Politique

Pourquoi le Mali s’est fait épingler par le FMI pour des fournitures militaires

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Les bataillons à Koulikoro avaient besoin d'être équipés.

Les bataillons à Koulikoro avaient besoin d'être équipés. © Émilie Régnier pour J.A.

Le FMI est-il trop pointilleux ? Un contrat de fournitures militaires de plusieurs dizaines de millions d’euros fait en tout cas tiquer les bailleurs de fonds. Trop opaque, jugent-ils. Le Mali n’apprécie pas.

C’est vrai un peu partout dans le monde, mais plus encore au Mali en ce moment : les contrats d’ordre militaire sentent le soufre. La justice française, qui, dans le cadre d’une enquête sur l’homme d’affaires Michel Tomi, s’intéresse à un curieux accord conclu en octobre 2013 entre une société de sécurité privée, Gallice Group, et la présidence malienne, n’est pas la seule à tiquer.

Depuis quelques semaines, le Fonds monétaire international (FMI), qui était déjà irrité par l’acquisition d’un nouvel avion présidentiel, s’intéresse de très près à l’achat de matériel militaire effectué à la même époque par le ministère de la Défense.

"Le problème principal de ces deux transactions, c’est qu’elles ont eu lieu hors budget", expliquait récemment dans la presse malienne Anton Op de Beke, le représentant du FMI à Bamako. Or ce "problème" est pris très au sérieux au siège, à Washington. La mission de revue du Fonds, qui devait se rendre au Mali en juin, a été repoussée au mois de septembre – si et seulement si, d’ici là, "les problèmes liés aux deux transactions sont résolus".

En attendant, tous les appuis budgétaires bilatéraux sont gelés. "Le manque à gagner provisoire est considérable", déplore un diplomate en poste à Bamako. Il se chiffre à plusieurs dizaines de millions d’euros. Le 25 juin, la Banque mondiale a annoncé le report d’un appui budgétaire de 63 millions de dollars (environ 46 millions d’euros).

Les caisses de l’État sont vides

Pour comprendre ce qui s’est passé avec ce fameux contrat de fournitures militaires, "il faut rappeler le contexte", explique un responsable malien qui a joué un rôle central dans ce dossier et qui plaide la bonne foi. Nous sommes au mois de septembre 2013.

Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) vient de prendre ses fonctions. Les caisses de l’État sont vides. L’armée est en lambeaux. Elle compte peut-être une arme pour cinq soldats, n’a plus de véhicules de transport de troupes et ne compte pas suffisamment d’uniformes.

"Il fallait faire quelque chose, poursuit notre source. Il y avait urgence pour deux raisons. D’abord, le président voulait que l’armée soit correctement équipée pour l’anniversaire de sa création, le 20 janvier. Ensuite, nous devions équiper les premiers GTIA [Groupement tactique interarmes] formés par l’Union européenne [UE] à Koulikoro et appelés à monter dans le nord du pays." Un GTIA, c’est 650 hommes et 96 véhicules – des blindés, des automitrailleuses, etc.

Le choix a été fait de n’acheter qu’à la France.

Rapidement, le ministère de la Défense prend langue avec des entreprises, toutes françaises. En effet, le choix a été fait de n’acheter qu’à la France. Un peu en guise de renvoi d’ascenseur, Paris ayant permis au Mali d’échapper au pire en lançant l’opération Serval. Un peu en raison du retour d’expérience, les armes chinoises achetées sous le magistère d’Amadou Toumani Touré n’ayant pas prouvé leur fiabilité. Et un peu aussi par calcul : la haute hiérarchie militaire espérait ainsi convaincre la France d’équiper un ou plusieurs des futurs GTIA formés par l’UE.

Mais tout aussi rapidement, l’état-major est confronté à un problème : les fournisseurs français sont moins arrangeants que les Chinois ou les Russes. Ils réclament un paiement dans les dix-huit mois. Le Mali n’en a pas les moyens.

Entrée en scène de Kagnassi

"Il nous fallait trouver une solution pour échelonner le remboursement sur trois ans", explique une source militaire. Les banques ne pouvant accorder de crédit au ministère de la Défense, décision est prise de passer par un intermédiaire. Ce sera Guo-Star, une société d’import-export habituée et habilitée à fournir l’armée malienne, qui appartient à l’homme d’affaires Amadou Baïba Kouma.

Et ce n’est pas tout : un facilitateur, en la personne de Sidi Mohamed Kagnassi, un homme d’affaires qui s’est rapproché d’IBK après son élection et qui intégrera son cabinet quelques mois plus tard (en janvier), est en outre chargé de mobiliser les financements.

Il contacte plusieurs établissements bancaires, qui s’organisent en un pool autour de la branche malienne de la Banque Atlantique. Pour permettre à Guo-Star d’obtenir un crédit, le gouvernement lui accorde une garantie à hauteur de 100 milliards de F CFA (153 millions d’euros).

Le contrat est colossal : 69 milliards de F CFA

C’est que le contrat en question, signé le 13 novembre, qui porte sur une durée de trois ans (du 1er décembre 2013 au 1er décembre 2016) et qui est donc passé entre Guo-Star et le ministère de la Défense, est colossal : 69 milliards de F CFA.

Il porte pour moitié sur l’achat de dizaines de milliers de tenues militaires à deux sociétés basées en France, Mag Force International (qui fournit de nombreuses armées africaines) et Soframa, et pour l’autre moitié sur l’acquisition de plusieurs centaines de 4×4 et de blindés à Acmat, une filiale de Renault Trucks Defense spécialisée dans les véhicules tactiques légers de reconnaissance, d’appui ou de transport de troupes.

Ce montage financier, un "mille-feuille indigeste", selon un diplomate européen, a permis à l’armée malienne de s’équiper en urgence.

Ce montage financier, un "mille-feuille indigeste", selon un diplomate européen, qui a permis à l’armée malienne de s’équiper en urgence, indispose le FMI et une partie de la communauté internationale. Pourquoi le ministère n’a-t-il pas passé directement la commande au lieu d’avoir recours à un intermédiaire ? Et pourquoi avoir gardé ce contrat secret ? Si le Fonds ne veut pas croire à une malversation, ses représentants dénoncent l’"opacité" qui entoure ce marché.

L’entourage d’IBK s’irrite de ces remarques. Certains, au gouvernement, dénoncent "une atteinte à la souveraineté" du Mali. Mais puisqu’il faut bien répondre aux interrogations du Fonds, le gouvernement s’est tout de même engagé à mener un audit sur les deux transactions. Pour équiper les nouveaux GTIA qui sortiront de Koulikoro (il en reste quatre, sur un total de huit), il lui faudra piocher dans le budget de l’État. Ou compter sur la générosité de ses alliés.

Des milliers d’uniformes à changer

Était-il si urgent que cela, pour l’armée malienne, d’acheter de nouvelles tenues ? Oui, répond un haut responsable du ministère de la Défense. Lors de la débâcle de 2012, quand les groupes indépendantistes et jihadistes ont pris le contrôle du Nord-Mali, des centaines de soldats ont rejoint les rangs des irrédentistes, et des centaines d’autres ont abandonné leur uniforme dans leur fuite afin de se faire passer pour des civils. "Aujourd’hui, de nombreux combattants des groupes rebelles portent nos uniformes. Nous étions donc dans l’obligation de modifier l’ensemble de nos tenues pour qu’il n’y ait plus de confusion possible."

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