Société

Les Camerounais sont-ils trop gourmands ?

En ce mois de juillet, la question de la nourriture ne concerne pas que ceux qui s’en privent pour des raisons de pratique religieuse. Elle taraude ceux qui en sont privés, quand bien même leur budget alimentaire ne fait qu’exploser. En particulier au Cameroun.

Mis à jour le 15 juillet 2014 à 14:01

L’oeil de Glez. © Glez

Les Camerounais seraient-ils voraces, boulimiques, insatiables ? Ou serait-ce le prix du ndolé qui rivaliserait avec celui du caviar ? La presse indique, ces derniers jours, que les habitants du Cameroun sont les Africains "qui dépensent le plus pour se nourrir". 

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À l’échelle mondiale, ce pays d’Afrique centrale se situe en deuxième position, derrière le Pakistan. Curieux, si l’on considère que le Réseau des parlementaires pour la lutte contre la malnutrition organisait, pas plus tard que le 12 juin dernier, un séminaire de sensibilisation sur la malnutrition au Cameroun, en collaboration avec l’Unicef. N’y évoqua-t-on qu’une poche d’incohérence alimentaire suffisamment marginale pour ne pas plomber la place de premier "mangeur" du continent ?

Pas sûr. Le président du Réseau décrivit bien un fléau "qui n’épargne aucune région". Le ministère de la santé, lui, indiqua que le Cameroun concentrait à lui seul 44% des cas de malnutrition en Afrique centrale. Même si "malnutrition" n’est pas synonyme de "sous-alimentation", il pourrait tout de même apparaître curieux que les Camerounais soient qualifiés d’Africains "qui dépensent le plus pour se nourrir"…

Le Camerounais est l’Africain qui consacre la plus grande part de son budget familial à l’alimentation.

C’est qu’il y a parfois loin de l’étude scientifique à la présentation réductrice des médias. Sur cette question du budget alimentaire moyen, la source récente est le Département américain d’économie agricole (USDA) qui vient de publier une étude sur les moyens financiers dédiés à la nourriture, dans les foyers africains. L’information exacte est que le Camerounais est l’Africain qui consacre la plus grande part de son budget familial à l’alimentation, soit 45,9%, contre 44% au Kenya, 43,7% en Algérie, 42,7% en Égypte ou encore 39,5% au Nigeria.

En moyenne, le Sud-africain dépenserait 19,4% de ses revenus pour ce poste, alors que l’habitant des États-Unis y réserverait 6,6%. Cela ne signifie pas qu’un Camerounais a le même budget familial qu’un Sud-Africain. On pourrait même supposer l’inverse. Cela ne démontre pas non plus que les 46% de dépenses camerounaises dépassent, en valeur monétaire brute, les 19% sud-africains.

Serrage de ceinture

L’étude traduit également la vulnérabilité face à toute augmentation du prix des denrées alimentaires.

Si le trompe-l’œil des chiffres passés à la moulinette des journalistes gagne à être corrigé en nombre de calories, il n’en demeure pas moins que les pourcentages traduisent bien la structure déséquilibrée des budgets familiaux, dans des pays comme le Cameroun. Un individu qui dépense la moitié de ses revenus en nourriture considère sans doute comme une chimère tout investissement à long terme, les 50% de moyens restants couvrant péniblement les loyers, scolarités, déplacements et autres dépenses vestimentaires.

L’étude traduit également la vulnérabilité face à toute augmentation du prix des denrées alimentaires, variation spéculative qui ne manque pas de se produire en dehors de toute crise structurelle, comme c’est le cas en cette période de jeûne musulman. Quand un petit pourcentage de hausse des prix s’applique à un gros pourcentage du budget, c’est bientôt la ceinture que l’on va serrer…

Évoquer un trompe l’œil statistique ne suffit donc pas à balayer d’un revers de main l’étude de l’USDA. Si le Camerounais dépense "beaucoup" pour manger, ce n’est pas tant qu’il dépense peu pour autre chose. C’est que la vocation d’une production agricole locale largement orientée vers les produits d’exportation empêche un recours massif, sinon exclusif, à des denrées bon marché. À défaut d’une autosuffisance alimentaire qui ne serait pas synonyme de variété, un plus net niveau d’indépendance serait un premier pas vers une réaffectation constructive des postes budgétaires familiaux.

Encore faudrait-il que les politiques s’amendent définitivement de l’esprit des ajustements structurels, que les techniques agricoles évoluent, que les systèmes d’irrigation ne soient pas vétustes, que le mirage de l’urbanité ne décourage pas la jeunesse de s’investir dans cette agriculture pourtant vantée par le dernier sommet de l’Union africaine.

Mais les experts de l’Union africaine, ce sont justement eux qui mangent le plus. Et pas en pourcentage…

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