Politique

Maroc : mort de Hassan II, la nuit du destin

| Écrit par François Soudan
Détail de l'article de François Soudan dans le JA n°2012

Détail de l'article de François Soudan dans le JA n°2012 © JA

À l’occasion des quinze ans de la mort de Hassan II, Jeune Afrique réedite quelques articles d’époque. Dans celui-ci, paru dans JA n° 2012 du 30 juillet au 9 août 1999, François Soudan revient sur la nuit qui a suivi la disparition du souverain chérifien, avec la cérémonie d’allégence à son successeur, Mohammed VI.

Découverte il y a sept ans, au cours de l’été 1992, la maladie qui a emporté le roi Hassan II était double, pulmonaire et cardiaque. Si la première affection a toujours été – et jusqu’au bout – « sous contrôle », la seconde (qui se traduisait par une grande fragilité coronarienne) introduisait en permanence un facteur de risque pratiquement imprévisible. Soigné en urgence une première fois à New York, en octobre 1995, le souverain n’avait plus cessé, depuis, d’être traité par des médecins français, américains et marocains. La médication relativement agressive qui lui était administrée – avec  adjonction de neuroleptiques et de sédatifs – s’est traduite par une alternance de plus en plus soutenue de moments de grande lassitude et de rémission, sans que les capacités intellectuelles du roi soient le moins du monde diminuées.

À certaines périodes, la fatigue d’Hassan II était telle que ses apparitions étaient calculées en fonction de l’effet des médicaments. Il lui est arrivé de s’assoupir un court instant pendant une audience, ou de se couvrir de sueur. Au début, le souverain expliquait à ses visiteurs que ces « coups de barre » étaient dus aux modifications de son biorythme provoquées par le sevrage tabagique.

Puis il a fallu se rendre à l’évidence : la maladie était là, et le roi souffrait. Dans la plus grande discrétion. À l’issue d’une visite à Paris, en mai 1996, la suite qu’il occupait à l’hôtel de Crillon fut ainsi « nettoyée » de toute trace de traitement par ses médecins ; l’opération prit une bonne demi-heure. À la même époque, ses intimes, ceux qui avaient accès à son dossier médical, estimaient que son affection « irréversible, mais bien soignée » ne lui accordait qu’une capacité de survie limitée, « de deux à cinq ans ». Début 1999, Hassan II a suivi avec passion et compassion les dernières semaines du roi Hussein de Jordanie, avec qui il s’est entretenu au téléphone alors que le souverain hachémite effectuait son ultime retour à Amman en avion. La façon dont Hussein luttait contre son cancer et mettait en place les mécanismes de sa succession l’intéressait au plus haut point.

Je n’irai pas en avion de capitale en capitale, d’hôpital en hôpital, Hassan n’est pas Hussein, disait le roi.

Mais, à la différence du roi de Jordanie, Hassan II n’a jamais voulu (hormis l’accident new-yorkais) aller se faire soigner hors du Maroc : « Je ne suis pas comme lui », confiait-il début avril à un proche qui le pressait de se rendre aux États-Unis ou en France, « je n’irai pas en avion de capitale en capitale, d’hôpital en hôpital, Hassan n’est pas Hussein ». À cette détermination, le souverain marocain ajoutait une quasi-phobie : celle d’être opéré « au-delà du raisonnable ». « Je ne suis pas un terrain d’expérimentation », répétait-il. Mercredi 21 juillet au soir, Hassan II est suffisamment rétabli des fatigues de son voyage en France pour recevoir longuement à dîner, en son palais de Skhirat, le président yéménite Ali Abdallah Saleh. Le Premier ministre Abderrahmane Youssoufi est également présent, remis de son malaise du 20 juin. Attentionné, le roi lui a fait préparer un menu de régime, qu’il partage avec lui. Discussions et plaisanteries se poursuivent tard dans la nuit. Jeudi 22 juillet, le roi se repose. Youssoufi, qui a prévu de prendre quelques jours de repos à Nice du 3 au 18 août, téléphone au palais pour fixer la date du dernier Conseil des ministres avant la période des congés. Hassan II lui fait savoir qu’il le rappellera.

Vendredi avant l’aube, un peu avant 4 heures, le souverain est pris de frissons – signe de fièvre – et ressent un léger mal de gorge. Il réveille son oto-rhino-laryngologiste, le colonel-major Boumehdi, lui explique sa gêne et, sans manifester d’inquiétude, lui demande e de passer le voir vers 8 heures. Dix minutes plus tard, Hassan II ressent un trouble de son rythme cardiaque. Il est immédiatement transporté à la clinique du palais royal de Rabat. Ses enfants, en premier lieu le prince héritier, sont alors prévenus. Il est à peine 5 heures du matin.

Pendant toute la matinée du vendredi, le roi reste sous observation attentive. Il répond tout à fait normalement au traitement qui lui est administré, au point que ses médecins ne jugent pas utile de le transporter à l’hôpital Avicenne. Il est lucide, s’entretient avec le personnel médical et avec ses fils. Vers midi, soudain. Hassan II perd connaissance, puis tombe dans le coma. Intubé, ventilé, il est immédiatement transféré à Avicenne où il est placé sous assistance cardio-respiratoire.

Enfants et neveux sont là, à l’exception du prince Moulay Hichem, le fils du frère cadet du roi (décédé en 1983), qui, depuis Paris, où il se trouvait, a pris le premier avion pour Rabat, où il atterrira à 17 heures. Trop tard.

Arrivé à l’hôpital Avicenne dans un état de coma dépassé, Hassan II est déclaré mort à seize heures, après qu’on a eu recours à tous les moyens possibles pour faire repartir son cœur. Depuis le début de l’après-midi, la télévision nationale diffuse des versets du Coran et, dès 14 h 15, le prince héritier appelle Abderrahmane Youssoufi pour lui signifier l’état désespéré de son père. Le soir, vers 22 heures, alors que l’annonce officielle du décès d’Hassan II a été prononcée par le prince héritier, un conseil de famille se réunit au palais de Rabat.

En l’absence des femmes, que la tradition musulmane écarte de ce type de conclave, ils sont trois autour du futur roi Mohammed VI : Moulay Rachid, nouveau prince héritier, Moulay Hichem et son frère Moulay Ismaïl. C’est le premier cercle de la beïa, l’allégeance au souverain. Puis vient le second cercle, celui des oulémas avec qui sont discutés les détails des obsèques. Arrivent ensuite les membres du gouvernement, enfin les chefs de l’armée. Le roi et les princes sont en djellaba, à l’exception de Moulay Hichem, qui n’a pas eu le temps de se changer. C’est d’ailleurs avec le stylo de ce dernier qu’un à un les membres des trois cercles signent l’acte d’allégeance.

Par respect pour le défunt, les portes du palais restent closes. Le cérémonial s’achève au cœur de la nuit : cette première beïa, rondement menée, a été voulue par Hassan II lui-même dans ses dispositions testamentaires. En attendant l’autre allégeance, solennelle et à grand spectacle, qui devrait avoir lieu dans quelques semaines.

Mohammed VI se retire alors, avec ses proches. Le cercle de famille se reforme autour de lui, pour prier et parler, jusqu’à quatre heures du matin. Contrairement à ce qu’on a dit et écrit, le roi ne s’est pas marié cette nuit-là, ni celles qui l’ont immédiatement suivie. « Il le fera, confie un de ses proches, mais après un délai de décence. » Une autre nuit du destin vient de s’achever…

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