvier 2002, Eduardo Duhalde met fin à la parité peso-dollar et instaure un double taux de change, l’un officiel (1,4 peso pour 1 dollar) et l’autre libre. Mais la crise perdure. Quelques mois plus tard, Néstor Kirchner, élu le 27 avril 2003, amorce une renégociation de la dette qui se concrétisera en 2005, puis en 2010. C’est l’embellie. À la fin de l’année, le taux de croissance atteint 8,9 %. Il sera de 9 % l’année suivante.

Augmentation du déficit public

"La période pendant laquelle Néstor a été président a été marquée par une forte relance de l’économie et une inflation peu élevée, explique Martín Simonetta. Après sa disparition, la politique du parti au pouvoir a entraîné une augmentation du déficit public, une envolée de l’inflation – aujourd’hui proche de 35 % – et une baisse de l’activité."

Lors de l’élection présidentielle de l’an prochain, les Argentins choisiront-ils le changement ? "Pour Cristina Kirchner, le plus important est de réussir à passer le relais à son dauphin dans une situation économique pas trop perturbée", explique Carlos Malamud, spécialiste de l’Amérique latine à l’Institut Real Elcano, à Madrid. Simonetta est pour sa part plus catégorique : "Nous sommes en train de vivre la fin de l’ère Kirchner."

Comment leur rogner les ailes ?

"L’Argentine veut continuer à payer ses dettes, mais ils l’en empêchent !" Les autorités de ce pays ont acheté de pleines pages de publicité dans divers journaux européens et américains pour dénoncer les fonds "vautours". Cristina Kirchner, on le sait, aime les coups d’éclat, mais sera-ce suffisant ? L’impasse juridico-financière dans laquelle se trouve l’Argentine inquiète à l’étranger. Après la décision de la Cour suprême des États-Unis, le 16 juin, la France, le Brésil, le Mexique et même le Fonds monétaire international (FMI) sont intervenus pour tenter d’amadouer les juges américains.

Il est en effet à craindre que les créanciers d’un pays asphyxié financièrement soient tentés de refuser tout compromis dans l’espoir d’obtenir le remboursement intégral de leurs créances, augmentées des intérêts. L’exemple de la Grèce est encore dans toutes les mémoires. Au printemps 2012, ce pays a obtenu un effacement de dette de plus de 100 milliards d’euros, le plus important de l’Histoire. Selon les spécialistes, l’épisode argentin met une nouvelle fois en lumière la nécessité pour la communauté internationale de se doter d’un mécanisme de régulation moins dépendant des aléas judiciaires. Une proposition en ce sens avait été faite en 2003 par le FMI, mais avait été rejetée sous la pression des États-Unis et des grands pays émergents.

 

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