Politique

Commission européenne : Juncker ou la revanche du vieux roublard

Il y a six mois, il était au fond du trou. En dépit de la farouche opposition britannique, c’est bel et bien le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker qui prendra le 16 juillet la présidence de la Commission.

Mis à jour le 9 juillet 2014 à 09:28

Le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker a annoncé le lancement de ce programme d’investissement pour l’Afrique © LOUISA GOULIAMAKI / AFP

Sacrée revanche pour Jean-Claude Juncker ! Fin 2013, il avait été chassé du poste de Premier ministre du Luxembourg qu’il occupait depuis 1995 et traîné dans la boue par la presse britannique en raison de son penchant pour l’alcool et la cigarette pas du tout électronique – trois paquets par jour, quand même !

David Cameron, le Prime Minister de Sa Majesté, a même estimé qu’il était la "mauvaise personne" pour diriger la Commission européenne. Pourtant, c’est bien ce même Juncker qui, le 16 juillet, devrait être porté à la tête de l’institution par le Parlement de Strasbourg. Les experts le créditent en effet de 489 voix sur 751…

Fils d’un métallurgiste délégué syndical, cet avocat de 59 ans n’a presque jamais plaidé tant il est obsédé de politique. Il doit sa victoire à la conjonction de trois facteurs : un regain démocratique au sein de l’Union européenne, sa foi européenne et son art du consensus.

Jusqu’ici, le président de la Commission était nommé par les vingt-huit chefs d’État et de gouvernement de l’Union. Se fondant sur une clause du traité de Lisbonne, les démocrates-chrétiens allemands ont convaincu leur chancelière que ledit président devait être le chef de la liste arrivée en tête des élections européennes du 25 mai. Et les socialistes se sont ralliés à cette "avancée démocratique".

Le suffrage universel ayant placé en tête le Parti populaire européen (PPE, droite), c’est donc sa tête de liste, Jean-Claude Juncker, qui devrait décrocher le jackpot. Seuls le Britannique David Cameron et le Hongrois Viktor Orbán s’opposent à sa désignation en raison de son tropisme fédéraliste.

Car "Jean-Claude", comme on l’appelle dans son Grand-Duché du Luxembourg, ne cache ni sa fierté d’être l’un des signataires du traité de Maastricht ni sa foi européenne. Il se dit convaincu que l’union fait la force, puisque, dit-il, "si on veut continuer à peser, il faut davantage d’intégration, car dans vingt ans aucun des États européens membres du G7 ne figurera dans le club des pays les plus riches du monde".

Ne pas sous-estimer le risque de rébellion sociale

En tant que président de l’Eurogroupe, qui réunit les ministres des Finances de la zone euro, il a défendu la Grèce contre l’Allemagne, qui voulait imposer à celle-ci une austérité de fer, car il se range parmi "ceux qui ne sous-estiment pas le risque de rébellion sociale contre le chômage et l’austérité". Ce chrétien-démocrate est partisan d’un salaire minimum européen.

Polyglotte, il a toujours fait le pont entre la France et l’Allemagne. Homme d’empathie, il a oeuvré de sommet en sommet pour dégager des accords improbables. Parfois pour le pire, comme en 2003, quand il a empêché que la France et l’Allemagne soient condamnées pour leurs déficits budgétaires excessifs, ce qui a contribué au laxisme et à la crise de la dette européenne qui en a résulté à partir de 2009. Parfois pour le meilleur, quand il a évité que la Grèce sorte de l’euro.

Nicolas Sarkozy le méprisait en raison des consensus mous dans lesquels il excelle. Les eurosceptiques en ont fait le symbole de la bureaucratie bruxelloise, qu’ils exècrent. On lui fait souvent grief d’avoir protégé le secret bancaire et le dumping fiscal de son pays jusqu’à ce que, en 2012, les États-Unis le somment d’y mettre un terme.

Le voici confronté à un vrai défi. Il veut relancer l’Europe, mais doit coûte que coûte éviter la sortie du Royaume-Uni, qui entend réduire celle-ci à une simple zone de libre-échange. Il milite pour l’assainissement des budgets et des dettes de l’Union, mais il a dû promettre à l’Italien Matteo Renzi, qui s’est rallié à sa candidature, de privilégier la croissance et l’investissement, et, au Français François Hollande, de ne pas lui chercher querelle si son pays ne parvenait pas à réduire à temps ses déficits publics.

Ce vieil adepte des accords à géométrie variable osera-t-il les réformes qui s’imposent ? L’ancien patron du Luxembourg ne pourra plus s’en tirer par un trait de son humour impertinent qui lui fit dire un jour au président chinois : "À nous deux, nous représentons le quart de l’humanité !"