Immigration

Sommet États-Unis-Afrique : le « brain drain » des universités américaines

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Une vue de la bibliothèque du campus de l’université de Columbia.

Une vue de la bibliothèque du campus de l'université de Columbia. © Reuters

Des milliers d’Africains officient dans les amphis et laboratoires du pays. Ils y trouvent d’excellentes conditions de travail, et sont particulièrement appréciés des universités américaines.

Avril 2000 à Lawrence, au Kansas. L’écrivain camerounais Patrice Nganang est invité au congrès annuel de l’Association de littérature africaine. À sa grande surprise, les enseignants d’origine africaine constituent au moins 70 % de l’auditoire. Mieux, trentenaires et postdoctorants comme lui, ils ont déjà une longue expérience en tant que professeurs titulaires, certains occupant même des postes à responsabilité.

Inimaginable à la Humboldt Universität de Berlin, où il est alors chargé de cours. Stimulé, Nganang postule. Deux mois plus tard, il est recruté à l’université Shippensburg, en Pennsylvanie. Depuis, il a servi au Vassar College et enseigne actuellement la théorie littéraire à l’université d’État de New York. Une mobilité qui témoigne de la relative facilité avec laquelle les Africains intègrent les facultés américaines.

Selon François Durpaire, professeur à l’université de Cergy-Pontoise, en région parisienne, spécialiste des relations entre les États-Unis et l’Afrique (auteur de Les États-Unis ont-ils décolonisé l’Afrique noire francophone ? L’Harmattan, 2005), ce phénomène est né à la fin des années 1950, dans un contexte de guerre froide.

"Relation éducative"

Américains et Soviétiques ont élaboré des politiques éducatives en direction de l’Afrique et octroyé des bourses aux futurs dirigeants du continent. Ainsi, l’ex-président ghanéen Kwame Nkrumah a étudié aux États-Unis, la figure de l’indépendance congolaise Patrice Lumumba à Moscou. Cette "relation éducative" se poursuit aujourd’hui.

La forte représentation des Africains dans le corps professoral des universités américaines s’explique par leur haut niveau de formation.

Derrière les pionniers, comme le Congolais Aliko Songolo (université de l’Iowa), et les célébrités, comme le Sénégalais Mamadou Diouf (chef du département Afrique de l’université Columbia), le Congolais Alain Mabanckou (université de Californie, Los Angeles, UCLA) ou encore le Camerounais Achille Mbembe (qui a enseigné, entre autres, à l’université Columbia et à Berkeley, avant de rejoindre l’université de Witwatersrand, à Johannesburg), officient des milliers de professeurs anonymes.

La plupart d’entre eux enseignent les sciences humaines et sociales, notamment au sein des départements de littérature francophone (où ils remplacent progressivement les Haïtiens), mais ils sont également nombreux dans les amphithéâtres et laboratoires spécialisés dans les sciences dures, ainsi que dans les filières artistiques.

Cette forte représentation des Africains dans le corps professoral des universités américaines s’explique notamment par leur haut niveau de formation. Durpaire cite ainsi une enquête réalisée en 2010 aux États-Unis, qui les identifie comme le groupe de migrants le plus diplômé : 48 % d’entre eux ont un niveau bac +3, contre 24 % des membres de la communauté blanche et 13 % des Africains-Américains.

17 des 20 meilleures universités au monde sont américaines

Patrice Nganang, lui, souligne le caractère "réellement international" des universités américaines, qui ouvrent largement leurs postes autant aux Africains qu’aux Européens et aux Asiatiques. Elles n’ont pas de préférence, si ce n’est pour les meilleurs : les candidats sont jugés sur leurs seules compétences et leurs publications. L’origine n’est pas un handicap, au contraire, et les profils atypiques sont valorisés.

"Marqué par les effets de la ségrégation, le pays a construit des dispositifs pour faire une place à la diversité", explique François Durpaire. "Dans les années 1970 et 1980, l’institution universitaire a été à la pointe de la discrimination positive. Être issu d’un pays peu représenté aux États-Unis peut être un atout, ce qui n’est pas le cas en France, où prévaut une idéologie républicaine d’effacement des différences."

Les Africains plébiscitent les facultés américaines pour les remarquables conditions de travail qu’elles offrent.

Les Africains, eux, plébiscitent les facultés américaines pour les remarquables conditions de travail qu’elles offrent. Selon le classement de Shanghai 2013, 17 des 20 meilleures universités au monde sont américaines. Aller enseigner aux États-Unis, c’est donc tendre vers l’excellence. Une intégration qui témoigne de l’érudition de la diaspora africaine, mais souligne aussi l’ampleur de la fuite des cerveaux. Même si certains d’entre eux "compensent" en effectuant des allers-retours dans des universités du continent ou en y proposant leurs cours en ligne, la plupart de ces enseignants africains acquièrent la nationalité américaine et s’installent aux États-Unis.

"Bourse obama", première promo

Pour Barack Obama, "ce ne sont plus les géants comme Kenyatta et Mandela qui façonneront le futur de l’Afrique, mais bien ces jeunes qui débordent de talent et d’énergie". Afin d’encourager leur "attitude positive" et de donner un coup de pouce aux jeunes décideurs politiques, économiques et de la société civile, le président américain a lancé en 2010 la Young African Leaders Initiative (Yali, initiative en faveur des jeunes leaders africains). Piloté par la Maison Blanche, le programme va permettre de faire venir chaque année aux États-Unis, pendant six semaines, 500 jeunes d’Afrique subsaharienne, âgés de 25 à 35 ans, qui ont déjà fait leurs preuves dans les secteurs public, privé ou à but non lucratif.

Ils seront accueillis dans les universités américaines pour suivre l’un des trois programmes préparés à leur intention : affaires et entrepreneuriat, gestion publique et leadership civique. La promotion 2014, la première, est arrivée aux États-Unis le 16 juin, au terme d’une sélection drastique (80 000 dossiers reçus) réalisée en début d’année par les ambassades américaines en Afrique. Celle de Lomé, au Togo, a par exemple reçu 340 dossiers et sélectionné 6 boursiers, dont 3 femmes. Temps fort du séjour de ces 500 Yali Fellows ? Leur rencontre avec Obama, à Washington.

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