Culture

Afrique du Sud : Nadine Gordimer et la transition postapartheid

Prix Nobel de littérature en 1991, la romancière sud-africaine Nadine Gordimer est décédée le 13 juillet à l’âge de 90 ans. « Jeune Afrique » réedite une interview de cette figure de l’engagement contre l’appartheid, publiée dans son numéro n°1954 (du 23 au 29 juin 1998).

Par - Valérie Thorin-Plottier
Mis à jour le 18 juillet 2014 à 15:38

Détail de l’interview de Nadine Gordimer dans le J.A n°1954. © J.A.

L’Arme domestique, le dernier ouvrage traduit en français de la romancière sud-africaine Nadine Gordimer, est l’histoire d’une catastrophe individuelle, d’une vie qui bascule à cause d’un pistolet posé sur une table. C’est aussi un tableau des nouveaux rapports entre Blancs et Noirs dans la société sud-africaine en construction. Les questions qu’elle pose à ses personnages sont les reflets de ses propres doutes : qu’est-ce qui nous pousse à agir ? De quoi sommes-nous faits ? Quelle est la qualité des relations que nous entretenons avec nos proches ? Les personnages de Gordimer errent, leur vie semble parfois vide de sens, dénuée de but, mais ce sont des êtres qui s’ignorent eux-mêmes et leur incertitude renvoie à l’humanité tout entière. Bien sûr, l’œuvre de Nadine Gordimer est un reflet de sa propre vie, structurée comme une montée en puissance. Puissance de l’écriture, dans laquelle elle s’est plongée très jeune et qu’elle a travaillée inlassablement, jusqu’à faire des mots ses armes. Puissance des convictions, acquises hors du cocon blanc, au contact des journalistes, des musiciens, des artistes, noirs pour la plupart. L’écriture et l’engagement ont été les deux phares, les balises de quarante ans de travail. Elle est aujourd’hui le premier écrivain de langue anglaise en Afrique du Sud. Elle s’est expliquée avec J.A. sur son livre et sur son pays.

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JEUNE AFRIQUE : Vos personnages vivent dans un monde en mutation. Quelles sont les valeurs culturelles et morales qui seront le point d’ancrage de la nouvelle société ?

NADINE GORDIMER : Nous sommes effectivement dans une période de transition. Ce qui m’intéresse, c’est que tout le monde pose la question : "Comment les Blancs réagissent-ils à cette situation ?" Pourquoi ne pose-t-on jamais la question à propos des Noirs ? Les journalistes que j’ai rencontrés sont blancs et s’identifient aux Blancs. Chez moi, en Afrique du Sud, je suis une Blanche, mais je ne m’identifie pas aux Blancs. Comme mes personnages, j’appartiens à une globalité, à un mélange de population. Mais il est vrai que l’adaptation touche d’abord les Blancs. On aurait pu penser que beaucoup d’entre eux auraient des difficultés, dans la mesure où ils n’avaient jamais essayé de côtoyer des Noirs. Même sous l’apartheid, pourtant, c’était possible, bien que dangereux. Je suis surprise que tant de gens n’aient eu ni problèmes ni états d’âme.

Il y a beaucoup de chômage et les gens de l’ancien régime sont toujours en place, dans la fonction publique, la police et l’armée.

Le cas est particulièrement intéressant dans les écoles où il y a eu déségrégation. Les enfants se comportent très naturellement les uns avec les autres. Les liens d’amitié ne tiennent le plus souvent aucun compte de la couleur de la peau. Les parents respectent ce sentiment et l’encouragent en autorisant les jeux en commun en dehors. C’est différent pour les Blancs des milieux d’extrême droite. Ils souhaiteraient rester entre eux. C’est sans doute une question de génération, car je n’imagine pas que leurs enfants puissent vouloir vivre à part. Avec le temps, cela va disparaître. Chez les Noirs, on constate quelque impatience, car les choses vont lentement. D’une part, il y a beaucoup de chômage et d’autre part, les gens de l’ancien régime sont toujours en place, notamment dans la fonction publique, la police et l’armée. Il faut être conscient que notre pays n’a fait son unité que depuis quatre ans. Quand il a fallu plusieurs siècles à l’Europe pour arriver à la démocratie, comment pourrait-on espérer qu’en quatre ans, nous parvenions au même résultat ? Dans le domaine culturel, nous prenons des contacts avec les écrivains africains du Mozambique, du Zimbabwe, du Kenya, d’Egypte, quelquefois d’Afrique du Nord. C’est indispensable parce que nous voulons sortir effectivement de l’isolement qui nous a été imposé pendant des années et nous intégrer à notre continent.

À deux reprises, vous faites allusion à la philosophe chrétienne Simone Weil. La religion aurait-elle une place dans le monde sud-africain contemporain ?

Non. Simone Weil a été un personnage important pour moi dans le passé. Aujourd’hui, la religion joue un rôle mineur. Comme souvent dans les pays africains, la religion est une institution et elle a tendance à être considérée comme un élément de l’oppression colonialiste. C’est un paradoxe, parce qu’en Afrique du Sud, les gens d’Église ont été, sous l’apartheid, de véritables révolutionnaires.

Que signifie dans votre livre la présence de l’arme à la maison, comme si c’était un animal domestique ?

La violence est devenue banale. Ce n’est pas particulier à mon pays, mais universel. La question n’est plus de savoir pourquoi, mais comment cela a pu arriver. Même les enfants ont des armes à portée de main. J’ai écrit ce roman il y a trois ans. Ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis ou en France est un phénomène récurrent. Ces accidents n’ont pas lieu seulement dans les pays en mutation. Nous avons intégré l’arme au même titre que le meuble dans notre vie quotidienne.

Je crois au miracle, car la guerre civile a été évitée. Un conflit ouvert entre Noirs et Blancs aurait été terrible.

Vous écrivez qu’il faut mettre de l’ordre dans le chaos. Que voulez-vous dire ?

C’est une manière d’exprimer l’espoir. Le jeune héros est dans une situation terrible, il est en prison parce qu’il a commis un acte épouvantable, irréversible. C’est le moment du remords. Je crois qu’il faut avoir commis un acte terrible pour savoir exactement ce qu’est le remords. D’un coup arrive l’enfant, la vie nouvelle. La jalousie disparaît. On assiste à une évolution positive de sa personnalité.

Quels sont vos espoirs pour l’Afrique du Sud ?

Je suis optimiste et réaliste. Je crois au miracle, car la guerre civile a été évitée. Un conflit ouvert entre Noirs et Blancs aurait été terrible. C’est grâce à Nelson Mandela et à tous les Noirs qui ont mené la lutte de libération avec un courage exemplaire, sans compromis. Mais au moment où il a fallu s’asseoir à la table des négociations pour décider de l’avenir du pays, ils l’ont fait avec beaucoup de tolérance.

Côté culture, que se passe-t-il ?

La culture aussi est en transition. La littérature et le théâtre ont été les bras culturels de la lutte contre l’apartheid. Tous, Noirs et Blancs, y avons pris une part active. Auparavant, l’activité culturelle était essentiellement financée par l’étranger. Il y avait des organisations d’écrivains, car tous étaient très pauvres. Maintenant, les fonds sont taris, hormis pour l’éducation. Dans le même temps, il y a une formidable ouverture sur les thèmes à aborder puisqu’on vit d’une manière tout à fait nouvelle. Cela donne une ampleur inédite à la littérature.

Avez-vous un autre livre en préparation ?

Pas encore. Mais je vais peut-être publier ma correspondance avec mon ami, l’écrivain japonais Kenzaburô Oe.

En Afrique du Sud, vous ne publiez qu’en anglais ?

Il est impossible de publier dans les langues vernaculaires. Même en afrikaans, car il y a très peu de lecteurs. Les ouvrages sont chers et tout le monde n’a pas les moyens de les acheter. Tout le monde n’a pas accès à la culture, y compris à ce que j’écris.

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Propos recueillis par Valérie Thorin-Plottier