Politique

Adel Fekih : « En Tunisie, il faut dépasser les polémiques »

« Affaire du salon d’honneur », allégeance à Ettakatol… Vivement critiqué malgré un bilan plus que satisfaisant, le diplomate Adel Fekih défend son action à la tête de l’ambassade de Tunisie à Paris.

Mis à jour le 24 juillet 2014 à 14:33

Adel Fekih a été nominé après quinze mois sans ambassadeur tunisien à Paris. © Vincent Fournier pour J.A.

Sa nomination en juillet 2012, au lendemain de la victoire de François Hollande à la présidentielle française, a mis fin à quinze mois de vacance. Depuis la révolution, la Tunisie n’avait plus d’ambassadeur à Paris. Adel Fekih était alors l’homme de la situation. Il avait fait partie de la petite équipe de "quadras" qui formaient la garde rapprochée de Mustapha Ben Jaafar, le secrétaire général d’Ettakatol devenu entre-temps président de l’Assemblée nationale constituante tunisienne et troisième personnage de l’État.

Fils de diplomate, titulaire d’un diplôme d’ingénieur obtenu dans l’Ohio (États-Unis) et d’un MBA de l’École supérieure de commerce de Paris, Fekih s’était imposé comme le "Monsieur Relations internationales" d’Ettakatol et avait multiplié les voyages à Paris et à Bruxelles pour développer les contacts avec la gauche européenne. Ses rapports privilégiés avec les socialistes français l’ont aidé à décrocher le poste le plus convoité de la diplomatie tunisienne.

Mais aujourd’hui, en dépit d’un bilan plutôt flatteur, Adel Fekih doit faire face à des vents contraires. La révision des "nominations partisanes" dans la haute administration figure en bonne place sur la "feuille de route" du gouvernement de technocrates du Premier ministre, Mehdi Jomâa, entré en fonction en janvier 2014. Servira-t-elle de prétexte à sa mise à l’écart, demandée par, entre autres, le parti Nida Tounes ?

Jeune afrique : Vous êtes ambassadeur à Paris depuis deux ans, mais vos détracteurs vous dépeignent toujours comme le "candidat d’Ettakatol" (l’une des trois composantes de l’ex-troïka gouvernementale). Pourquoi cette étiquette vous colle-t-elle à la peau ?

Adel Fekih : Je représentais ce parti au moment où j’ai été nommé. Mais je ne crois pas que cette allégeance ait été le seul critère pris en considération à l’époque. Ce que je pouvais apporter, en termes de réseaux, de capacité de mobilisation et de persuasion, a aussi pesé dans la balance. J’aimerais que l’on dépasse ces polémiques et que l’on me juge sur mon action et mes résultats. Ce qui importe, c’est de déterminer si j’ai oui ou non été utile à la Tunisie et efficace là où je suis.

Avec le foisonnement des réseaux sociaux et la libération de la parole, les rumeurs peuvent proliférer et devenir des vérités.

Êtes-vous la cible d’une campagne de déstabilisation ?

Pas plus que d’autres. Avec le foisonnement des réseaux sociaux et la libération de la parole, l’information circule beaucoup plus vite, et les rumeurs peuvent proliférer et devenir des vérités. Il faut le comprendre et l’accepter quand on est une figure publique, même si l’on est souvent surpris par les outrances et l’injustice de certains mensonges. Au début, le premier réflexe est de se défendre pour rétablir la vérité. Mais il faut choisir ses combats afin de travailler sereinement et de ne pas être prisonnier des rumeurs.

Revenons sur "l’affaire du salon d’honneur" qui a défrayé la chronique début avril. Mongi Hamdi, le ministre tunisien des Affaires étrangères, a été retenu et contrôlé à l’aéroport Paris Charles-de-Gaulle en dépit de son statut. La presse vous a reproché une double maladresse protocolaire : ne pas avoir fait ouvrir le salon d’honneur et ne pas avoir été présent à son arrivée…

Les choses ne se sont pas exactement passées ainsi. Pour gérer le transit d’une personnalité du gouvernement tunisien à Charles-de-Gaulle, la procédure consiste à prévenir les autorités françaises – ce qui a été fait – et à assister la personne à l’aéroport. Je n’étais malheureusement pas présent pour l’arrivée de notre chef de la diplomatie, car j’avais, au même moment, une réunion avec des députés à l’Assemblée nationale française qui ne pouvait être reportée.

J’ai donc dépêché mon second à l’ambassade, qui a assisté le ministre pendant son court transit. Mais ce dernier a été victime d’un excès de zèle de la part de personnels qui avaient mal interprété les instructions – un incident regrettable. Il a été contrôlé, mais n’a pas été fouillé. Le cabinet du ministre français de l’Intérieur de l’époque nous a présenté ses excuses.

Mais quid du salon d’honneur ?

Depuis plusieurs années, la gestion des salons d’honneur parisiens a été confiée à des organismes privés qui facturent leurs prestations au prix fort. Par souci d’économie, une procédure d’autolimitation a été arrêtée, en concertation avec le ministère. Elle vise à restreindre l’utilisation des salons d’honneur aux seuls déplacements officiels. Le Premier ministre, Mehdi Jomâa, a réitéré des instructions en ce sens le mois dernier.

En prenant mes fonctions, j’ai été effaré de découvrir que l’ambassade avait eu à régler 37 000 euros de frais d’ouverture du salon d’honneur au cours des six mois précédents. Cela représentait plus de la moitié de notre budget consacré à l’événementiel et au financement d’activités culturelles. C’était insoutenable !

Dans quel état avez-vous trouvé l’ambassade à votre arrivée, et sur quels axes prioritaires avez-vous souhaité travailler ?

J’avais à coeur de démystifier la fonction. Il fallait restaurer la confiance, montrer que l’ambassade était d’abord au service des Tunisiens et de l’État tunisien, non d’un régime. Outre la relation politique bilatérale, j’ai mis l’accent sur la promotion de l’économie et des échanges commerciaux – dimension incontournable du métier d’ambassadeur moderne – et sur la culture. L’ambassade doit capitaliser sur les artistes et les talents tunisiens, et participer à leur mise en valeur.

En France, la culture est le meilleur moyen pour dialoguer et pour dépasser les clichés éculés comme le soleil, la plage ou le jasmin. Surtout après la révolution. Nous allons créer – l’an prochain normalement – un Institut de Tunisie ouvert au mécénat privé. À la fois fondation et espace, il constituera une vitrine de la création culturelle tunisienne.

Le président François Hollande est le leader occidental qui s’est le plus engagé dans le soutien à la transition démocratique.

Politiquement, la France est-elle restée le principal partenaire de la Tunisie en dépit des malentendus nés de la révolution et du soutien de Paris au régime de Ben Ali ?

Les relations bilatérales ont pris une nouvelle dimension après la révolution, avec de multiples visites de part et d’autre, notamment celles du président Moncef Marzouki, en 2012, du chef du gouvernement Mehdi Jomâa, accueilli en grande pompe fin avril, et du président de l’Assemblée nationale constituante Mustapha Ben Jaafar. Au cours des trois années écoulées, la France s’est tenue résolument aux côtés de la Tunisie.

Le président François Hollande est le leader occidental qui s’est le plus engagé dans le soutien à la transition démocratique. Il s’est déplacé en Tunisie à un moment critique, en juillet 2013 [déposition du président Mohamed Morsi en Égypte]. Une marque de confiance renouvelée après la promulgation de la Constitution, en février 2014. Et la France va coprésider la Conférence des amis de la Tunisie à Paris, qui sera organisée le 8 septembre pour mobiliser l’investissement étranger dans notre pays. Diplomatiquement, c’est un appui de grande valeur.

Sur un autre plan, plus symbolique, vous êtes à l’origine du don à la ville de Paris du buste du président Habib Bourguiba, qui trône maintenant sur l’esplanade qui porte son nom, face à la Seine, dans le 7e arrondissement.

En effet. Contrairement aux usages, les autorités tunisiennes n’avaient pas souhaité livrer de buste lors de l’inauguration de l’esplanade par Bertrand Delanoë [alors maire de Paris], le 6 avril 2004. La statue en question a été réalisée en 1969 par un sculpteur turc, à l’occasion d’une visite officielle de Bourguiba à Ankara.

Devenue propriété de l’ambassade de Tunisie en France, elle a été descendue à la cave après le coup d’État, en novembre 1987. C’est là que je l’ai trouvée. Il s’agit évidemment d’une forme d’hommage, car je suis attaché à une certaine idée de la Tunisie, aux valeurs d’humanité, de tolérance et de progrès.

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Propos recueillis par Samy Ghorbal