Politique

Tunisie : le bilan de Mehdi Jomâa en six mois de lutte anti-jihadiste #2

Mis à jour le 18 juillet 2014 à 19:27
Laurent Touchard

Par Laurent Touchard

Laurent Touchard* revient sur les événements qui ont jalonné les six derniers mois de lutte anti-terroriste en Tunisie depuis l’arrivée de Mehdi Jomâa à la tête du gouvernement (deuxième partie).

* Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis.

>> Lire le premier volet de ce billet : Le bilan de Mehdi Jomâa en six mois de lutte anti-jihadiste #1

Le message de Kasserine

Dans la nuit du 27 au 28 mai 2014, les terroristes réussissent un coup d’éclat. Au moins une dizaine d’entre eux lancent un raid contre le domicile de Lofti Ben Jeddou à Kasserine. S’il réside à Tunis, en revanche, sa femme et ses enfants, eux, vivent dans la demeure visée… Pourtant, ils ne sont pas la cible véritable des assaillants. Au fusil automatique, ceux-ci tirent sur les personnels qui protègent la maison. Ils tuent quatre des gardes, et en blessent un cinquième au cours d’une action qui s’éternise pendant une quarantaine de minutes. Délai durant lequel aucun renfort n’est dépêché, ce qui souligne de criantes lacunes dans les communications et la gestion des crises.
Il est vrai que l’opération apparaît comme bien préparée. Pendant que l’élément d’assaut fait feu sur les gardes, un élément de couverture s’est posté avec au moins un lance-roquette antichar. Positionné à proximité, il est à même d’intercepter d’éventuels secours envoyés depuis une caserne de la Garde Nationale, non loin…

Cette préparation soigneuse laisse penser que si les terroristes l’avaient voulu, ils auraient pu enlever, voire assassiner la famille du ministre. Cependant, ce crime se serait révélé "contre-productif" en provoquant l’indignation générale, y compris des sympathisants de la cause islamiste. Rappelons les exactions sanglantes du GIA en Algérie conduisant à son déclin au début des années 2000, ou encore, les attentats aveugles en Irak qui privent les auteurs (appartenant à l’organisation de Moussab al-Zarqaoui, affililiée à la-Qaïda) de nombreux soutiens locaux, tout en amenant des responsables d’Al-Qaïda à s’interroger sur le caractère judicieux de ce déferlement de violences…

Dès lors, à Kasserine, le message est ailleurs. Plus réfléchi, il démontre que les terroristes implantés en Tunisie ne sont pas que des amateurs (le dernier drame au mont Chaambi, le 17 juillet 2014, le confirme aussi). Pas uniquement de jeunes "islamisant" sans avenir social qui décident, du jour au lendemain, de "prendre les explosifs", apprenant le terrorisme "sur le tas". Pour être plus précis, ladite opération serait l’œuvre d’Aqmi, même si la revendication postée sur un forum internet est à considérer avec précaution. Ce message dit aux autorités que la guerre est loin d’être terminée. Il scande que les frères qui mènent cette guerre peuvent frapper où bon leur semble, quand bon leur semble. Il s’agit également d’un avertissement à ceux qui voudraient s’opposer à l’islam salafiste.

>> Lire aussi : Comment le terrorisme mine l’espoir démocratique en Tunisie

Enfin, il sonne comme une raillerie à l’encontre des forces de sécurité. En effet, alors que le mont Chaambi, à ouest de Kasserine est annoncé comme contrôlé à "80 %", les terroristes seraient venus…. du mont Selloum, au sud-ouest ! Secteur dans lequel sont également retrouvés des mines et des engins explosifs improvisés (deux civils blessés le 11 juin). Après le jebel Chaambi, le jebel Selloum ?

Nouvelle loi antiterroriste et idée d’amnistie

Trois semaines plus tard, les autorités répondent au "message de Kasserine", par la voix de Mehdi Jomâa. Ainsi, le 6 juin, il évoque la possibilité pour le ministre de l’Intérieur de solliciter l’intervention des forces terrestres dans les villes, aux côtés de la Garde nationale, lorsque des moyens lourds (blindés, voire chars de combat) ou aériens (hélicoptères armés) seraient nécessaires. Les unités spéciales de l’Armée de Terre renforceraient celles du ministère de l’Intérieur avec leur puissance de feu et leurs équipements.
Possibilité qu’entérinerait la loi antiterroriste et ses 136 articles en cours d’examen par l’ANC (avec la consultation d’associations, tout spécialement à propos du respect de la vie privée), en remplacement de la loi de décembre 2003, complètement inadéquate (notamment au sujet des écoutes).

Dans une démarche d’approche globale, en parallèle du volet coercitif des "militaires dans les rues" est mentionné le principe d’une amnistie pour les salafistes dans la clandestinité. Initiative qui s’inspire clairement de celles des autorités algériennes lors de la guerre civile. Tout comme en Algérie, ladite amnistie ne vaudrait pas pour les crimes de sang ou ceux qui s’en rendraient complices. Toutes ces propositions sont soutenues par les ministres régaliens du pays.

Le 17 juin, quelques heures après la mort de 3 terroristes présumés dans une opération où sont blessés 3 policiers, le Premier ministre martèle une fois encore que le gouvernement combattra le terrorisme dans les limites de la loi. Il reconnaît que le pays n’était pas prêt à affronter ce danger qu’exacerbent le chaos en Libye et en Syrie, mais que l’armée et les forces de sécurité n’ont pas ménagé leurs efforts, parvenant ainsi à "reprendre le contrôle" du mont Chaambi. Il évoque le besoin de créer une structure de coordination des entités engagées dans ce combat.

Renseignement et statistiques

Mehdi Jomâa insiste également sur le lien qui doit exister entre tous et les forces de sécurité nationale contre le terrorisme. "Réussir à vaincre ce fléau passe par une implication pleinement consentie et active de l’ensemble des Tunisiens qui doivent prêter main forte aux efforts de l’État dans ce domaine." Implication qui sous-entend une confiance restaurée des citoyens envers ceux qui les protègent et qui, au nom de cette confiance communiquent des informations sérieuses aux autorités. Informations susceptibles de devenir des renseignements au sujet des terroristes, de leurs soutiens, des caches d’armes, d’explosifs…

Le renseignement technique (à commencer par la possibilité d’écoutes dans un cadre légal très strict) est indispensable. Mais le renseignement humain, le bouche à oreille, est quant à lui crucial pour venir à bout d’un adversaire de type insurrectionnel. Surtout lorsque ce dernier n’existe que dans ses phases de gestation… En Tunisie, des progrès ont été accomplis : après une période difficile, le changement de gouvernement paraît s’accompagner d’une évolution des mentalités. Toutefois, en dépit de cette relative amélioration du lien citoyen – forces de sécurité, des problèmes restent ; en particulier la mauvaise "gestion" des sources, qui sont vite désignées de facto comme informateurs à ceux qu’ils ont dénoncés…

Lorsque Lofti Ben Jeddou mentionne 1 300 arrestations pour 2013, il s’inscrit dans la logique des "80 % contrôlés du mont Chaambi"…

Conduire à la neutralisation des terroristes, au démantèlement des cellules et filières de recrutement pour la Syrie, des structures de soutien, constitue une des fonctions évidentes du renseignement de qualité. Il en est une autre, indirecte mais non moins prépondérante : grâce aux arrestations sélectives et justifiées, éviter celles abusives, qui poussent parfois ceux qui en sont l’objet dans la direction du terrorisme. Un renseignement pertinent permet d’appréhender les individus les plus dangereux : agents agitateurs, cadres et spécialistes (artificiers), tout en laissant en liberté (sous surveillance) le menu fretin susceptible de s’éloigner de la violence une fois coupé du noyau le plus virulent.

Lorsque Lofti Ben Jeddou mentionne 1 300 arrestations pour 2013, il s’inscrit dans la logique des "80 % contrôlés du mont Chaambi"… Pour les associations de défense des droits, ces interpellations inquiètent. Nuançons : le chiffre de 1 300 individus arrêtés, alors que de 1 900 à 3 000 Tunisiens se battent en Syrie (pour la plupart au sein de mouvements de jihadistes), alors qu’environ 8 000 autres auraient été empêchés de s’y rendre, alors qu’Ansar al-Charia regroupe plusieurs milliers de membres et enfin, alors que la lutte antiterroriste a tardé à se lancer dans le pays, 1 300 personnes arrêtées, c’est somme toute assez peu.

L’efficacité de la lutte antiterroriste se traduit par tout ce qui ne survient et se chiffre donc peu…

Le problème réside ailleurs. En effet, le succès d’une politique de lutte antiterroriste ne se mesure pas à l’aune du nombre d’interpellations. Certes, les statistiques sont pratiques, faciles à présenter à une opinion publique qui exige des comptes plutôt que des concepts. Cependant, l’efficacité de la lutte antiterroriste se traduit par tout ce qui ne survient pas : les cellules qui ne se développent pas, les attentats qui n’ont pas lieu… En d’autres termes, tout ce qui ne peut être chiffré. La réussite dans la lutte anti-insurrectionnelle ou antiterroriste tient à la valeur des méthodes. Valeur qui amène à la disparition progressive (et parfois très longue) des adversaires combattus.

Ramifications internationales

Aqmi s’est rapidement intéressé à la Tunisie, comme nous l’expliquions ici et là. Rien de surprenant : depuis qu’il existe, le terrorisme ne s’est pas contenté de rester un phénomène endogène. Il se développe dans une région, cherche des soutiens en-dehors, s’exporte ; accessoirement il s’implante dans d’autres régions, prospère de situations conflictuelles (ouvertes ou larvées comme durant la Guerre froide)… L’instabilité qui prévaut en Libye, la guerre civile en Syrie et, désormais, les succès de l’EIIL en Irak oxygènent le terrorisme islamiste tunisien, en plus des facteurs socio-économiques propres au pays.

Le 10 janvier, le département d’État américain inscrit "les" Ansar al-Charia en Libye (groupe à l’échelle nationale et groupe de Derna) et le mouvement du même nom en Tunisie sur la liste des organisations terroristes. Le 10 mars 2014, à une quarantaine de kilomètres au sud de Tébessa, une unité du Groupement des Gardes frontières algérien neutralise une infiltration de Tunisiens. À l’instar des efforts accomplis quant à l’échange de renseignements avec les pays du bassin méditerranéen, la collaboration algéro-tunisienne apparaît bonne. Une collaboration d’autant plus essentielle qu’Alger, qui est venu à bout de l’islamisme fanatique, représente un modèle pour Tunis.

Ce bassin méditerranéen inclut une Europe sur la brèche. Le 14 mars 2014, c’est une filière pour l’envoi de volontaires en Syrie qui est démantelée par les services espagnols. Filière liée au Maroc, mais aussi à la Tunisie. Le 22 mai, 8 terroristes présumés en provenance de Libye sont arrêtés par les Tunisiens. Ils sont suspectés de préparer des attaques contre des responsables des forces de sécurité nationales. Le 12 juin, la France expulse vers la Tunisie un de ses ressortissants membre d’une autre filière de recrutement et d’envoi de jihadistes en Syrie. L’homme "œuvre" dans la région grenobloise.

Absence de stratégie globale

En réponse à la détermination des actuels dirigeants tunisiens à combattre le terrorisme, des jihadistes tuniso-libyens diffusent le 19 avril une vidéo d’un diplomate tunisien kidnappé le 21 mars à proximité de l’ambassade de Tunisie à Tripoli. Diffusion via Shabab al-Tawhid Media. À cette occasion, le groupe menace Tunis d’autres enlèvements si les autorités poursuivent les arrestations. Il laisse également entendre qu’il exécutera ses éventuels otages si des islamistes tunisiens sont eux-mêmes tués par les forces de sécurité…

Finalement, le 30 juin, Mehdi Jomâa annoncera la libération de ce diplomate tunisien et d’un autre employé de l’ambassade de Tunisie en Libye, qui avait été enlevé le 17 avril à Tripoli. Mais pour en revenir à Shabab al-Tawhid, les spéculations vont bon train afin d’établir s’il s’agit juste d’une émanation d’Ansar al-Charia en Tunisie ou de la même organisation, renommée. Émanation ou re-désignation qui accompagne la réorganisation rapportée "des" Ansar al-Charia. Est ainsi rapportée la fusion des organisations tunisiennes et libyennes fin mai 2014.

Un an (ou presque) après la dégradation de la situation en Tunisie, et les premiers signes d’un terrorisme "en confiance", l’État tunisien s’applique à reprendre la main. Il essaie (laborieusement) de tisser un lien entre les forces de sécurité intérieures et les citoyens. Il s’efforce d’instaurer un climat de coopération avec l’étranger (en particulier l’Algérie). De plus, il enchaîne les opérations, avec d’indéniables succès (qui contribuent d’ailleurs au lien entre forces de sécurité et citoyens), engageant de concert armée, Garde nationale et police. Démarche avec pour corollaire une modernisation a minima des forces armées (que nous évoquerons dans le prochain billet). Des progrès considérables ont donc été réalisés. Toutefois, comme le constatent certains observateurs avisés, l’absence de stratégie globale est perceptible. La communication gouvernementale parfois déficiente traduit cette carence. Une bonne raison à cela : le gouvernement tunisien apprend à combattre le terrorisme sans bafouer la jeune démocratie. Exercice ardu qui demande "des années d’études" dans la douleur.

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>> Pour en savoir plus : consulter le blog "CONOPS" de Laurent Touchard