Sport

Algérie : onze femmes et un ballon

| Par Jeune Afrique
Depuis cinq ans, Afak Relizane rafle tous les trophées. Dernier en date : la Coupe d'Algérie.

Depuis cinq ans, Afak Relizane rafle tous les trophées. Dernier en date : la Coupe d'Algérie. © Louiza Ammi pour J.A.

À l’heure où la planète foot salue le parcours des Fennecs au Mondial 2014, l’équipe féminine de la ville de Relizane poursuit son règne sans partage. Récit d’une saga improbable écrite par des jeunes filles aux pieds d’or. Et à la volonté d’airain.

En mai 2000, quatre ans après sa création, l’équipe de football féminin d’Afak Relizane est, pour la première fois de sa jeune histoire, en finale de la Coupe d’Algérie. En présence d’Abdelaziz Bouteflika, les gamines (16 ans de moyenne d’âge) résistent vaillamment aux assauts de l’ASE Alger Centre, mais finissent par perdre le match.

À l’issue de la rencontre, avant de remettre le trophée aux vainqueurs, Bouteflika console les joueuses d’Afak, qui défilent à la tribune d’honneur, et salue leur entraîneur, Sid Ahmed Mouaz, ainsi que le président du club, Abdelkader Belabdi. Le chef de l’État interpelle ce dernier : « Comment diable avez-vous pu monter une équipe de football féminine à Relizane ? »

>> À lire aussi : en Algérie, elles la jouent comme Beckham

Les équipes féminines de volley-ball et de handball dissoutes

Située à 300 kilomètres à l’ouest d’Alger, peuplée de 100 000 habitants – des ruraux trop vite urbanisés -, la commune de Relizane, nom francisé d’Ighil Izane (la « colline brûlée », en tamazight), est le chef-lieu de la wilaya (préfecture) agropastorale du même nom. Réputée pour son conservatisme, elle a en outre été le théâtre de massacres de villageois commis par les Groupes islamiques armés (GIA) dans les années 1990.

« Nous détenons un sinistre record, explique Abdelkader Belabdi. Relizane était particulièrement exposée aux attaques terroristes. La tuerie la plus massive de la décennie noire a eu lieu à moins de 50 kilomètres du centre-ville. Cette nuit-là, les assaillants ont assassiné à l’arme blanche mille villageois, n’épargnant ni femmes ni enfants, et encore moins les vieillards. » Le conservatisme de la population et la sauvagerie des actes terroristes qu’a connus la région expliquent l’interrogation présidentielle. Sans entrer dans les détails, Abdelkader Belabdi se contente de répondre : « Grâce à la volonté de quelques athlètes, le courage de certains parents et la détermination de bénévoles. »

La saga d’Afak Relizane a commencé au milieu des années 1990. La population de la commune vivait alors sous la coupe de deux « gouvernements », celui « du jour » (houkoumat en’har) et celui « de la nuit » (houkoumat ellil).

Le premier était incarné par les forces de l’ordre et des milices populaires (civils armés par le pouvoir), coupables de nombreuses exactions, le second par les GIA, dont les injonctions ne faisaient pas dans la dentelle : pas d’écoles ni de sport pour les enfants, pas de mixité, pas de bibliothèque ni de cinéma et pas de relations avec l’administration. La résistance à l’obscurantisme s’organise et prend deux formes : l’engagement armé dans la lutte antiterroriste ou la non-observance des fatwas édictées par les jihadistes.

Beaucoup ont donc continué d’envoyer leurs enfants à l’école, au stade, à la bibliothèque. Las, les équipes féminines de volley-ball et de handball finissent par être dissoutes. Et les catégories d’âge inférieur du Rapid Club de Relizane (RCR, club local de foot) sont désertées par les jeunes, dissuadés par leurs parents.

Les cinq pionnières se mettent à recruter

Abdelkader Belabdi était alors directeur de l’Office du parc omnisports de la wilaya (OPOW). Avec une dizaine de cadres de la direction des sports, il cofonde, en 1996, l’association Afak. Objectifs : encourager les jeunes à pratiquer des activités sportives et leur inculquer une mentalité de compétiteurs. Une année plus tard, la section foot des moins de 13 ans d’Afak, entraînés par un membre de l’association, Sid Ahmed Mouaz, remporte la Coupe d’Algérie.

De retour en ville, personne ne fait la fête, mais Mouaz est abordé par cinq collégiennes de 13 ans : Cherifa Benkhedda, Malika Benalou, Houria Sadek, Rym Khodja et Nadia Nafa.Les jeunes filles veulent jouer au foot dans un cadre organisé. « J’en ai fait part à la direction de l’association, se souvient Sid Ahmed Mouaz, et l’idée a été retenue. L’OPOW a mis à notre disposition une salle pour les entraînements. »


sid Ahmed Mouaz, coac et mentor de la dream team. © Louiza Ammi pour J.A.

Mais les cinq pionnières ne s’arrêtent pas en si bon chemin et se mettent à recruter d’autres joueuses pour étoffer le groupe. Au bout de quelques mois, l’équipe se constitue et comprend une vingtaine d’éléments, toutes collégiennes à Relizane ou dans les villages alentour : Oued Rhiou, Zemmoura, Boukadir. Des communes où les femmes ne sortent de la maison que voilées.

« L’épouse ne quitte le domicile conjugal qu’à deux occasions, a-t-on coutume de dire dans la région : pour aller au hammam, ou pour aller au cimetière, les pieds devant. » La perspective de voir des jeunes femmes, entraînées par un homme, courir en short et taper dans un ballon devant un public masculin n’en est que plus improbable. Et pourtant.

Issues de familles d’agriculteurs modestes, les joueuses parviennent à rallier leurs géniteurs à leur cause. L’excellente réputation de l’encadrement d’Afak aide ces courageux parents à affronter l’hostilité de la société. Les résultats scolaires et sportifs font le reste. Car Afak accompagne la scolarité de ses joueuses, qui, pour la plupart, ont fait des études supérieures.

Au plan sportif, Afak Relizane a réussi à damer le pion aux équipes des grands centres urbains que sont Alger, Oran, Constantine ou Béjaïa pour dominer toutes les compétitions de foot féminin. Ces cinq dernières années, le club a même fait un carton plein : cinq doublés consécutifs (coupe et championnat d’élite). Mieux : disposant d’un centre de formation et de catégories d’âge inférieur assez fournies, Afak est sans doute le seul club féminin du pays à n’avoir aucun problème de renouvellement des effectifs.

En Algérie, quel que soit son talent, une footballeuse cesse de pratiquer son sport dès lors qu’elle se marie. « Un père peut accepter que sa fille participe à une compétition sportive. Pas un époux », explique Abdelkader Belabdi.

Une victoire en Coupe d’Algérie rapporte entre 800 000 et 1 million de dinars (entre 7350 et 9200 euros). Quant au titre de champion, la Ligue de football féminin étant « amateur », il ne vaut à son lauréat qu’un trophée. La Fédération algérienne de football (FAF) se contente de financer le transport des équipes à l’occasion des longs déplacements. Si les membres des staffs des différentes catégories d’âge sont bénévoles, les finances du club restent dans le rouge.

Le budget tourne autour de 4 millions de dinars. Or les recettes se limitent à une subvention de 2 millions de dinars, accordée par les collectivités locales, et une famélique billetterie avec quelques dizaines de milliers de dinars, partagée avec les équipes visiteuses. Le déficit est comblé grâce aux anciennes joueuses et à leurs maris, qui versent une partie de leur salaire au club. Les dirigeants de l’association mettent également la main à la poche.


Naïma Bouhenni-Benziane (à g.) avant-centre d’Afak et de l’équipe nationale.
© Louiza Ammi pour J.A.

Les titres remportés par Afak semment le trouble

Pourquoi une équipe qui a permis à une ville de gommer sa réputation de coupe-gorge terroriste, l’a gratifiée et la gratifie encore de trophées nationaux n’est-elle pas plus soutenue ? « Afak est victime de son succès, analyse Abdelkader Belabdi, et son problème a un nom : le Rapid. » Créé en 1935, le Rapid de Relizane, équipe de foot masculine, a eu son heure de gloire au milieu des années 1980 quand il a accédé à l’élite.

Depuis, il a replongé dans les divisions inférieures et dans l’anonymat. Au lieu de réjouir Relizane, les titres remportés par Afak ont commencé à semer le trouble. Les supporters du Rapid s’en prenaient aux joueurs en les raillant : « Les filles font mieux que vous ! » Conséquence : toutes les subventions ont été détournées au profit du Rapid, y compris celles destinées aux centres de formation, et donc à Afak. Non seulement on leur a coupé les vivres, mais on a pourri la vie des joueuses.

Ainsi, le seul horaire prévu pour l’entraînement se situe entre midi et 14 heures. Neuf mois sur douze, les températures à cette heure-là oscillent entre 30 °C et 35 °C. Mais il en faudra plus pour décourager les jeunes footballeuses d’Afak et contrarier le destin hors normes qu’elles se sont forgé à force de talent et de volonté.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte