Politique

Gaza : Égypte, Qatar, Iran, Turquie… un trafic d’influence meurtrier

Des blindés de Tsahal manoeuvrent au nord de la bande de Gaza, le 18 juillet.

Des blindés de Tsahal manoeuvrent au nord de la bande de Gaza, le 18 juillet. © Ronen Zvulun/Reuters

Qui tire les ficelles du théâtre de la guerre ? Ultranationalistes israéliens, islamistes palestiniens, mais aussi Égypte, Qatar, Iran et même Turquie… Autant d’acteurs qui poussent leurs pions sur ce jeu d’échecs meurtrier.

Deux fronts se mêlent à Gaza : l’un militaire, l’autre diplomatique. Sur le terrain "opérationnel", le Hamas et Israël se livrent une nouvelle bataille sans merci – la troisième depuis l’opération Plomb durci, en 2009.

Au pilonnage incessant de ses localités frontalières, l’État hébreu a d’abord répondu par des frappes aériennes contre les bastions islamistes à Gaza, tandis que les factions palestiniennes étendaient leurs tirs aux grandes agglomérations israéliennes : Tel-Aviv, Jérusalem et même Haïfa, à 150 km au nord de Gaza. Sur le terrain politique, les choses sont peut-être plus compliquées. Retour sur le jeu d’influences à l’oeuvre derrière ce "théâtre de la guerre" où des innocents meurent pour de vrai.

En Israël, la pression de l’extrême droite

Quelque 5 millions d’Israéliens vivent dans l’angoisse des alertes antiroquettes. Cette situation a permis à Benyamin Netanyahou de bénéficier d’un large soutien de l’opinion, mais, dans le même temps, le Premier ministre israélien s’est vu pressé par son aile droite de décapiter le mouvement islamiste palestinien. "Je ne comprends pas ce que nous sommes en train d’attendre.

Porter un coup au Hamas ne suffit pas, il faut déraciner le terrorisme à Gaza", s’est insurgé Avigdor Lieberman, le chef de la diplomatie israélienne. Jugeant trop molle l’action du gouvernement, il s’est empressé, le 7 juillet, de rompre l’alliance électorale qui, en janvier 2013, avait mené son parti ultranationaliste, Israel Beitenou ("Israël, notre maison"), et le Likoud de Netanyahou à une victoire dans les urnes.

Déclenchée le 8 juillet, l’offensive Bordure protectrice s’est mutée en guérilla urbaine, destructrice et meurtrière.

Les vociférations de Lieberman ont fait trembler la coalition. D’abord hésitant, le cabinet de sécurité israélien a fini par approuver une incursion terrestre dans la bande de Gaza, ordonnant le rappel de 66 000 réservistes pour appuyer les troupes régulières.

Le 13 juillet, après avoir établi une zone tampon de 3 km à l’intérieur de l’étroit territoire gazaoui (large de 12 km), les blindés et l’infanterie ont investi les faubourgs du nord de la bande de Gaza où, selon l’armée israélienne, serait concentrée une grande partie des capacités militaires du Hamas : ses postes de commandement, rampes de lancement et autres tunnels inspirés du Hezbollah, dont certains ont servi à l’infiltration de commandos palestiniens dans le sud d’Israël.

Déclenchée le 8 juillet, l’offensive Bordure protectrice s’est mutée en guérilla urbaine, destructrice et meurtrière, en particulier autour de Chajaya, une banlieue de la ville de Gaza où s’entassent près de 120 000 Palestiniens. Priée par le Hamas de ne pas fuir, la population est prise au piège des bombardements et des combats. En une quinzaine de jours, l’offensive sur Gaza y a fait plus de 800 morts et 4 000 blessés.

Quant à l’armée israélienne, elle a enregistré ses plus lourdes pertes – une trentaine d’hommes – depuis la seconde guerre du Liban, en 2006. "Les radicaux palestiniens rêvaient d’une bataille de Falloujah [qui, en 2004, avait opposé la guérilla irakienne à l’armée américaine]. Ils semblent avoir été exaucés", note l’éditorialiste israélien Ron Ben Yishaï.


Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien. © Gali Tibbon/AFP

À Gaza, le Hamas divisé

Côté palestinien, cette crise marque le réveil de la branche militaire du Hamas, en retrait depuis que l’organisation assure la gestion de la bande de Gaza et de ses 1,8 million d’habitants. Les brigades Ezzeddine al-Qassam sont frustrées d’avoir abandonné la lutte armée, leur carcan idéologique, et constatent que le Jihad islamique, principale faction rivale, bénéficie désormais des faveurs de l’Iran. "Le temps n’est plus à la retenue contre l’occupant. Chaque Israélien est une cible", a prévenu l’organisation.

Poussé dans une surenchère de l’escalade, le Hamas affiche ses divisions. Déjà isolée sur le plan international, sa direction politique craint essentiellement pour sa survie. Mais l’ancien Premier ministre Ismaïl Haniyeh, qui prône une "accalmie", ne peut plus contenir ses troupes.

La branche armée du Hamas est appuyée par l’aile dure du mouvement, notamment Khaled Mechaal, qui a trouvé refuge au Qatar après le déclenchement de la guerre civile en Syrie. Dans le collimateur d’Israël depuis une vingtaine d’années, le chef du Hamas s’impose comme un interlocuteur clé.

Il multiplie les navettes entre Doha et Le Caire pour faire valoir les revendications de son organisation, rencontre Mahmoud Abbas, le président palestinien, pour afficher un semblant d’unité. Et en dernier lieu, il tranche : "Nous n’accepterons aucune initiative qui ne lève pas le blocus imposé à notre peuple", a-t-il déclaré le 23 juillet.

Dans toute la région, un tohu-bohu diplomatique

Seul bémol, et pas des moindres, pour Mechaal : il doit composer avec l’Égypte, qui tente de mener les tractations diplomatiques en vue d’un cessez-le-feu. Les relations entre le mouvement islamiste et le pouvoir égyptien, incarné par Abdel Fattah al-Sissi, sont exécrables.

En cause, la répression brutale des Frères musulmans, dont le Hamas est l’avatar palestinien. Le raïs égyptien l’accuse aussi d’avoir grandement contribué à la déstabilisation du Sinaï, en proie à une insurrection jihadiste. "Si le Hamas avait accepté notre proposition de trêve, il aurait évité l’offensive terrestre israélienne et épargné la vie de nombreux Palestiniens", accuse Sameh Choukri, le ministre égyptien des Affaires étrangères.


Khaled Mechaal, le chef du Hamas, en exil à Doha. © Al-Watan Doha/Karim Jaafar/AFP

À Gaza, les brigades Ezzeddine al-Qassam assurent ne pas avoir été "consultées". Khaled Mechaal en profite pour brouiller les cartes. Il fait intervenir deux autres acteurs de la région : le Qatar et la Turquie, favorables aux positions du Hamas. À l’inverse de certains de ses rivaux arabes, Doha considère depuis longtemps l’isolement régional du Hamas comme une opportunité et injecte plusieurs milliards de dollars dans les caisses du mouvement islamiste palestinien. Officiellement, le puissant émirat affiche pour ambition de reconstruire la bande de Gaza. Officieusement, il souhaite réduire l’influence en Palestine de l’Iran, principal soutien du Jihad islamique.

Conscient de l’impact de Doha sur l’aile dure du Hamas, Laurent Fabius, le chef de la diplomatie française, a appelé le Qatar à peser de tout son poids pour parvenir à un cessez-le-feu avec Israël. L’État hébreu, devenu un allié objectif de l’Égypte, s’oppose à l’ingérence du cheikh Tamim Ibn Hamad Al Thani, l’émir du Qatar, dont le père Hamad s’était déjà proposé en bailleur de fonds du Hamas, en 2012, après sa visite historique à Gaza. Au Caire, le gouvernement de Sissi n’oublie pas que Doha a été un soutien de premier plan de l’ancien président islamiste, Mohamed Morsi. Il n’apprécie guère non plus de voir le Qatar se rapprocher de l’Arabie saoudite sur fond de guerre à Gaza.

Derrière ce tohu-bohu diplomatique, des cadres du Hamas continuent de privilégier une médiation égyptienne. "C’est l’interlocuteur le plus sérieux", reconnaît Moussa Abou Marzouk, numéro deux de l’organisation, qui espère la réouverture permanente du point de passage de Rafah, entre Gaza et l’Égypte. Côté israélien, l’optique est différente. "Nous avons accepté la proposition égyptienne afin de supprimer les missiles, les roquettes et les tunnels de Gaza par des voies diplomatiques", explique Benyamin Netanyahou.

Le Premier ministre entend s’appuyer sur l’appel – inespéré – de l’Union européenne à "désarmer" le Hamas.

Le Premier ministre entend s’appuyer sur l’appel – inespéré – de l’Union européenne à "désarmer" le Hamas. Même après un éventuel accord de cessez-le-feu, les chances de voir le mouvement islamiste accéder à cette requête semblent minces. Affaibli, et surtout en quête de légitimité régionale, le mouvement islamiste palestinien paraît plus que jamais engagé dans une lutte à mort contre Israël.

Et les américains ?

L’administration Obama, à l’évidence échaudée par l’échec du processus de paix, est loin de jouer les premiers rôles dans la crise actuelle à Gaza. Pour l’heure, Washington s’est engagé à transférer 47 millions de dollars (35 millions d’euros) d’aide humanitaire aux civils gazaouis, premières victimes du conflit entre Israël et le Hamas. En apparence, aussi, John Kerry se démène. Habitué aux marathons diplomatiques, le secrétaire d’État a multiplié les entretiens au Caire et s’est même déplacé à Jérusalem pour y rencontrer Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, avant de conclure sa tournée à Ramallah, où il s’est entretenu avec Mahmoud Abbas, le président palestinien.

"Il y a des progrès", martèle Kerry, dont la cote de confiance en Israël vient d’être écornée par des propos enregistrés à son insu sur la chaîne Fox News. "Quelle opération ciblée ! En effet, quelle opération ciblée !" a-t-il amèrement ironisé, le 20 juillet, pensant que le micro était fermé. Mais le secrétaire d’État se montre aussi critique à l’égard du Hamas : "On leur a proposé un cessez-le-feu, et ils l’ont refusé. Il est important pour le Hamas de poser les armes et de comprendre qu’en acceptant le cessez-le-feu, on sauve des vies." Dernière tentative en date de l’obstiné Kerry : le 25 juillet, il a proposé un "cessez-le-feu humanitaire" d’une semaine à compter du 27 juillet. À l’heure où nous mettions sous presse, les deux parties examinaient cette possibilité.

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